Ma rencontre avec l’Inde s’est faite à travers les films en hindoustani. Le tout premier que j’ai vu est Andaaz. Ou alors était-ce Johnny Mera Naam? Voilà que subsiste le doute. Cela s’est passé il y a fort longtemps…

SOON KARUPUDAYYAN

L’Inde. Le fait d’évoquer le nom de ce pays me fait rêver. J’avais 21 ans quand j’y suis allé. À vrai dire, je n’avais aucune intention d’y aller pour entreprendre des études. C’est surtout en voyant mes amis du village partir qu’à un moment donné j’ai décidé de faire le saut moi aussi. Ensuite, il y avait ce besoin de passer à autre chose. Mes trois frères, plus âgés que moi et qui étaient déjà employés, m’ont tout de suite assuré de leur soutien moral et financier de même que mon père. Si j’ai pu passer trois années en Inde, c’est d’ailleurs en grande partie grâce à eux.

Je me souviens être parti un mercredi soir. Tout le monde m’a accompagné à l’aéroport, où nous avons même pris une photo de famille avant mon départ. Ce qui était pour nous un privilège en ces temps-là est, de nos jours, banal. Je me pose la question des fois: que deviendront dans 50 ans toutes les photos prises sur ces nouveaux téléphones que même un petit âgé de deux ans seulement sait manier? À vrai dire, nous vivons trop dans l’éphémère. Une photo, nous devons la tenir dans les mains. Pour avoir l’impression de toucher les visages de ceux qu’on aime, des lieux qui nous habitent et qui nous manquent. Le numérique ne peut nous procurer ces sensations-là.

SOON KARUPUDAYYAN a conservé les mots que son frère Vijayen a écrits
à son intention à la veille de son départ pour Chandigarh en 1978

À mon arrivée jeudi vers une heure du matin, depuis le hublot de l’avion, je pouvais voir toute la ville de Bombay (ce n’est qu’en 1995 que le nom de la ville est devenu Mumbai) illuminée, de quoi donner l’impression qu’on célébrait la fête de Divali. Ce sont là mes premiers souvenirs de l’Inde. Après ma descente, je me suis mis sans tarder à chercher un taxi. Je n’ai pas eu de grande difficulté à en trouver. J’ai approché un type qui me paraissait le plus sûr parmi tous. Après avoir pris note de mon numéro de passeport, il m’a conduit à la gare de train de la ville.

Là-bas, j’ai tout de suite été pris de court par toute cette activité humaine autour de moi. Il devait y avoir au moins 5 000 personnes. Y en a qui jouaient aux cartes. D’autres qui dormaient. Ou encore d’autres qui cuisinaient. La gare était vivante même à cette heure du matin! Avec mon manteau, mon t-shirt à la mode et ma valise, je me suis vite fait repérer par des voyous qui, je sentais, se rapprochaient de moi. Je dois l’avouer: j’ai eu une de ces peurs qui vous paralysent pendant un certain temps sans savoir quoi faire. Mais mes années passées à Baie-du-Cap à travailler dans le bar de mon cousin et à marcher la nuit m’ont aidé à cet instant.

J’ai commencé à marcher rapidement et je sentais que j’étais suivi. Je devais traverser la vieille station pour m’orienter vers la nouvelle afin de prendre un train pour Delhi. Heureusement qu’à ce moment-là, il y avait un agent de sécurité qui inspectait les lieux. J’ai vite sollicité son aide. “Eh oh! Help!” Le type ne comprenait visiblement pas l’anglais. Mais il avait saisi au bout d’un moment que j’avais besoin d’aide. Au moins les voyous, qui me poursuivaient, s’étaient rétractés en me voyant avec l’agent de sécurité. J’ai fait une petite prière et j’ai cru voir ma mère pendant un instant devant moi.

Je lui ai remis un paquet de matinée et deux boîtes de sardine. Ses yeux se sont mis à briller. Il était visiblement touché. Il ne m’a plus quitté. Il devait finir à 5 heures du matin d’après ce que j’ai pu comprendre mais il est resté à mes côtés. On s’est parlé, moi avec quelques mots en hindi, et lui, avec son hinglish, que je parvenais difficilement à capter. Je n’oublierai jamais ce type. Il est parti m’acheter mon billet pour le trajet de Bombay à Delhi et a attendu que le train démarre. Je suis arrivé à Delhi vendredi dans l’après-midi et enfin à Chandigarh par voiture tard dans la soirée après avoir pris un bus qui, en cours de route, est tombé en panne. Deux jours après avoir quitté Maurice et après avoir voyagé par avion, train, bus et voiture finalement c’est un rickshaw qui m’a déposé chez mon hôte. Je goûtais ainsi à une joie insoupçonnée. Un pur bonheur.