« Si pa ti ena Karne Rasion*(Karne Laboutik), nou pa ti pou ariv kot nou ete la. Pa ti pou ena progre ». Ces propos tenus par Goorooduth Chuttoo, fondateur du Musée de la Petite Collection, légitiment d’emblée la portée du système à crédit qu’avaient établi les Chinois et Mauriciens d’origine chinoise, tant était répandue cette pratique dans l’île dans la deuxième moitié du siècle dernier. Autour du feu de bois et de son poukni, du réchaud ou encore du Primus, des ménages entiers roulant à crédit finissaient en dépit de tout par faire bouillir la marmite en 1967. En témoignent les fiches des boutiquiers et les Karne Rasion/Laboutik de leurs clients, ces pères et mères de famille, issus de diverses composantes de la société mauricienne qui, sans fléchir, maintenaient la tête hors de l’eau à la veille de l’accession à l’Indépendance politique de Maurice…
Au cours de notre récent entretien à Rose-Belle avec Goorooduth Chuttoo qui, de temps à autre, sollicite son épouse, Vishwanee, elle-même vaquant à ses occupations, la plaisante et fort instructive visite du Musée de la Petite Collection en appelle une autre. À notre requête, Goorooduth, après maintes recherches dans ses archives personnelles, nous tend finalement un livret pas comme les autres…
Il s’agit en fait d’un carnet, du Karne Rasion de 1967 du père de Goorooduth, Soodun Chuttoo, jadis sirdar et petit planteur de canne à sucre. Cet habitant de Rose-Belle s’approvisionnait auprès d’une Laboutik Sinwa de la localité. En mesure d’inspirer bien des manuels d’histoire axés sur l’Île Maurice pré-indépendante, son précieux carnet ouvre la voie à l’ineffaçable mémoire des habitudes étalées sur une base mensuelle, nous confirmant – au fur et à mesure que défilent les pages du carnet – les produits de base consommés et des fois leurs marques, les volumes achetés, la fréquence des paiements… Celui-ci nous renseigne même sur le montant de certaines dépenses supplémentaires à crédit, qui ne manqueront pas d’être réglées en temps et lieu en cette année 67.
« Anou al sers komision avek enn Grandimounn »
Et pourquoi ne pas imaginer une petite virée à Laboutik Sinwa – fondée sur les faits de l’époque, dont les éléments du Karne Rasion ?
Vous êtes en compagnie de Soodun Chuttoo et de son fils de douze ans, Goorooduth, à Rose-Belle, au mois de septembre 1967, un samedi 30. La saison de coupe se terminera dans un mois ou deux, voire plus, et vous contemplez quelques saret bef et l’usine de canne à sucre de la localité en pleine ébullition crachant des tonnes de bagasse. Avant d’atteindre, à la marche, cette boutique très connue de Rose-Belle, il vous reste tout juste le temps de croquer une « gouli » de canne, cette « portion » dont vous en savourez le jus – et tout le champ, à quelques gaulettes de là, bourdonne d’échos de bhojpuri et de kreol…
Nous voilà enfin parvenus devant la boutique LAM KAM SANG. Après les salutations d’usage et un brin de causette avec le « Kaptann » (responsable), M.Lam Kam Sang (Charlie), et son épouse, le père de famille Chuttoo recherche le premier item de sa liste de « komision »: 200 livres (100 kilos) de gro diri ou douri – communément appelé riz (de) ration. Pourquoi 200 livres ? Il fallait bien répondre aux attentes élémentaires de toute la famille, composée de quatorze membres, dont une fratrie de douze enfants (huit frères et quatre soeurs). Cette balle de riz valait 84 roupies alors même que le salaire de Soodun Chuttoo, lui, tournait autour de 90 roupies…
Au « Ti Komi » de comptoir, qui s’affairait aussitôt sous la tutelle du « Kaptann » de Laboutik Sinwa, le père de Goorooduth commande « 3 quarts » de « pétrole lampant » à 24 sous (qui alimentera « la lamppetrol » à la maison la nuit et permettra aux enfants de terminer leurs devoirs). Il lui faudra également 20 livres de sucre roux à Rs 3.20 (moins cher que le sucre blanc); 4 livres de Gros Sel (qu’il fallait trier à la maison) à 40 sous ; 1 gallon d’huile pour Rs 8 ; 4 boîtes d’allumettes pour 20 sous ; 6 ‘Boules Bleu’ en forme de cube (42 sous) qui servaient à rendre ‘immaculés’ des vêtements blancs à la lessive dan bake ; une « boit siraz » (70 sous) ; une lame de rasoir (15 sous) ; 10 livres de farine (Rs 2.50) ; une paire de savattes (Rs 1.85) ; une douzaine de cahiers (Rs 1.20) ; « enn glob 15 wat » (70 sous) ; 3 stylos pour 45 sous, entre autres. Le « compte » Karne Rasion (au 30 septembre 1967) se situe déjà à Rs 98.31.
En août 1967, le Karne Rasion des Chuttoo archivait une facture plus élevée: Rs 108.19. Au mois de juin, le « compte » affichait Rs 74.03, avec un « Res Doi » de 20 roupies – dont le père s’est acquitté à la fin de juillet grâce au crédit sans intérêt. Ce mois-là, entre autres items, la famille avait acheté deux livres de lentilles noires pour Rs 1.20 et un quart de safran (35 sous). En juin, au-delà des produits habituels, figuraient deux « ardoises » (90 sous) destinées à l’assiduité scolaire; une boîte de Margarine à Rs 1.55 et trois quarts d’huile de coco (Rs 1.20).
Fait particulier à fin avril 67, le précieux carnet de crédit indique un chiffre bien supérieur à la moyenne de l’année: Rs 196.91. Cette note salée dépasse même celle réglée le jour de Noël (Rs 163.54) en vue du Réveillon ou encore le montant payé en janvier 1968.
La famille Chuttoo aurait-elle donc cédé à quelque folie dépensière en avril ? Au-delà des 300 livres de riz et d’une balle de farine (ces deux items à eux seuls totalisaient Rs 124.50), Soodun Chuttoo, en bon père de famille, n’avait pas oublié qu’il fallait remplacer les souliers usés, éculés, voire troués, de ces cinq enfants au collège; et dire qu’on les avait déjà rapiécetés. Les 43 roupies pour acquérir 5 paires de souliers d’une traite allaient faire exploser le budget familial. Et trois ratures relevées sur le carnet en ce mois d’avril 67 viennent confirmer que la famille sacrifia, au nom des souliers, quatre livres de grains secs et une chopine d’huile de coco pour éviter que l’addition ne se corse davantage.
Les samedis ou dimanches les Chuttoo « ti pe al sers komision », rarement les lundis et mercredis. Au mois de novembre, par exemple, les deux déplacements vers Laboutik Sinwa ont eu lieu les mercredis 1er et 29. On repère facilement un troisième, sous les termes manuscrits « Commission La Semaine ». Tout ce qui s’achetait à crédit était répertorié.
Presque tout… il arriva même quelques fois que M.Chuttoo voulût se faire plaisir ; sur son carnet, un montant de quelques sous était bien inscrit de sa main mais sans aucun item correspondant. Rien, dans son carnet à lui, ne laissait deviner qu’il s’agissait d’une « topette » de rhum sirotée à la va-vite, mais l’on pouvait tout aussi bien imaginer le contraire…
Au sortir de cette boutique en 1967, le fils Goorooduth, puisant des économies de son Pocket Money, vous aura offert un chewing-gum Bell Boy (1 « kas »), des gato kanet à un sou l’unité, des pastilles limon (4 ou 5 pour un sou), un Gato Papay (1 kas), Gato Koste (1 kas), Gato Zezi; Gato Sik Dorz (sucre d’orge), Pastille Toffee, Mourkou et des Sipek. Et en ce samedi 30 septembre, après une partie de billes, de Lastik, de Lariaz et de Kas-Kot, vous pourriez déguster une part d’un cari de poisson La Perle (nom hérité du bateau qui le pêchait). Et assis à même le sol, fait d’un alliage de bouse de vache et de terre « rouge », on vous contera, le soir venu, des histoires à dormir debout… vous-mêmes, blottis sous une couverture en goni. Dites-vous bien que le chant du coq fera office de réveille-matin dans une case en paille, avek sa pik latrinn non loin. Juste après, vous vous ‘brosserez’ les dents avec du charbon… sans brosse à dents.
Salaires et dépenses
Les nombreuses bouches à nourrir faisaient que les dépenses mensuelles pour de la nourriture de base tenaient la dragée haute au salaire du sirdar. Et ce, bien que son épouse, Narayanee, reçût quelque 60 roupies au service de « tablisman/tabisma », la Rose-Belle Sugar Estate ; tôt le matin, elle se faufilait entre les maisons pour générer ce qu’on appelait à l’époque une « bann » (bande), un groupe de femmes qui travaillerait sous sa direction durant la journée. Elle n’avait guère le choix, les dépenses s’accumulant.
Fort heureusement, le salaire de quelque Rs 75 d’un des frères, Bissoonduth, enseignant au collège Durham à Rose-Belle, allait soulager le ménage. La quasi-totalité de la somme qu’il percevait était engloutie dans la scolarité de quatre frères et une soeur (Form 3): Goorooduth était en Form I, et trois autres frères en Forms 2, 4 et 5…Chaque mois, il fallait débourser de Rs 10 à Rs 16 pour chaque enfant rien que pour satisfaire l’écolage. Doit-on rappeler que l’argent de poche quotidien de « enn kas » (deux sous) par tête était de rigueur dans cette famille de douze enfants, et que l’éducation gratuite ne sera accordée qu’en 1976?
Pour la petite ou grande histoire, Bissoonduth Chuttoo ne pouvait, dans la conjoncture, remettre que quelques maigres roupies à sa mère à chaque fin de mois ; toutefois, avant d’enfiler ses vêtements d’enseignant, il enfourchait avec persévérance sa bicyclette aux petites heures du matin pour aller vendre du pain. Goorooduth nous relate que son aîné récoltait un sou comme profit sur chaque pain « rebi » (rebut) – du pain déformé ou légèrement brûlé à la cuisson, qu’on lui confiait à quatre sous à la boulangerie du coin. Bissoonduth se rendra en Angleterre par la suite et ne cessa de soutenir sa famille. D’ailleurs, six autres de ses frères et deux de ses soeurs finiront par le rejoindre. Mais le fer de lance du Musée de la Petite Collection est demeuré au pays et on lui doit tout ce récit, qui est loin d’être terminé…
N’y avait-il pas aussi le Karne Dile Vas à 50 sous le litre ? Rs 15 chaque mois qu’on remettait au laitier, qui assurait la distribution à bicyclette – sur laquelle s’était greffé un réservoir de lait, doté d’un robinet. S’y ajoutait la note trimestrielle de la consommation d’eau potable : une moyenne de Rs 50. Mais cette facture-là aussi devait à tout prix être contenue ; chose aussitôt faite vu que les enfants, solidaires de leurs parents, se rendaient volontiers à la fontaine publique de la localité avec leurs seaux. Fruits et légumes du jardin potager étaient également les bienvenus dans cette quête d’une limite à ne pas franchir.
Comme bon nombre de familles en 1967, les Chuttoo redoublaient d’ardeur en vue d’améliorer leur quotidien. Ne labouraient-ils pas eux-mêmes leurs champs de canne – connus à Rose-Belle comme Karo Maniok, au vu de sa culture en interlignes? Qui plus est, en 1967, la Biscuiterie Rault, sise à Mahébourg, avait déjà trouvé en eux un fournisseur pour la production de ses succulents biscuits de manioc.
Fin décembre, Soodun Chuttoo paya recta ses achats à crédit, son Karne Laboutik faisant foi: Rs 163.54 (dont la dette supplémentaire de Rs 41.07). Sans les recettes de quelques tonnes de canne récoltées pour cette saison de coupe, il n’y serait pas parvenu. Le temps de menues économies pouvait enfin recommencer…