Deux mois après leur entrée dans les maisonnettes construites par la National Empowerment Foundation à Gros-Cailloux, les 12 familles qui vivaient autrefois sur la berge d’une rivière à Anse-Courtois, Pailles, témoignent d’un désir réel d’améliorer leurs conditions de vie et de prendre un nouveau départ. Elles s’accrochent à leurs rêves grâce à un programme d’accompagnement régulier des bénévoles. Mais leur espace de vie quotidien est manifestement trop minuscule et peut porter un sérieux coup à ce bel élan, à moins que les autorités ne leur permettent d’entreprendre des travaux d’extension dans un délai pas trop lointain. Mais la NEF ne s’est pas encore empressée à leur délivrer leur contrat de propriété.
Des signes positifs de l’intégration de ces 12 familles dans leur nouvel environnement à Gros-Cailloux, et qui témoignent aussi de leurs efforts pour respecter le contrat social, signé lors de la remise des clés pour leur logement, sont là : les maisonnettes sont propres et bien entretenues, les enfants vont régulièrement à l’école tandis que les adultes sont au boulot – même s’ils n’ont pas d’emploi fixe –, le respect de l’environnement, l’aménagement d’un coin « légumes », le respect du voisinage, la participation des adultes aux cours de “life skills”, dispensés par la NEF, l’intérêt aux programmes de formation proposés par l’Ong Family Care, Caritas, et d’autres travailleurs sociaux… Le père Gérard Mongelard et le « Comité de soutien », qui sont aux côtés de ces 12 familles depuis leur départ d’Anse-Courtois au lendemain des inondations meurtrières, sont heureux devant les efforts que ces familles déploient.
« Elles sont bien installées et leur maisons sont bien entretenues. Il y a une grande solidarité et une bonne entente entre les familles. C’est un aspect positif pour leur intégration dans le nouveau quartier », explique le père Mongelard. Mais une question demeure : deux mois après leur arrivée, sont-elles acceptées dans la région ? « En général, cela se passe bien, même si certaines personnes à la NEF veulent faire croire le contraire en montant en épingle de petits problèmes », déplore le père Mongelard. Quelques adultes rencontrés durant la semaine écoulée avouent qu’il y avait une certaine appréhension au départ, mais qu’au fil des semaines, ils se sont familiarisés à la région et qu’ils y sont aujourd’hui à l’aise. « Nou kone ki nou bizin adapte nou. Nou pa agas personn e personn pa vinn agas nou », dit une jeune maman.
Manifestement, ces familles sont soulagées de se retrouver dans des abris solides et ne craignent plus les intempéries. Mais leur bonheur est en demi teinte. Certaines caractéristiques de ces logements sociaux à Gros-Cailloux, construits par la NEF, sautent en effet aux yeux et suscitent l’indignation. L’espace exigu, par exemple. La maisonnette comprend ainsi deux minuscules chambres, une kitchenette et une salle de bain faisant également office de toilette.
Force est de constater que les 33 mètres carrés se révèlent nettement insuffisants et sont loin de répondre aux conditions d’un logement décent et respectueux de la dignité humaine. Du fait de l’espace restreint, ces familles se sont donc contentées de l’essentiel, autrement dit de lits, d’une armoire, d’une cuisinière à gaz, d’un réfrigérateur et d’une ou deux étagères fixées au mur. « Gete kouma mo televizion pre pou tous plafon… » explique une maman en désignant l’endroit où le téléviseur a été installé.
Les familles nombreuses ont préféré laisser derrière une table et quatre chaises, même si ce mobilier est loin d’être superflu. On s’assoit alors sur le lit pour prendre les repas ou pour faire ses devoirs. « Enn latab avek o mwin 4 sez, ve dir boukou kitsoz dan enn lakaz. Parski pena latab, bann zanfan asiz lor lili e poz zot kaye lor zot zenou pou fer devoir », témoigne France Lafleur, un travailleur social.
Pour bénéficier d’un espace additionnel afin d’installer une table à manger et pour y garder aussi quelques effets personnels, le couple Tolbiz n’a trouvé d’autre solution que de masquer une partie de la cour en tendant un… large tissu et en la recouvrant d’un prélart. Une « extension » temporaire fragile qui, on devine, ne sera pas au goût de la NEF, mais qui répond aux besoins immédiats de ce couple et de leurs deux enfants.
Ces pères et mères de familles, qui ont accepté l’offre du gouvernement à Gros-Cailloux, ne s’attendaient pas à entrer dans une maison spacieuse mais espéraient au moins bénéficier d’une superficie raisonnable pour une vie quotidienne épanouissante. « Nou pa demann enn salon, me si selman sa de lasam la ti enn tipe pli gran, nou ti pou enn tipe plis alez », confie l’un d’entre eux. La promiscuité est bien réelle pour les familles comptant plus de deux enfants. Dans l’une d’entre eux, on dénombre même sept personnes, soit deux adultes et cinq enfants âgés de 8 à 12 ans, et dans une autre maisonnette, cinq adultes et trois enfants se partagent les deux petites pièces.
Ces familles, soutenues par l’équipe d’accompagnateurs, s’adaptent cependant à cet espace contraignant en croisant les doigts, espérant qu’elles pourront, dans un avenir pas trop lointain, entreprendre des travaux d’agrandissement. « Nou pe ramass kas pou ki sa arive », disent sur un ton déterminé quelques chefs de familles. Ces maisonnettes de la NEF sont en effet évolutives, c’est-à-dire que leurs bénéficiaires pourront entreprendre une extension, mais sous certaines conditions. Ils pourront en effet le faire après une certaine période et, bien entendu, s’ils ont été réguliers dans le paiement du loyer. Lors de la remise de clés, le 9 mai dernier, la NEF les a d’ailleurs presque sermonnés à ce sujet. Or, plus deux mois après leur entrée, ces 12 familles attendent toujours une correspondance de la NEF pour s’acquitter des premières mensualités. Et ce n’est pas faute de ne pas avoir insisté à maintes reprises auprès de cet organisme. Car à chaque fois, les officiers leur donne une réponse évasive. « Aster la zot dir nou ki nou bizin atann ziska ki nou fini suiv kour lifeskills », raconte une mère. Ces premiers résidents attendent aussi les premières factures du CEB. Les chefs de famille craignent que la réclamation des autorités pour ces deux obligations financières ne soit élevée et qu’ils ne puissent payer la somme des arrérages d’un seul coup. « Nou pale ki apre zot dir ki nou bann move peyer », prévient une jeune maman.
Ces familles n’ont pas encore obtenu leur contrat de propriété. Et c’est justement là leur plus grand souci. « Nou ankor dan linsertitid. Nou pa ankor kone si lakaz la pou vinn pou nou alor ki nou ena boukou proze dan nou latet », s’inquiètent-elles. « C’est le grand flou au sujet du contrat », disent aussi des membres du Comité de soutien. Ces résidents sont d’autant plus angoissés en assistant depuis quelques jours aux travaux d’installation d’une clôture métallique autour des maisonnettes neuves inhabitées alors que, dans leur cas, la cour n’a pas été clôturée, et ce malgré les promesses de la NEF. « Nou gagn linpresion ki pe kasiet nou kitsoz », dit avec crainte une maman.
Comment ne pas relever aussi l’absence de puits d’absorption sur ce nouveau site de logements sociaux à Gros-Cailloux ? Deux mois après l’installation de ces premiers habitants, la terre ne peut plus absorber les eaux usées provenant de la salle de bain et de la cuisine. Or, cette eau stagnante, à divers endroits, et de surcroît nauséabonde, est propice aux moustiques et à la prolifération de bactéries pouvant nuire à la santé de ces personnes. La construction des logements destinés aux plus pauvres échapperait-elle à l’obligation des normes minimales de confort ?