De la politique et du citoyen

La mise en place d’une société durable ambitieuse et innovante passe par un dialogue social et une pensée libérée. Il faudrait repenser les zones d’habitation de façon à ce qu’elles reflètent la diversité de notre population. Ce nouvel urbanisme intelligent se retrouverait aussi dans le redécoupage électoral qui s’imposerait. Et afin de permettre aux nouvelles générations de s’exprimer, ramenons le droit de vote à 17 ans. Laissons nos jeunes s’assurer que les défis liés à la jeunesse soient mieux pris en compte. Le système électoral est dépassé car il laisse la place à trop d’incongruités. Il faut promouvoir la pluralité de partis à l’Assemblée en insérant un système électoral mixte qui incorporerait des éléments d’une proportionnelle. Il est nécessaire aux partis historiques de donner aux députés plus de liberté au sein de leur formation et sur la place publique. Il faut permettre que des référendums aient lieu en même temps que des élections. Les villes et les districts doivent disposer de marges de manœuvre plus substantielles. Les mandats doivent être limités pour éviter le carriérisme politique. Il faut que la pluralité et la diversité des citoyens se retrouvent dans l’organisation politique tout en évitant que les regroupements communautaristes y retrouvent leurs fonds de commerce. Il est temps de démystifier le statut d’élu afin d’encourager chacun à s’engager librement. La politique n’est et ne doit pas être un métier mais un vrai engagement citoyen au service du peuple, de la nation et du monde. C’est ce qui rendra notre discours politique plus fécond, notre action plus significative.

Devoir de transparence

Il faudrait aussi rendre responsables ceux et celles qui ont la charge des dépenses publiques. Un devoir de transparence sur toutes les décisions et les dépenses publiques devrait être rendu effectif. Chaque année, toutes les institutions publiques ayant reçu des fonds publics devront publier un rapport d’activités et budgétaire exhaustif permettant notamment de connaître l’ensemble des dépenses. Chaque roupie publique dépensée doit être justifiée auprès des citoyens. Une analyse poussée entre les dotations budgétaires annuelles et l’utilisation qui en a été faite devrait pouvoir repousser l’amateurisme dans ce domaine. À ce jour, ni le Public Accounts Committee, pourtant une émanation du Parlement, ni le National Audit Office n’ont suffisamment de voix pour se faire entendre.

Dans un autre ordre d’idées, il faudrait un réel engagement national vis-à-vis de l’entrepreneuriat. Il faudrait redynamiser le tissu national des PME et valoriser les savoir-faire locaux. L’économie sociale et solidaire et toutes les formes de coopératives devraient être davantage développées, tout en mettant en place les mécanismes de contrôle appropriés. Des organismes de micro-crédit selon le modèle de l’icône du développement social, le Professeur Muhammad Yunus, devraient permettre un soutien à l’économie informelle. N’est-il pas temps de mettre en place un plan national de solidarité pour lutter collectivement contre la pauvreté afin d’en finir avec l’insupportable ? Nous devrons aussi pouvoir renforcer les capacités à produire de nouvelles connaissances et innovations sociales et technologiques.

Notre rapport au monde

Par ailleurs, depuis quelques décennies déjà, notre voix s’est peu à peu éteinte sur la scène internationale. Notre silence sur les grandes questions du monde est plus que notable. Il serait illusoire de penser que Maurice peut tout de suite prétendre jouer les premiers rôles dans tout mouvement international. On devrait toutefois pouvoir lancer des projets concrets et des politiques communes nouvelles concernant aussi bien la région que l’Afrique. Nous pouvons nous inspirer de nos amis seychellois pour ce qui est du respect de nos eaux territoriales. Notre position vis-à-vis des superpuissances émergentes, du monde arabe et des foyers de conflit à travers le monde gagnerait à être clarifiée, voire hiérarchisée. Notre identité d’État-nation et notre intégrité territoriale s’en trouveraient renforcées.

Dans le même souffle, la question de la crédibilité de nos dirigeants demande réflexion. Leur représentativité devrait pouvoir être remise en question à partir du moment où ils usent des privilèges liés à leurs fonctions pour favoriser leurs proches. Outre le favoritisme éhonté de ces situations, on peut déplorer qu’elles donnent une triste image des classes dirigeantes, et créent un sentiment de défiance à l’égard de nos grandes institutions. De nombreux membres de conseils d’administration doivent leur poste uniquement au copinage, malgré un manque flagrant de compétences. Pire, certaines de ces nominations de complaisance n’ont rien à voir avec le copinage, mais plutôt à une appartenance à un groupe socio-culturel. Face à ces lobbies sectaires, on a préféré courber l’échine et satisfaire les appétits de courtisans dont la loyauté est à géométrie variable, car ces gens-là n’ont aucune autre aspiration que de se servir de l’État comme marchepied pour accroître leur influence présumée et ainsi étoffer leurs réseaux. Le modèle scandinave, et plus particulièrement celui du Danemark, impose une transparence totale. Nous devrions pouvoir nous en inspirer, car aucune logique ne peut justifier qu’un individu ou un groupe puisse prétendre dicter le sens d’un vote exprimé dans le secret de l’isoloir.

Des actions énergiques pour en finir avec la violence domestique sont plus que jamais nécessaires. Une société qui ne sait protéger ses femmes et ses enfants ne peut aspirer à des lendemains meilleurs. On devrait pouvoir intervenir avant même la première claque, car cette violence-là est d’abord psychologique. L’assistance psychologique devrait aussi toucher les hommes, car très souvent, ils ne connaissent aucun autre rapport en couple que le rapport dominant-dominé.

Construction d’une nation

L’intergénérationnel et l’interculturel devraient être une autre priorité nationale transversale. Le citoyen mauricien appelle à un vivre ensemble en harmonie et apaisé. Qui l’écoute ?

Il ne sert à rien de nous régurgiter des statistiques savantes si c’est pour noyer le discours de la rue. Cette aspiration à mieux vivre ensemble est tout ce qu’il y a de très légitime. Une nation n’émerge pas d’elle-même, elle se construit, se développe pour ensuite s’épanouir. Et il ne faudrait pas, non plus, négliger le rôle de la langue comme un très puissant ferment d’unité.

Notre position vis-à-vis de notre écosystème ne devrait souffrir d’aucune ambiguïté. L’adoption d’une réglementation écologique ambitieuse devrait nous permettre une meilleure appréhension des enjeux surtout en ce qui concerne les questions énergétiques, alimentaires et de l’utilisation de nos terres. Citons à ce propos la Présidente Gurib-Fakim : « However, the centrality of the concept of sustainability must remain at the core of everything that we do and to remind ourselves that we have only one planet and not four. » Les enjeux en matière de développement durable se situent en effet à cinq niveaux : la lutte contre le changement climatique et la protection de l’atmosphère, la préservation de la biodiversité, des milieux et des ressources, la cohésion sociale et la solidarité entre les générations, l’épanouissement de tous les êtres humains et finalement, une dynamique de développement suivant des modes de production et de consommation responsables. Le véritable défi qui se dresse devant nous est de devenir plus efficace, en favorisant le dialogue entre les acteurs de la société civile.

L’intelligence collective

Qui pour faciliter ce dialogue ? Sommes-nous capables de recentrer le débat autour d’idées fédératrices ? Oserons-nous dépasser les clivages et aller au-delà du nombrilisme et de l’ethno-populisme qui sclérosent et gangrènent toute tentative de débat public ? Au seuil de nos cinquante ans, c’est l’intelligence collective et notre capacité à nous rassembler, à nous réunir dans nos diversités et nos désaccords qui feront que nous irons de l’avant. Abandonnons nos systèmes de dualité, lavons notre linge sale et soyons ensemble le changement auquel nous rêvons tous. Nonobstant les nombreux obstacles qui ne manqueront pas de se dresser sur le chemin d’une vraie indépendance.

AHMAD AUMJAUD