Dans un texte intitulé « Un peu de 68 et de 75 » publié dans la page Forum du Mauricien du 13 mai dernier, j’ai demandé à la génération post-89 (celle qui est née après la chute du mur de Berlin), de faire un bilan respectueux, du Militantisme de la période 68-75. Il m’appartient aussi d’en faire autant à l’égard de mes aînés se réclamant du Travaillisme.
On utilise le terme « en dernière analyse », dans la compréhension de l’histoire, pour toute appréciation des évènements historiques après avoir, autant que possible, tout examiné sur le plan contextuel, infrastructurel et supra-structurel (incluant l’élément idéologique) et, surtout après un certain temps qui nous permet d’exprimer une opinion objective et non influencée par ce qui se poursuit encore.
Le Travaillisme est une idéologie justifiant et appliquant un rapport particulier entre le collectif et l’individu, entre le pouvoir politique et le pouvoir économique, entre le social et l’économie et surtout entre l’idéologie libérale étrangère à la classe ouvrière et une conciliation qui se construit sur l’universalité de plusieurs aspirations et de protections sociales (santé, allocations sociales, éducation…). À partir de la perspective d’un mouvement ouvrier, dirigé néanmoins par une couche de la petite bourgeoisie proposant une forme « acceptable d’alliance de classe conflictuelle ».    
Depuis sa création en 1900 en Grande Bretagne le Travaillisme s’est exprimé par sa force profondément syndicale, ses aspirations socialistes (à partir de 1918), sa tendance à être dirigée par une classe ouvrière avancée (que Lénine avait qualifiée d’aristocratie ouvrière) et la petite bourgeoisie soutenant le libéralisme.
L’État-providence
Bien que n’étant pas un mouvement révolutionnaire, Lénine va proposer en 1908 son adhésion à la Deuxième Internationale (créé en 1889 « en raison de la pluralité des courants socialistes » et conséquemment « sans structures centralisatrices ».  
Le Labour Party anglais fut un mouvement ouvrier large avec des organisations (groupes socialistes et syndicats) cohabitant avec des individus appartenant à d’autres classes sociales, pour la plupart de la petite bourgeoisie et de la bureaucratie d’État.
Il s’agit, au fond, d’un courant qui veut concilier travail et libéralisme. Un courant social-démocrate, donc réformiste, gradualiste, accordant la préséance à l’économie et ainsi mettant le social au centre et au service de l’économie libérale. Le Travaillisme a aussi pratiqué l’action syndicale dure mais en se soumettant au libéralisme en tant que philosophie et aux traditions libérales de la Démocratie parlementaire. Entendons-nous bien, le libéralisme n’est pas QUE le capitalisme.
La grande particularité du Travaillisme réside dans l’imposition d’une idéologie étrangère sur le mouvement ouvrier tout en l’unifiant par des mesures sociales universelles qui bénéficient à l’ensemble de la société.  Le résultat fut l’État-providence. C’est-à-dire un État qui puise des taxes et d’autres sources économiques, des moyens pour soutenir la population et pour construire une société différente de ce qui se construisait tant aux États-Unis qu’en URSS. Cette idéologie s’est répandue à travers ses colonies par le biais de l’État britannique comme par les intellectuels de ces colonies ayant vécu en Angleterre. Maurice fut un exemple probant.  
Politique – A Maurice nous devons au Travaillisme d’abord et avant tout une conscience antiesclavage, antiesclavagisme et antiengagisme. Cette conscience politique se construisit dans un combat contre l’oligarchie sucrière fondamentalement et le colonialisme conjoncturellement. Et ce, en faveur du suffrage universel, la démocratisation de l’emploi dans la fonction publique et le secteur privé, contre l’aliénation au colonialisme, et conséquemment pour l’indépendance.
Economie – L’émergence de la société post-agricole, semi-industrielle par la montée des industries de substitution à l’importation et à l’exportation; par plusieurs nationalisations et par l’économie mixte; par le travail pour tous; par des liens économiques privilégiés avec l’Europe; par la création de plusieurs syndicats et la lutte syndicale et plusieurs institutions protégeant l’emploi comme les travailleurs.  
Le Social – L’éradication des maladies contagieuses et les épidémies par l’hygiène, les soins médicaux, le sanitaire et les vaccinations. L’universalité DANS La démocratisation du logement : un logement pour chaque citoyen. La démocratisation de la santé et de l’éducation par leur gratuité et leur expansion. La protection de l’ensemble de la population par des allocations et la pension universelle. La protection contre les calamités naturelles, surtout les cyclones et la sécheresse. La promulgation des lois les plus avancées pour protéger et garantir les droits des uns et des autres; par une fusion de l’économie et le social à travers l’État; pour l’eau, l’électricité, le transport public, les activités portuaires, les activités aéroportuaires, la communication, les services bancaires et financiers, le réseau routier, les services municipaux, l’entre-aide… Enorme combat. Vraiment énorme. Et pourtant TOUT n’a pas été dit.
Hibernation
Le Travaillisme a atteint son apogée avec l’indépendance. Ensuite ce fut la chute. Voire même la décadence.  Raisons : le gel des salaires, le chômage, l’exode, la difficile « cohabitation ethnique », les bagarres de janvier 68, l’alliance politique de 1969 éliminant l’opposition parlementaire, l’incertitude de l’avenir, la fraude, la corruption… et surtout et avant tout la crise économique provoquant la cassure sociale.
Au fond, le Travaillisme et le Militantisme ont été des moteurs de notre histoire. D’autant plus que rejetant la voie révolutionnaire, le MMM, à partir de 1976, va adhérer au Travaillisme jusqu’à conclure une alliance politique avec le PTr en 1995. Aujourd’hui le Travaillisme comme le Militantisme sont en hibernation.
Question : Serait-il possible de les réveiller en les unifiant à tous les niveaux? La question est certes posée mais on ne construit pas le futur qu’avec le passé ou sans le passé. Depuis 1989 tant de choses se sont produites. Dans cinq milliards d’années, notre galaxie, la Voie Lactée et la galaxie Andromède fusionneront en une nouvelle galaxie dont le nom a été trouvé déjà : La galaxie Mikomeda. Le moteur de cette galaxie fonctionnera différemment avec deux centres, déformant l’espace-temps.
Je ne peux que remercier mes aînés pour m’avoir construit un pays tout à fait particulier, avec une économie tout à fait particulière, une société où il fait bon vivre. Ma génération lui a donné une culture que j’aime. Que dis-je?… que j’adore.
Ce qui importe pour la jeune génération c’est se poser « les questions pour le changement ». Les réponses qu’ils recherchent se trouvent dans les questions si elles sont intelligemment construites, matériellement et intellectuellement parlant. Dans un prochain texte, je parlerai d’une proposition pour faire suite au Travaillisme et au Militantisme, et aborderai par là même quelques réactions à mes articles dans la page Forum du Mauricien.