Les politiciens, mais aussi une grande partie de la population, pensent qu’un des meilleurs moyens de dépasser les divisions communales de notre société est la construction d’une nation. La nation est cette grande idée censée dépasser toutes les différences. Mais qu’en est-il exactement de ce terme… et de cette idée ?
Culte de la nation
Rien de plus légitime, dans le sillage de nombre de pays à travers le XIXe et le XXe siècles, que de vouloir devenir une nation comme la nation américaine, la nation anglaise ou la nation allemande. Cet idéal veut justement dépasser les divisions et établir des pratiques qui mettent en avant non pas le caractère ethnique, communal ou religieux, mais plutôt l’idée que la nation est neutre par rapport à l’existence politique des communautés. L’idée qui prévaut aussi, c’est que les différences sont mises au second plan par rapport au fait que tous les individus appartiennent à une nation. Lorsque les intérêts du pays sont en jeu (crise, conflit, guerre), ce qui doit primer c’est le « sentiment national », et dans le même mouvement, l’amour de la patrie. Beaucoup de pays ont élevé la nation, et son corollaire militaire, la patrie, au rang de culte quasi-religieux. Émettre des réserves ou des critiques vis-à-vis de la nation équivaut à profaner un temple ou un édifice religieux. Mais plus encore, la croyance que si la nation existait vraiment à Maurice, le communalisme disparaîtrait, est vraiment ancrée dans la culture politique. L’emphase est fortement mise, d’ailleurs, dans le slogan « enn sel lepep, enn sel nasyon ! ». On fait, d’ordinaire, la différence entre « peuple » et « nation » en notant que le premier est plutôt une entité culturelle, un groupe d’hommes vivant dans un même pays et obéissant aux mêmes lois (pas toujours, en réalité), alors que la deuxième retient ces critères, mais y ajoute l’idée d’un État et d’une origine commune. Et l’on peut dire que c’est là que les choses vont se détériorer. Il se trouve que dans une logique purement politique et militaire, la notion de nation arrange car elle permet d’envoyer à la boucherie les soldats « au nom de la nation et de la patrie ».
Nation…alisme
Cette fameuse idée de nation – qui a pour corollaire l’idée d’État et de peuple – a eu un tel impact que pratiquement tous les États qui sont nés durant les deux siècles écoulés se sont construits autour et à partir d’elle. Quel pays n’a pas son hymne national ? Quel citoyen n’a pas sa nationalité ? Jusqu’au plus grand organisme politique au monde qui se nomme Organisations des Nations Unies. La nation semble être devenue l’horizon indépassable pour tous les pays indépendants. Or, une façon d’envisager cette idée (et sa mise en pratique) a produit parmi les pires horreurs. Les fascismes ont été des nationalismes, le Parti national-socialiste des travailleurs allemand n’était autre chose que le nom complet du parti nazi (nazional en allemand). Les partis d’extrême-droite (européens, américains et asiatiques) se font une idée très restrictive de la nation. Les partis de droite conservatrice dans les démocraties modernes ont aussi cette tendance à donner à la nation un sens ethnique et culturel qui fait qu’elle exclue automatiquement. N’a-t-on pas vu, il y a quelques années en France, l’apparition d’un ministère de l’identité nationale, puis un pseudo-débat sur l’identité nationale, rappelant ainsi les pires moments de la période fasciste française ? Toutes celles et ceux qui ne rentrent pas dans les critères ethniques, culturels ou religieux sont exclus, voire persécutés ou exterminés. Ceux qui ont pratiqué ces discriminations se sont plus ou moins tous reconnus dans la nation (sans évoquer ici les formes de discrimination ou de racisme liés à la race, à la caste, au religieux qui ont parsemé et qui existe encore ici et là).
Cette croyance à la nation, qui dépasserait le communalisme, voudrait que chacun se  reconnaisse dans une appartenance commune qui s’enracinerait dans une histoire commune. Pas besoin de la nation comme horizon pour cela. Même si politiquement et économiquement les esclaves et les engagés n’avaient pas leur mot à dire concernant les décisions politiques et économiques, l’histoire est peut-être d’emblée commune, même si elle s’est faite dans des rapports fortement inégaux et souvent tragiques. De la même manière qu’on pourrait dire aujourd’hui que les patrons sucriers ont beau être richissimes, sans les travailleurs agricoles ils ne sont pas grand-chose. Et on pourrait dire vice et versa.  
Point commun : la différence !
Lorsqu’on aborde la question politique de la nation, il ne faut pas perdre de vue que l’aspect politique est un angle d’approche, et qu’il y a les aspects social, économique et culturel qui sont intrinsèquement liés. Mettre la nation comme idéal à atteindre – et, comme tout idéal, réellement inatteignable – c’est aussi une manière de ne pas s’appesantir sur les jeux complexes de stratégies mises en place par des acteurs sociaux que nous sommes dans les différents contextes de vie. Ainsi, faut-il le répéter, nous mobilisons telle ou telle appartenance (ethnique, religieuse, professionnelle, genre sexuel, club, de caste, etc.) suivant ce que nous voulons mettre en avant dans les différentes situations de notre vie quotidienne. Il est humain, voire trop humain, de se décliner comme appartenant à un groupe ethnique dans un contexte précis, puis comme femme dans un autre contexte, comme médecin dans une autre situation, comme membre d’un club dans une autre position, comme syndicaliste etc. Les ressources pour mobiliser ses « appartenances » ne manquent pas. Ce qu’il manque, c’est la prise de conscience que ce qui fait que la diversité n’existe pas seulement au niveau social, mais qu’elle est présente dans notre manière même de mobiliser nos différentes appartenances.
L’instauration de la nation serait donc plutôt à déconstruire – montrer comment l’idée fonctionne et quelles en sont les limites – plutôt qu’à construire, car elle ne réglerait rien et installerait le pays dans une compétition entre nations plutôt qu’un dépassement du fonctionnement communaliste. Cela ne veut pas dire, bien entendu, que les logiques communalistes mises en place sont à bénir et qu’il faut ne rien changer à l’affaire. Bien au contraire ! La volonté d’une deuxième République (encore faut-il que la première soit une République, et si elle est, de quelle manière) montre aussi une volonté de changement par rapport aux pratiques quasiment institutionnalisées dans beaucoup de secteurs de logiques communalistes. Il semble qu’en définitive, tous ces mots veulent dire beaucoup de choses, et surtout on leur fait dire beaucoup de choses. Mais ne faudrait-il pas partir de cette évidence qui n’en est pas toujours une : notre point commun à tous, c’est notre différence !