Elles ne savent plus à quelle porte frapper. Depuis plusieurs mois, deux travailleuses sociales actives auprès d’une organisation non-gouvernementale de Beau-Bassin tentent de sortir une famille de sa situation d’extrême précarité.
« Il est inconcevable qu’à notre époque, dans un pays moderne, qu’une famille vive dans des conditions inhumaines », explique l’une des travailleuses sociales. Il y a quelques temps, lorsque, désespérée, Prabitha (nom modifié), la quarantaine, s’est rendue à son bureau pour chercher de l’aide et surtout de la nourriture, notre interlocutrice était loin de se douter des réelles conditions de vie de sa visiteuse. Mais une fois sur place, là où Prabitha s’est installée il y a deux ans, la travailleuse sociale devait se rendre compte que celle-ci vit non seulement dans une habitation construite en tôle, pourrie au fil du temps, mais aussi de l’absence totale de sanitaires, d’eau courante et d’électricité.
Cela fait deux ans que Prabitha, son compagnon et le benjamin du couple, âgé de 18 ans, vivent dans deux pièces insalubres lesquelles n’ont pas été épargnées par les dernières grosses pluies. Toutefois, si les préposées de l’ONG semblent s’indigner sur les conditions de vie de la famille, celle-ci est loin d’en faire un souci…
La maison, si celle-ci peut être définie ainsi, squattée par Prabitha, ne peut passer inaperçue. Entourée de détritus en tout genre, elle est plantée au coeur d’une cité où les maisons sont en meilleur état. L’habitat qui pourrait céder à tout instant tient bon, malgré tout. La porte s’ouvre sur une première pièce où dorment Prabitha et son mari. Le désordre qui y règne confère à la pièce une allure de dépotoir.
À côté, dans l’autre pièce, l’obscurité est totale. Quelques trous et fissures laissent filtrer des traits de lumière qui ne pourront remplacer la bougie que le fils de Prabitha s’empresse d’allumer. Il dormait. « Li pe rod travay », dit cette dernière sans conviction. Et c’est à la lueur de la bougie que le jeune homme va rassembler les cendres éparpillées non loin d’un foyer de feu, monté dans cette même pièce où les araignées ont tissé leurs toiles au plafond.
Tous les jours, Prabitha fait un feu dans cette pièce — où dort son fils ainsi que le père de la femme quand il est de passage — qui pourrait s’embraser à tout moment, pour préparer les repas de sa famille. Pour acheter de la nourriture, elle puise dans l’aide sociale que perçoit son mari, un quinquagénaire invalide, et l’argent que lui rapporte le repassage chez des particuliers. Et l’alcool ? « Non ! On ne boit plus…  » assure Prabitha.
« Du jour au lendemain, raconte-t-elle, nous nous sommes retrouvés ici. La maison familiale que nous occupions a été saisie et mise en vente à la barre. Nous avons dû partir. J’ai deux fils, l’aîné a 25 ans. Le plus jeune a été traumatisé par cet événement et a interrompu sa scolarité au secondaire. Nous avions appris l’existence de cette maison et qu’elle avait été évacuée par un occupant. Nous n’avons pas tardé à nous y installer », raconte Prabitha.
Selon cette dernière, elle a dû abandonner ses effets personnels lorsqu’elle a quitté la maison familiale. « Ce sont les habitants de la cité qui nous ont donné quelques affaires pour nous dépanner », dit-elle. Pour s’approvisionner en eau, Prabitha se rend à un point public. « Mo ramas delo dan galon, mo sarye », dit-elle en montrant les conteneurs alignés non loin d’un amas de déchets. En l’absence de toilettes et de salle de bains, c’est la débrouille dit-elle : « Je me douche chez une personne. »
Il y a quelques temps, le propriétaire des lieux ayant appris la présence d’intrus a débarqué en leur sommant de s’en aller. « Il nous a demandé de lui payer. Nous lui avons remis Rs 200 », explique Prabitha, sous le regard des travailleuses sociales. Ces dernières ne cachent pas leurs inquiétudes.
Si elles souhaitent de meilleures conditions de vie à la famille, elles se disent aussi conscientes qu’en dépit d’un accompagnement social, celle-ci aura des difficultés à faire des efforts pour se prendre en charge. Pour ces dernières, pourvoir un toit décent à Prabitha et les siens demeure une urgence. Mais leur mission ne s’arrêtera pas là pour autant…