Meela et Rekha font partie de ces quelque 300 femmes cleaners dans des écoles gouvernementales qui sont employées par deux compagnies de nettoyage. Exploitées, oui ! Ces femmes, peu éduquées qui exercent leur métier par n’importe quel temps, sans protection, sans matériel, dès 7 heures pour ne toucher que Rs 1500, voire moins, n’ont eu de cesse de revendiquer de meilleures conditions de travail et un salaire décent. Mais les autorités semblent hermétiques à leurs demandes et récurrentes manifestations. Pourtant Meela et Rekha, tout comme leurs collègues, ne demandent qu’un minimum de considération. Elles nous en parlent.
Mercredi après-midi, le ciel gris et l’humidité ont alourdi l’atmosphère sur toute l’île. Il est un peu plus de 16 heures. A Grande-Rivière-Sud-Est, Meela vient d’arriver chez elle. Les traits tirés, les jambes lourdes, elle dépose son sac avant de se diriger vers sa cuisine. Un peu plus loin, dans le même quartier, Rekha pousse la porte de sa maison. Sa fille de 20 ans l’attend. Rekha est tout aussi rompue de fatigue. La journée n’a pas été de tout repos pour cette femme de 46 ans. A peine rentrée, Rekha n’a qu’une idée en tête, préparer le repas du soir. Cette tâche lui revient. Cet après-midi-là, Meela et Rekha n’écoutent pas la radio. Car au même moment, à plus de 10 000 kilomètres de Grande-Rivière Sud-Est, Nandanee Soornack, relookée, est à Milan en Italie et elle est en train de justifier, en direct sur les ondes, sa fulgurante ascension financière. « Ki sann-la sa? » nous demande Rekha. « Monn tann so nom, me mo pa konne ki li été ek ki linn fer », nous confie-t-elle, sans affectation. Meela, 54 ans, n’en sait pas plus sur l’existence de la « fugitive ». Ce mercredi-là, Meela et Rekha ont d’autres préoccupations. Plus tôt, elles avaient manifesté, sous le soleil cuisant, devant le Parlement pour dénoncer leur salaire de misère, soit Rs 1 500 ! Alors, Nandanee et ses tribulations à la sauce milanaise, elles n’en ont cure.
Ce soir-là, trop épuisées pour faire cuire du riz et du curry, elles ont toutes deux « bwi enn minn ». Meela raconte que son fils unique, âgé de 14 ans, n’avait pas compris pourquoi elle n’avait pas cuisiné. « Monn eksplik li ki mo ti bizin al manifeste pou mo gagn enn ogmentasion », dit-elle.
Une manifestation qui coûte cher
Pour les deux femmes, le trajet de Grande-Rivière-Sud-Est à Port-Louis est loin d’avoir été une partie de plaisir. Pour être à l’heure devant le Parlement, elles ont quitté le village à 7h30 : « Nou pran enn bis pou al Flacq. Apre depi Flacq nou pran enn lot bis pou al Port-Louis. » Après presque deux heures de voyage, elles étaient enfin à Port-Louis. La capitale ne leur est pas familière. Meela et Rekha ne quittent que rarement le village de pêcheurs. Lorsqu’elles arrivent enfin au Jardin de la Compagnie et qu’elles rencontrent d’autres femmes cleaners prêtes à brandir les pancartes, elles ne se sentent plus seules dans la capitale et dans leur combat. « Nous avions chaud, faim et soif », nous raconte Rekha sous le regard attentif de sa collègue. « On a pu s’acheter qu’une bouteille d’eau et une paire de dholl puri chacune. Nous n’avons pas d’argent pour nous en offrir plus », poursuit-elle. Revendiquer ses droits a un coût. Les deux femmes font le compte: « Sorti isi (ndlr : Grande-Rivière-Sud-Est) pou al Flacq fer Rs 30. Ale retour li fer ou Rs 60. Depi Flacq al Port-Louis, li fer ou Rs 34. Ale retour fer Rs 68. Fini depans Rs 128 transpor. » Le 12 avril, elles s’étaient rendues à Rose-Hill pour une manifestation. Une journée dispendieuse encore. Et il en sera de même le 1er mai. Malgré les implications financières que leurs revendications représentent, Meela et Rekha n’abandonneront pas le combat. D’ailleurs, avant de se rendre devant le Parlement, les deux femmes se sont réveillées, comme d’habitude, peu avant 5 heures pour être dans la cour de l’école à 6 heures. Elles ont tenu à répondre présentes sur les lieux de leur travail.
Nous rencontrons Meela et sa collègue Rekha chez la première. Les deux femmes sont assises sous la terrasse ombragée de la maison familiale de Meela. Une maison plutôt grande, en béton avec des ouvertures en aluminium. Qu’on ne s’y méprenne pas ! Meela n’est pas une femme aisée. Le terrain et la maison viennent d’un héritage familial. Trois familles y vivent.
« La veille de chaque fin de mois, je ne dors pas. Mo la-tet fatig »
Quant à Rekha, faute de moyens, elle est contrainte de vivre dans une pièce avec sa fille et son mari. « Mo res dan lakaz mo boper. Boukou problem mo gagne, mo aksepte parski mo pena larzan pou lwe lakaz », confie Rekha. Dans quelques jours, ce sera la fin du mois. « La veille de chaque fin de mois, je ne dors pas. Mo la-tet fatig. Je me pose les mêmes questions, comment je vais dépenser mon salaire. Par quoi commencer ! » dit Meela. Le mari de cette dernière a déjà 60 ans, il n’a jamais exercé un travail fixe. Sa pension n’est pas suffisante pour subvenir aux besoins de sa famille. De son côté, le mari de Rekha « travay kot gagne », dit-elle. Pour ces deux femmes, ne plus travailler n’est pas envisageable. Elles ne savent ni lire ni écrire. Quand elles reçoivent leur chèque à la fin du mois, elles prennent connaissance du montant de leur salaire grâce aux chiffres indiqués. Souvent, le montant diminue. En février dernier, mois plus court de l’année, et pour cause de congé publics, Meela a perçu Rs 1 373. « Nous ne sommes pas payées les jours de congés publics ou quand, pour une raison quelconque, l’école doit rester fermée. En congé maladie, non plus », explique-t-elle. Les deux cleaners racontent qu’il n’est pas rare qu’elles doivent « lasas patron-la pou li paye ». C’est ainsi qu’elles ont perçu leur salaire de décembre, le 5 janvier dernier ! « Le pire c’est quand on se rend à la banque à Flacq pour encaisser notre chèque et qu’on nous apprend qu’il y a un problème avec! » explique Rekha.
Elles ne connaissent pas leur employeur
Meela et Rekha ne connaissent pas l’identité de leur « patron », non plus que le nom de la compagnie de ce « patron » qui a décroché le gros contrat de nettoyage, disent-elles. « Koma ariv la fin di mwa nou al pran nou sek dan biro lekol. Bann Miss-la bien zanti ar nou. Zot mem ki abitie telefonn patron-la pou nou, kan nou bizin », dit Meela. Pour ces femmes qui sortent rarement de leur village, pour qui le quotidien est rythmé par le nettoyage de l’école primaire du coin et les tâches ménagères, qui n’ont pas de loisirs, tout le reste leur est quasiment inconnu. Il y a sept ans, Meela apprend de son époux « ki enn misie pe rod dimounn pou travay dan lekol ». Le couple rencontre l’homme et quelques jours plus tard, la mère de famille se rend à l’école gouvernementale pour travailler comme cleaner. Elle, qui effectuait des travaux ménagers chez des particuliers, voyait en ce travail une nouvelle opportunité. Meela en parle à Rekha qui est aussi embauchée. « Nous avions cru que notre salaire augmenterait avec le temps », disent les deux cleaners. Mais cela fait plusieurs années déjà que les choses n’ont pas changé pour elles. Pour Rs 1500, quand ce n’est pas moins, par mois, elles se réveillent tous les jours, sauf le week-end, aux aurores. Elles quittent leur domicile non sans avoir préparé le repas des leurs. « A l’école, on nettoie le couloir central du bâtiment, les escaliers et la cour. On doit s’assurer que le terrain de jeu soit propre. On enlève les herbes, les branches et feuilles. Une fois par mois,  nous nettoyons les carreaux extérieurs de toutes les salles de classe et bureaux », expliquent-elles. Le « patron » ne leur fournit pas d’équipements. Les seuls gants qu’elles ont portés leur ont été donnés par le maître d’école. Pour Rs 1500, voire moins, elles doivent être dans la cour de l’école par n’importe le temps, de 7h  à 14h.
« Bagatelle shopping Mall ? Zame monn met mo li-pie la-bas »
Comme tous les mois, Meera aidera son mari à payer les leçons particulières de leur fils, en Form III. Elle achètera ce qu’elle peut pour faire bouillir la marmite et peut-être même aidera à payer les factures. Elle n’ira pas au supermarché et ne poussera pas de caddie. Rekha n’a plus d’enfant à sa charge, mais deux bouches à nourrir. Le poulet est un aliment qu’elle ne peut se permettre, dit-elle. Elle accorde la priorité au gaz et quand la bonbonne est vide, elle court trouver du bois sec dans les champs de cannes et se rabat sur un « foyer » le temps d’un autre chèque. Quand on touche Rs 1500, concèdent nos deux interlocutrices, on ignore les magasins et la coquetterie. On passe devant des centres commerciaux sans s’y arrêter. « Bagatelle shopping Mall ? Zame monn met mo li-pie la-bas », dit Meela. Les deux femmes ont un autre rêve : toucher un salaire décent pour ne plus s’endetter et dormir sans avoir le coeur gros. « Rs 9 000 serait un salaire correct », dit Rekha.