Leur métier est un amalgame de celui des maçons et des sculpteurs. Mais leur travail nécessite bien plus de rigueur que les maçons. Habileté manuelle, patience et sens de l’esthétique sont les qualités que doivent posséder ces ouvriers. Le métier est rentable, témoignent certains, mais hormis les qualités précitées, ne peut l’embrasser qui veut. Encore faut-il jouir d’un physique solide car ici, on a affaire à des blocs de pierre lourds, sans compter la poussière qui monte au nez de l’artisan lors de la découpe des pierres et le soleil dardant des jours d’été…
On a tendance à l’oublier parfois, mais nos belles églises en pierre, telles la Cathédrale Saint-Louis, l’Immaculée Conception ou encore l’église de Cassis, pour ne citer que celles-là, nous les devons aux tailleurs de pierre. Ce sont bien nos artisans du sol qui, vingt-huit ans durant, au XIXe siècle, ont bâti l’édifice de Cassis, sur le modèle de Notre Dame de Paris… D’ailleurs, dans un opuscule consacré à l’histoire de cette église, Mgr Amédée Nagapen décrivait celle-ci comme « un joyau de l’architecture mauricienne ». Il y rendait hommage à ces ouvriers : « La taille des pierres, les délicates ciselures de vigne longeant le frontispice, les chapiteaux des colonnes et des piliers intérieurs, avec leurs motifs de blé, de vigne et d’acanthe, tout cela est dû au ciseau de talentueux artisans mauriciens de l’époque ».
Aujourd’hui, si des poses de pierre par certains de nos artisans mal formés ne font pas honneur à ces talentueux artisans d’antan, ceux-ci ont quand même laissé quelques dignes héritiers. A voir certains pans de mur en pierre bordant nos routes, on peut avec plaisir en admirer l’harmonie de la pose. Comme si la nature s’était dressée pour exposer sa beauté.
Lorsqu’ils bâtissaient les édifices religieux autrefois, nos tailleurs de pierre étaient pour bon nombre, animés par leur foi en Dieu, ce qui pourrait expliquer tout le soin apporté pour constituer des chefs-d’oeuvre. Aujourd’hui, qu’est-ce qui motive les tailleurs de pierre ?
« patience et pratique »
« Pour moi, travailler la pierre, c’est comme travailler une sculpture ou un monument. On arrive à exercer son sens artistique » nous dit Samuel Agathe, 33 ans, qui compte trois ans de métier dans ce secteur de la construction. Il fait partie de l’équipe qui vient de construire le long mur de soutènement en pierre, rue Mgr Leen, Port-Louis. Lorsqu’on l’a rencontré, il était affecté sur un autre chantier, sur la côte ouest de l’île, à Rivière-Noire, où son équipe et lui travaillaient à la construction d’un drain en pierre pour un morcellement sécurisé. Cet ancien maçon reconverti nous laisse comprendre que le métier s’apprend avec le temps. « Cela requiert beaucoup de patience et de pratique. Cela demande beaucoup de temps mais une fois le travail achevé, vous pouvez l’admirer ». A l’en croire, ce métier « fait peur aux jeunes. Il y en a beaucoup qui viennent s’y essayer mais qui abandonnent le jour d’après ! Ils le trouvent trop dur car il faut travailler sous le soleil, soulever des pierres lourdes… ».
Ce jour-là, sur le chantier, un tracteur et un « bobcat » font monter la poussière de la terre alors qu’ils circulent ici et là. En bordure de route, une quinzaine d’ouvriers construisent un drain en pierre. Certains ont pour tâche de tailler les roches et d’autres de les poser suivant un long fil transparent qui sert à l’obtention d’un alignement bien droit. Les ouvriers ne s’y ennuient pas. « Même s’il y a des jours où l’on n’a pas envie de se réveiller, on vient travailler parce qu’on fait des blagues entre nous » confie Samuel Agathe. Beaucoup d’entre eux ont des liens de parenté au sein de l’équipe.
De son côté, cela fait dix ans que Laval Perrine a choisi d’être poseur de pierre. « Au début, c’est difficile » confie-t-il, « mais au bout de quelques mois, on s’y adapte. Il faut avoir l’amour de la pierre et utiliser son intelligence pour une bonne pose ». Aujourd’hui, il dit bien gagner sa vie. Comme ses autres collègues, c’est sur le tas qu’il s’y est initié. Notamment avec son cousin, Nicolas Perrine. Celui-ci compte deux fils tailleurs de pierre dont un « s’est lancé spécialement dans la pose de pierres pour les bâtiments. Son travail est plus sophistiqué ». Un travail propre pour Nicolas Perrine, « c’est quand vous passez devant et que vous ne voyez pas de bavure de ciment. Vous ne voyez que la pierre. Pour un travail raffiné, il faut de bonnes pierres que l’on peut acheter par exemple à Balaclava ou à Mare d’Australia ». Le mentor de la famille Perrine dit travailler toutes sortes de pierre : la pierre bleue, les ‘roches couleur’ou encore ‘roches démolition’qui sont « plus coûteuses ».
Le côté positif du métier, outre de « mieux gagner sa vie qu’un maçon », c’est « gagn travay tout lane. Kapav nou poze enn semen, me pa mank travay ». D’autant qu’avec les projets de développement annoncés dans le dernier Budget, les tailleurs de pierre ne risquent pas de chômer. Mais, plus prudent, Laval Perrine reprend : « C’est pas sûr que le gouvernement nous embarque dans ces projets ». Conseillerait-il à ses enfants de se lancer dans la pose des pierres ? « Cela dépend. S’ils ont de bons résultats à l’école, non. Au cas contraire, oui ». Si les demandes pour ce travail ne sont pas rares, il n’y a pas non plus de pénurie de tailleurs de pierre, selon nos interlocuteurs. Encore faut-il en trouver ceux qui, s’inspirant de leurs aïeux, les bâtisseurs d’église, sont soigneux et adroits.