LE MYSTÈRE DE BÉCHARD LANE—DIX SUICIDES SIMULTANÉS : Du jamais vu !
Le 27 août 2004, soit il y a dix ans déjà, Béchard Lane, à Saint-Paul, fait une entrée des plus fracassantes dans les annales des faits divers à Maurice. Ce jour-là, dix personnes ont en effet décidé de mettre simultanément fin à leurs jours au domicile des Mawooa. Le benjamin avait alors 10 ans tandis que la plus vieille victime en avait 65. Bien sûr, l’on pourra noter un précédent, en l’occurrence le suicide collectif de membres de l’ancien « escadron de la mort », qui étaient acculés du fait de dénonciations et d’opérations de démantèlement de ce réseau. Sauf que dans le cas de Béchard Lane, il s’agissait de dix victimes, soit trois cadavres au rez-de-chaussée et sept autres à l’étage, retrouvées dans un état de décomposition avancé. Bref, du jamais vu ! Et ce ne sont pas les officiers de police responsables de l’enquête qui diront le contraire.
Du point de vue de l’enquête justement, en vue d’établir les causes de cette folie collective, la tâche des limiers de la Major Crime Investigation Team (MCIT), menée alors par l’ancien surintendant de police Clifford Parsad – avec la proche collaboration de l’enquêteur Clency Meeterjoye –, avait été grandement facilitée. Dès le début des investigations, la police avait en effet mis la main sur une “suicidal note” ainsi que des documents personnels appartenant à l’une des victimes, à savoir Kritika Nunkumar, âgée de 38 ans, esthéticienne de son état, morte en même temps que son fils, Devesh, alors âgé de seulement 10 ans. Cette dernière avait entretenu des relations extraconjugales avec une autre victime, Rajesh Dhayam, un ancien cadre du Mahatma Gandho Institute de 49 ans, lequel était porté manquant depuis le 6 août 2004. Et c’est d’ailleurs en tentant de faire la lumière sur cette disparition, rapportée officiellement, de même qu’en se basant sur les liaisons entre Kritika Nundkumar et le dénommé Rajesh Dhayam, que la police est arrivée ce jour-là devant la porte des Mawooa.
Parmi les victimes se trouvaient cinq membres de la famille Mawooa : Kritika Nundkumar, née Mawooa ; son fils Devesh ; sa mère Kuntee Mawooa, âgée de 65 ans ; Chitra debi Mawooa, 35 ans, Graphics Designer de son état ; et Ravi Mawooa, alias Bhai, âgé de 36 ans. Seuls deux membres de la famille Mawooa ont survécu à ce drame, et ce tout simplement parce que les deux autres filles de Kuntee Mawooa n’habitaient pas Saint-Paul. En revanche, Ravi Mawooa, dont l’épouse en secondes noces avait accouché depuis trois mois, avait quitté le toit conjugal à Flacq depuis une quinzaine de jours. Il avait pris le soin d’informer sa partenaire qu’elle n’allait pas être en mesure de le contacter pendant au moins une quinzaine de jours.
Mais le drame ne concernait pas seulement que la famille Mawooa. Trois membres de la famille Jhowry, de Montagne-Longue, se trouvaient également dans la maison, devenue lugubre depuis. Mala Devi Jhowry, âgée de 40 ans, et ses deux enfants – Yogini (17 ans) et Bhavish (15 ans) – avaient quitté le domicile familial depuis le 22 juillet, soit plus d’un mois avant le drame, pour s’installer chez les Mawooa à Béchard Lane, Saint-Paul. Mais qu’est-ce qui unissait ces deux familles ? Apparemment, ce serait leurs activités dans un salon de beauté. Pour autant, au-delà de ce simple détail, le mystère reste entier. D’ailleurs, depuis le lendemain du drame jusqu’à aujourd’hui, Mooneshwar Jhowry, époux et père des trois victimes,  n’a toujours aucune réponse pouvant expliquer la fin atroce de ses proches. « Mo nepli konpran nanier », se contente-t-il de lancer.
Pourtant, ce père de famille de Montagne-Longue, qui avait rapporté la disparition à la police, avait reçu des informations à l’effet que ses proches se trouvaient chez les Mawooa, à Saint-Paul. Aussi, il avait fait le déplacement à trois reprises. Et à chaque fois, il s’est heurté à des portes bien cadenassées, ne se doutant alors pas que son épouse et ses deux enfants avaient déjà commis l’irréparable.
L’énigme de la dixième victime a été plus difficile à élucider. Dans un premier temps, la police a été dirigée sur la piste d’un dénommé Labonté. Mais finalement, cette information s’est avérée erronée. Car le dixième suicidé était porté manquant depuis plus de deux ans, soit depuis 2002. Il avait été identifié par une bague portant les initiales “HJ”, soit Hervé Janvier. Ce dernier avait en fait pris une fausse identité, soignant tous les détails, jusqu’à trafiquer la carte d’identité nationale et le passeport de Labonté. Ancien clerc de l’étude du notaire Marcel Joson, Hervé Janvier s’était tout simplement éclipsé du jour au lendemain. Il ne sera jamais revenu au domicile conjugal.
Question : comment la disparition d’une dizaine de personnes n’a-t-elle pas pu être remarquée par leurs proches ? Le « cerveau » de ce sinistre suicide collectif aurait, semble-t-il, tout prévu. Ainsi, les membres de la famille Mawooa avaient indiqué à leur entourage leur projet de voyage à Rodrigues – fictif, bien entendu –, et ce pour n’éveiller aucun soupçon dans le voisinage. Le petit Devesh s’était même flatté auprès de ses camarades de classe qu’il s’apprêtait à passer des vacances à Rodrigues.
Toutefois, le mystère demeure toujours entier quant au déroulement de ces suicides, les victimes ayant semble-t-il, emporté leur secret dans la tombe. Seule certitude : Kritika Nundkumar et Rajesh Dhayam, les deux leaders du groupe, avaient été retrouvés dans leur lit, se trouvant dans des chambres séparées au rez-de-chaussée, de même qu’une autre victime, les sept autres victimes se trouvant à l’étage. Toute tentative d’explication ne relèverait que de la pure spéculation car, excepté la seule note de suicide retrouvée, où il était question de problèmes conjugaux et d’endettement – évoqués par Kritika Nundkumar, qui fait état de désillusions de ses relations avec son amant, Rajesh Dhayam. Une autre zone d’ombre non élucidée porte par ailleurs sur un retrait bancaire de Rs 350 000 des comptes de ce dernier peu avant le drame.
Le suicide collectif de Béchard Lane, qui aura coûté la vie à dix personnes, se résume donc à des extraits de la “suicidal note” de l’ancienne esthéticienne. Cette dernière y expliquait : « I do not know what is married life… I have a son and I have always to look for money for him… I put en end to my life and the nine persons who have followed me and who have suffered like me. » C’est ce que retient la police de ce drame qui hante encore et toujours Béchard Lane, à Saint-Paul, où rien ne sera jamais plus comme avant ce macabre mois d’août 2004 !