Notre invité de ce dimanche est Michael Masutha, ministre sud-africain de la Justice. Mal voyant de naissance, M. Masutha a fait des études de droit et commencé à exercer comme avocat tout en se faisant élire comme parlementaire en 1999. Depuis, il a présidé plusieurs comités légaux parlementaires, milité pour les droits humains et ceux des personnes handicapées, avant d’être nommé Vice-ministre de la Science et de la Technologie en 2013. Depuis mai 2014, M. Masutha exerce les fonctions de ministre de la Justice et des Services Correctionnels d’Afrique du Sud. Nous avons pu le rencontrer lors d’une brève visite qu’il vient d’effectuer à Maurice, en fin de semaine, à l’invitation de son homologue mauricien, Manish Gobin.

Quel est le principal problème auquel doit faire face le ministère de la Justice en Afrique du Sud?

— Permettez-moi tout d’abord de brosser un tableau général. Cette année, l’Afrique du Sud célèbre son premier quart de siècle d’existence en tant que nation souveraine, indépendante et démocratique après de longues années de colonisation et l’apartheid. C’est le moment de voir d’où nous venons, où nous allons et, surtout, ce que nous avons fait depuis. Nous avons fait en sorte de faire évoluer notre jurisprudence socio-économique vers plus de démocratie tout en créant les instruments nécessaires pour la faire fonctionner efficacement au niveau constitutionnel. Nous avons dû veiller à ce que la justice accompagne notre avancée vers plus de démocratie au sein de la société sud-africaine pour remplacer le système qui avait cours avant. Dans quelle mesure avons-nous avancé dans cette voie souhaitée par une large majorité de  Sud-Africains? C’est une question fondamentale que nous avons demandé à une commission d’étudier et de nous fournir un rapport pour établir ce qui a été fait, ce qui ne l’a pas été, ce qui a été raté et les défis que nous devons relever pour continuer dans la bonne voie et améliorer notre système. Ce travail de constat est actuellement en cours dans tous les départements du gouvernement.

Pour revenir à votre question, il faut tout de même souligner que depuis plus d’un siècle, des lois ont été passées par le gouvernement colonial pour nier aux Noirs leurs droits les plus élémentaires. Dont celui du droit à la terre, qui fait que plus de 90% de la majorité noire se sont retrouvés dans l’obligation de partager 15% des terres de leur pays, le reste étant réservé à la minorité blanche qui les a exploitées pour son profit personnel. Ces lois ont été renforcées sous le régime de l’apartheid. C’est un des principaux problèmes de l’Afrique du Sud d’aujourd’hui et nous avons pris la décision de revoir la Constitution pour veiller à ce que cette situation soit renversée, que des expropriations soient envisagées et que la politique de partage des terres du pays soit désormais faite sur une base démocratique.

Est-ce que cette révision de la politique de la terre a été votée par le Parlement sud-africain?

— Une résolution selon laquelle la Constitution doit être revue sur cette question précise a été adoptée par le Parlement et nous travaillons sur une proposition d’amendement constitutionnel. Nous sommes actuellement engagés dans le processus de discussions et de consultations avec toutes les parties concernées.

Est-ce que cette proposition pour un amendement constitutionnel sur la question des terres rencontre beaucoup d’opposition en Afrique du Sud?

— Évidemment. Ceux qui ont bénéficié de la situation, des lois coloniales et de l’apartheid y sont farouchement opposés et essayent de bloquer l’adoption de l’amendement. Mais soutenus par la majorité de la population, nous sommes déterminés à aller de l’avant dans cette démarche. Faut-il rappeler qu’une distribution équitable des terres est un des moyens de combattre la pauvreté et le sous-développement et de créer les conditions de la richesse nationale avant de la redistribuer démocratiquement. Les terres doivent être attribuées à ceux qui en ont été privés pendant des décennies. C’est un des points fondamentaux pour permettre le développement de l’Afrique du Sud.  Nous allons le faire.

Je suppose que ce qui s’est passé au Zimbabwe lors de la  “redistribution” des terres doit vous interpeller.

— C’est pour cette raison que nous allons passer par un amendement à la Constitution au lieu de nous ontenter d’un décret.

Vue de l’extérieur, l’Afrique du Sud est souvent décrite comme étant un pays où la violence est en progression constante. Qu’avez-vous à dire sur ce sujet, vous le responsable de la Justice dans votre pays?

— Dans toutes mes interventions publiques, je dénonce et je condamne le niveau de violence et de corruption atteint en Afrique du Sud. Je vais continuer à le faire et à encourager les gens à se battre contre toutes les formes de violence, plus particulièrement celles dont les femmes et les enfants sont les victimes. Je souligne également que la cupidité et la corruption sont des générateurs de la violence, qui est également un des grands problèmes de l’Afrique du Sud, même si cette violence est plus concentrée dans certaines régions et certaines villes. Sans l’accepter, et encore moins la tolérer, il faut reconnaître que cette violence, et les conditions qui expliquent son existence, fait partie de l’héritage que nous avons  reçu de ceux qui nous ont précédés. La politique d’apartheid a enfermé les gens, surtout les Noirs, dans des petits ghettos – ce qui nous ramène à la problématique de la distribution des terres. Ces conditions de survie dans des espaces confinés ont créé automatiquement des conditions socio-économiques de misère,  d’affrontements et de violence. Un des moyens de résoudre la violence en Afrique passe par une redistribution équitable des terres pour mettre fins aux ghettos et donner la possibilité de plus d’espace de vie pour éviter la promiscuité , qui est également un des vecteurs de la violence.

À vous écouter, il semblerait qu’un quart de siècle après son indépendance politique l’Afrique du Sud doit encore se battre, dans le quotidien, contre l’apartheid.

— Hélas, la réponse à cette question est oui. Nous subissons encore les séquelles de l’apartheid. Beaucoup – pour ne pas dire tous – les problèmes de l’Afrique du Sud découlent de l’apartheid qui était un système de négation de tous les droits des Noirs, la très grosse majorité du pays. La minorité blanche avait tous les droits et bénéficiait de toutes les richesses du pays, alors que la majorité noire n’avait aucun droit, était marginalisée et, en plus, oppressée d’une manière qu’on a de la difficulté à imaginer aujourd’hui. L’apartheid a instauré des conditions, un mode de vie que nous avons de la difficulté à défaire parce que cette loi remonte loin dans le temps, au début du siècle dernier quand la politique du tout pour les Blancs et rien pour les Noirs fut mise en place. Et qu’elle fut “améliorée” du point de vue des Blancs plusieurs fois après. Non, je ne récite pas des slogans, je fais un constat objectif de ce que fut l’Afrique du Sud avant l’indépendance, en 1994. Il faut rappeler que pendant des décennies, cette politique nia le moindre droit aux Noirs et accordait tous les droits aux Blancs, qui ne représentaient que 10% de la population! Cette minorité a eu droit à une meilleure éducation, de meilleures écoles et universités, de meilleures conditions de travail et de se développer économiquement. D’autant plus que la majorité blanche contrôlait l’économie de l’Afrique du Sud.

Est-ce encore le cas aujourd’hui ?

— Oui, et cela en dépit du fait que les Noirs sont largement majoritaires en Afrique du Sud. Rétablir la balance économique est un autre des défis que notre nation doit relever. Malheureusement, le gouvernement a des ressources limitées dans sa capacité d’influencer l’économie qui est encore contrôlée par les Blancs. La situation est compliquée dans la mesure où, en tant que gouvernement prônant la démocratie, nous ne pouvons pratiquer de l’interventionnisme dans les affaires, ce qui pourrait décourager les investisseurs étrangers et les marchés financiers. Nous devons, donc, agir avec beaucoup de précaution dans ce domaine.

Est-ce que malgré tout ce que vous venez de dire sur les énormes problèmes auxquels doit faire face l’Afrique du Sud, vous avez confiance dans son avenir?

–Totalement. Je vous ai exposé les problèmes que nous avons eu à gérer depuis 25 ans. Dans le même temps, le GDP du pays a augmenté, tout comme le niveau des revenus par tête d’habitant et les conditions de vie des habitants ont été améliorés de même que celles de la santé. Le problème est que les inégalités, que vivent surtout les Noirs, n’ont pas diminué autant que nous l’aurions souhaité parce que la minorité blanche bénéficie toujours d’un traitement privilégié, hérité du précédent système. Notre Constitution prônant l’égalité entre Sud-Africains, nous ne pouvons pas les exclure ou les marginaliser comme ils l’ont fait avec les Noirs pendant des décennies, ce qui fait que les inégalités perdurent. Nous avons pris des mesures pour faire évoluer la situation comme le concept de l’Affirmative Action pour permettre aux Noirs méritants d’avoir plus de place dans les sphères de décision. Mais notre combat pour l’égalité réelle continue, il prendra le temps qu’il faudra et ce sera toujours de manière démocratique, mais nous finirons par atteindre notre objectif.

Vous êtes depuis des années un militant des Droits de l’homme devenus aujourd’hui Droits humains. Quelle est la situation actuelle en Afrique du Sud dans ce domaine ?

— Nous venons de très loin dans ce domaine et nous avons gagné du terrain. Je crois qu’on peut aujourd’hui dire qu’en Afrique du Sud, même les Blancs ont plus de Droits humains que sous le régime de l’apartheid! Par exemple, à l’époque, tous les jeunes Blancs étaient obligés de faire un service militaire après leurs études secondaires. Ils étaient forcés de s’enrôler pour faire face au “péril noir”. À l’époque, existait un concept afrikaans qui affirmait que tout être noir était un danger potentiel pour les Blancs, qui devaient s’en protéger à tout prix. C’est un des concepts qu’on enseignait dans les établissements scolaires réservés aux Blancs. Je pense que depuis l’indépendance, beaucoup de jeunes blancs ont fini par réaliser que ce concept était destiné à créer une situation de haine raciale, une situation de peur émotionnelle pour pouvoir continuer à imposer l’apartheid. Aujourd’hui, les jeunes Africains – noirs et blancs – ne sont pas forcés d’entrer dans l’armée, ayant la liberté de choisir de le faire ou non. Nous avons une Constitution solide et un judiciaire indépendant qui veillent à ce que les droits de chaque habitant du pays soient respectés et protégés. Je crois que les Sud-Africains savent que leurs droits sont protégés et respectés dans le quotidien et qu’il ne s’agit pas de slogans. Le paradoxe c’est que les Sud-Africains ont oublié qu’il y a un quart de siècle à peine, les Noirs n’avaient aucun Droit de l’homme en Afrique du Sud.

Vous avez été également un militant des Droits des personnes handicapées en Afrique du Sud. Quel est le bilan de la situation dans ce secteur qui vous touche particulièrement ?

— Là aussi, nous venons de loin et, malgré les progrès enregistrés, nous avons encore du chemin à faire et il faut continuer à faire un plaidoyer pour la cause des handicapés. Nous avons pris des dispositions pour que les personnes handicapées soient représentées dans les instances démocratiques et les autres instances où les décisions sont prises afin qu’ils aient leur mot à dire dans les politiques mises en place. Mais il faut continuer à lutter contre l’ignorance, la méfiance et la peur qui poussent certaines personnes à rejeter les personnes handicapées au lieu de les intégrer dans la vie sociale. Je fais vérifier régulièrement si les mesures votées pour faciliter la vie des handicapés sont respectées et mises en pratique. Il faut veiller à ce que les droits des handicapés, au travail par exemple, soit respectés.

Vous êtes vous-même handicapé en étant partiellement aveugle. Comment avez-vous fait pour devenir ce que vous êtes alors que vous étiez non seulement un Noir dans un pays prônant l’apartheid, mais également mal voyant.

— Cela n’a pas été facile dans un système où le noir n’avait aucun droit. Mais comme tous les jeunes de ma génération, nous savions que la libération passerait obligatoirement par l’éducation et nous nous sommes emparé du peu qui nous était donné et avons su naviguer à travers le système. C’était un combat de tous les instants. Quand je suis arrivé à l’université, je me suis aperçu qu’elle n’offrait aucune facilité de base aux handicapés comme moi. J’ai dû me battre pour faire accepter à la direction de l’université – mais également à mes camarades de classe – que j’utilise un magnétophone pour enregistrer les cours. Je pense que les handicapés doivent se mobiliser là où ils sont pour que leurs droits soient respectés et que les mesures prises soient effectivement mises en pratique. Par exemple, la mesure votée en Afrique du Sud qui demande à chaque institution scolaire de veiller à ce que les étudiants handicapés bénéficient de mesures pratiques – ou technologiques – adéquates pour poursuivre leurs études.

Vous êtes ministre de la Justice, mais également membre de l’African National Congress. Dans un passé récent, des membres de l’ANC – et non des moindres – ont été poursuivis pour corruption. Comment réagissez-vous quand vous êtes confronté à ce genre de situation?

— Quand j’ai été nommé ministre de la Justice, lors de la première réunion avec les cadres du ministère, j’ai dit ceci et je le répète souvent dans les réunions. Si un officier de ce ministère, quel que soit son rang, choisit de faire des choses irrégulières, que ce soit une Noire, un Noir, une Blanche, un Blanc, il aura à répondre de ses actes. Chacun doit assumer la responsabilité de ses choix qui ne doivent en aucune façon porter atteinte au judiciaire et à la Constitution de notre pays. Ce genre de comportement, surtout quand il est le fait de personnes faisant partie du pouvoir, ne peut être toléré. J’ajoute que depuis décembre dernier, nous avons fait adopter des mesures additionnelles pour réprimer plus sévèrement encore toute personne trouvée coupable de corruption. Si un cas concerne une personne exerçant des responsabilités politiques, elle doit dorénavant démissionner dès qu’une accusation est portée contre elle, quel que soit le rang qu’elle occupe. Nous ne voulons pas que l’on puisse penser qu’en Afrique du Sud, des délits liés à la corruption politique puissent être couverts.

Vous êtes également le ministre des Services correctionnels. Quelle est la situation dans ce secteur en Afrique du Sud et quel est son problème principal?

— Je suis responsable de 270 prisons et des 140,000 prisonniers qu’elles hébergent, dont 40,000 en attente d’un procès. Notre problème principal est le manque de place dans les prisons qui sont surpeuplées. Certaines prisons sont occupées à 100% de leurs capacités, d’autres à 200%. Un jugement avait fixé à un maximum de 150% le taux d’occupation des prisons, mais malheureusement ce n’est pas toujours possible, d’autant plus que, comme nous en avons parlé précédemment, nous avons un fort taux de criminalité. Comme je vous l’ai déjà dit, tout est lié en Afrique du Sud et découle quelque part de notre passé. Il faut régler le problème des terres, ce qui créera du travail, diminuera le chômage de manière significative et fera baisser le taux de la violence dans le pays.

Nous n’avons pas parlé du problème de la drogue qui est également un vecteur de violence.

— Un fléau est également lié à la pauvreté. Quand quelqu’un n’a pas de travail et qu’on lui propose d’oublier ses soucis en prenant un produit ou de se faire de l’argent facile en vendant de la drogue, c’est une proposition tentante qui est la porte ouverte vers le crime et la violence. Et le pire c’est que les premières victimes sont les jeunes, de plus en plus jeunes, qui se laissent tenter par la drogue, également un des gros problèmes de l’Afrique du Sud.

Quel était le but de votre très courte visite à Maurice?

— J’ai été invité depuis longtemps par mon homologue mauricien Manish Gobin pour partager l’expérience sud-africaine dans plusieurs domaines : celui des Droits humains, notamment.

Quel est le message que vous souhaitez délivrer aux handicapés mauriciens ?

— Pendant mon court séjour, j’ai senti une forte énergie émaner des Mauriciens handicapés que j’ai rencontrés. Ils connaissent leur histoire, ils savent qui ils sont, quels sont les défis qu’ils doivent relever et savent qu’ils doivent continuer à se battre pour améliorer leurs conditions de vie. J’ai compris qu’ils souhaitent qu’un amendement soit apporté à la Constitution mauricienne pour que les droits des handicapés y figurent et qu’ils soient protégés. Ces droits figurent dans la Constitution sud-africaine et ce serait une chose que ce soit également le cas à l’île Maurice à l’avenir. Mais je voudrais souligner qu’il ne suffit pas de faire des amendements à la Constitution ou de voter des lois pour la protection des droits des handicapés, il faut surtout que ces lois soient appliquées. Et pour cela, il faut que les handicapés restent mobilisés et continuent le combat pour qu’ils soient considérés comme égaux aux autres, ce que certains ont encore du mal à accepter. De petites choses, insignifiantes au premier abord, peuvent changer le cours des choses. Si je ne m’étais pas battu pour que je puisse enregistrer les cours de droits avec un magnétophone, je ne serais pas devenu un avocat. Imaginez ce qu’on peut aujourd’hui en utilisant la technologie pour faire avancer la cause des handicapés! Il faut continuer la mobilisation pour la promotion et le respect des Droits humains, base de notre société, quels que soient la couleur de notre peau, nos croyances ou nos handicaps.