Emmanuel Cohet (ambassadeur de France à Maurice) et Gérard Wolf (Fédérateur Ville durable)

Le séminaire Ville durable dans l’océan Indien, coorganisé par l’Ambassade de France et le Club Export Réunion, a réuni quelque 380 professionnels, organisations actives et institutionnelles au Caudan Arts Centre les 19 et 20 juin derniers. Le Mauricien a rencontré Emmanuel Cohet, ambassadeur de France à Maurice, et Gérard Wolf, Fédérateur Ville durable à l’international auprès du ministère français de l’Europe et des Affaires étrangères. Les deux personnalités insistent sur la dimension inclusive de la Ville durable. « La planification doit se faire partout dans le monde avec les citoyens », souligne-t-on. « La ville n’est pas quelque chose qui s’impose sur ses habitants, mais doit être vécue par eux ». Le séminaire s’inscrit dans la perspective du Sommet Afrique-France 2020 pour la Ville durable, prévu à Bordeaux en juin prochain.

M. L’ambassadeur de France, vous vous êtes beaucoup investi dans l’organisation du Séminaire Ville durable, qui s’est tenu la semaine dernière au Caudan Arts Centre. Quel bilan faites-vous de cette manifestation ?

Nous sommes très heureux d’avoir pu tenir pour la première fois à Maurice un grand événement dédié à la Ville durable avec plus de 300 participants, comprenant des entreprises d’acteurs publics, des opérateurs, des fédérations professionnelles du pays, de La Réunion et de Madagascar. La thématique “Ville durable” est extrêmement actuelle et se trouve au cœur de beaucoup de sujets; non seulement la défense de l’environnement mais aussi la gestion des déchets, la mobilité et l’inclusion. Nous avons essayé de voir quelle coopération on pouvait lancer ensemble entre acteurs de la région de l’océan Indien. Nous avons constaté qu’il y a une grande convergence entre Maurice, La Réunion et Madagascar sur des thèmes communs. Cela est même naturel entre Maurice et La Réunion, qui sont des îles sœurs de taille identique mais c’est aussi le cas avec Madagascar. Nous avons vu comment on travaille ensemble sur un certain nombre de sujets. On peut croiser davantage les talents des uns et des autres pour essayer de réfléchir sur ces sujets.

L’autre élément très important est que ce séminaire est le premier événement de cette importance labellisé  “Afrique-France 2020 pour la ville durable”. Le président Macron a proposé à ses collègues que ce sommet qui se tienne les 4, 5 et 6 juin prochains à Bordeaux, en France, soit consacré exclusivement à la ville durable. C’est le 28e sommet Afrique-France mais c’est aussi la première fois qu’on a un sommet économique qui sera consacré à la ville durable. Ce sommet Afrique-France sera centré sur : “Quel projet concret, quelle coopération, comment peut-on faire avancer la thématique de la ville durable pour répondre aux besoins des citoyens ?” Ce qui est intéressant durant ces deux jours, c’est qu’on a vu beaucoup de questions pratiques qui ont été évoquées par les responsables, les entreprises de Maurice, de La Réunion et de Madagascar. D’ailleurs, un des axes du sommet sera d’avoir un salon de solutions pour savoir comment Africains et Français pourront avancer ensemble pour répondre aux défis de la ville durable.

La thématique Ville durable couvre donc une kyrielle de sujets…

Gérard Wolf : La ville durable, partout dans le monde, recouvre la vie de plus de 50% de la planète et bientôt 70% des habitants de la Terre seront urbanisés un peu partout dans le monde. Vous avez raison de dire que la ville durable concerne la construction de la ville mais aussi le transport, de l’eau, l’assainissement, le déchet, l’énergie et la vie citoyenne des uns et des autres. L’un des sujets très importants, qui s’est dégagé, est la participation citoyenne dans l’organisation de cette ville de demain. Nous autres Français, héritiers de Napoléon en ce qui concerne la fonction de planification, devons voir comment la planification doit se faire aujourd’hui partout dans le monde avec les citoyens. La ville n’est pas quelque chose qui s’impose sur ses habitants, c’est quelque chose qui est vécu par eux et qui se construit à l’avenir par leur volonté. Cela doit se faire de manière inclusive car on ne peut construire une ville, la rénover, l’élargir et la moderniser qu’en considérant des quartiers d’affaires. Il faut tenir compte de l’ensemble de la population qui y vit. Le vrai enjeu, c’est une île durable. La spécificité de ce séminaire est qu’on est dans un contexte insulaire, qui fait que l’enjeu dépasse la ville durable. À Maurice, moins de 50% de la population est urbanisée. Il n’empêche que le vrai enjeu, c’est une île durable.

En parlant de la dimension citoyenne, il faut reconnaître qu’à l’occasion de ce séminaire, nous sommes encore au niveau institutionnel…

Gérard Wolf : On y arrive mais pas nécessairement par les mêmes moyens que ce qu’on peut voir aux États-Unis, en France et dans d’autres pays. Ce que je veux dire, c’est que, dans beaucoup de pays, l’expression citoyenne peut concerner le choix d’un élu ou d’un maire pour les représenter. Dans beaucoup de pays, il y a des exécutifs à la tête des mairies. C’est un autre processus qui n’est ni plus ni moins bien mais c’est différent parce que, souvent, il y a l’histoire du pays. Cela n’empêche pas l’expression citoyenne. Nous insistons beaucoup sur le fait que ce n’est pas une question d’aboutissement d’un processus démocratique, c’est une question d’associer ceux qui vont vivre dans ces villes à la réalisation effective. On a longuement traité sur les déchets. Partout dans le monde, on peut trouver des propositions aussi élaborées aussi sophistiquées sur la transformation des déchets et sur le fait d’arriver vers un dispositif zéro déchet. Mais si les consommateurs, comme vous et moi, ne participons pas au début de ce projet, on n’y arrivera pas. C’est là où l’expression citoyenne doit être dans le départ du projet de l’île durable.

Emmanuel Cohet : S’agissant de la participation citoyenne, on a souhaité associer à cet événement des étudiants de l’Université des Mascareignes, qui suivent actuellement le Master développement durable et efficacité énergétique, qui a été lancé en septembre dernier. Ils vont nous donner une restitution du séminaire. Quand on parle de villes durables, on s’est aperçu qu’il faut être à l’écoute des plus jeunes, certains élus ont même parlé de la nécessité d’écouter les enfants concernant la façon dont ils voient la ville durable. En associant les étudiants au séminaire, cela permet de voir comment ils voient le processus de la ville durable. Comment on pourrait consulter les plus jeunes mais aussi les plus âgés pour qu’on retrouve cette inclusion dans la ville. Cela a été discuté avec plusieurs responsables, dont le Lord-Maire et la mairesse de la Possession, à La Réunion, qui ont ouvert l’événement. La mairesse de Quatre-Bornes était là lors de l’ouverture du séminaire par la ministre Fazila Daureeawoo. Ils ont tous affirmé qu’ils essayaient de consulter la population, d’être à l’écoute des populations sur la thématique ville durable comme les déchets. On a parlé de la gestion des déchets. On a vu que, lorsqu’on construit des installations, il faut prendre en compte les problèmes des riverains. On voit bien que la ville durable a sa dimension sociale presque politique. Il faut pouvoir trouver les voies et moyens d’une consultation, d’une association des populations des habitants des villes. C’est vrai, ce sont souvent les municipalités qui sont très bien placées pour faire cela dans la mesure où elle opère également au niveau des microquartiers. On le voit bien à Maurice, où il y a beaucoup de quartiers différents. C’est un point qui a été évoqué et qui apporte cette dimension d’inclusion sociale, très importante pour la ville durable.

À la lumière de la constatation que vous avez faite durant ces deux  jours de séminaire, à quelle distance sommes-nous des objectifs de la thématique Ville durable ?

Emmanuel Cohet : Je serai assez optimiste.  Personnellement, j’ai trouvé très intéressants toutes ces initiatives, tous ces projets qui ont été présentés par tous les opérateurs et acteurs mauriciens, réunionnais et malgaches. On a pu avoir non seulement des idées mais également des projets, des programmes. On voit que cette thématique est liée au développement durable en milieu insulaire ici à Maurice, Madagascar et La Réunion. C’est vraiment quelque chose qui est en mouvement qui va de l’avant. J’ai trouvé qu’il y a beaucoup d’énergies positives qui sortent de ce séminaire, et de nombreuses possibilités de coopération ont été évoquées.

Pouvez-vous donner quelques exemples des possibilités de coopération interîles ?

Parmi les coopérations interîles, il a été question de la gestion des déchets. On a vu comment on pourrait mutualiser aussi bien les besoins et répondre aux questions de traitement. On a également vu comment on peut améliorer la collecte des données sur toutes ces questions liées à la ville durable, que ce soit sur les déchets, la température dans les villes, que ce soit sur les populations et sur tout un ensemble de paramètres. Il y a des “process” qui seraient différents entre La Réunion et Maurice mais fondamentalement les enjeux sont les mêmes. Il s’agit de répondre aux besoins des citoyens pour avoir une ville plus agréable et plus verte et en même temps répondre aux objectifs du développement durable et réduire à la réduction des températures. Tout cela a été discuté de manière très concrète.

Qu’est-ce qu’un séminaire de ce genre pourrait apporter concrètement au sommet Afrique-France 2020 ?

Gérard Wolf : Nous espérons donner des pistes des engagements et très concrètement sur les solutions les plus adaptées pour chacune des composantes de l’Afrique. Ce continent est énorme et est parfois vu par certains pays comme une seule entité. Ce n’est pas le cas. Il y a l’Afrique de l’Est, l’Afrique de l’Ouest, l’Afrique australe et l’Afrique centrale. Ce sont déjà des sous-continents et des entités tout à fait différentes. Pour avoir travaillé dans plusieurs pays africains, je sais que, si on traite la question de ville durable à Abidjan, au Caire, à Johannesburg ou à Kinshasa, il n’y a rien à voir. Et plus, il est important de savoir qu’il y a une Afrique insulaire. J’ai participé à plusieurs comités d’organisation à ce sommet, j’ai insisté pour que cette Afrique insulaire devienne plus spécialiste s’agissant des questions qu’il faut régler en autonomie – car par définition les îles ne sont pas connectées – que ce soit sur les déchets et la planification. Je pense qu’il est important dans cette logique Afrique-France de pouvoir montrer de très concrètes solutions de cette Afrique insulaire et des coopérations régionales, ce qui est nécessaire dans ce sommet. C’est à cela qu’on va s’employer directement.

Les petits États insulaires en développement seront donc pris en compte lors de ce sommet ?

Gérard Wolf : Absolument, parce que les  problématiques sont les mêmes aussi bien dans les petites îles que les grandes. Prenons le cas de Madagascar, bien entendu ce n’est pas la même division en ce qui concerne les espaces et les populations, mais la problématique est la même. Les îles sont entourées d’eau donc n’ont pas de dimension continentale. On n’a pas, par exemple, un réseau d’électricité tel qu’il existe par sous région en Afrique. On ne peut avoir dans les îles le même type de gestion que dans les sous régions continentales.

La question de Ville durable peut aussi donner lieu à des possibilités d’affaires, d’investissements et d’industries. Quels sont les projets de développement économique qui ont émergé du séminaire ?

Emmanuel Cohet: C’est une question très importante. Lors de ce séminaire, il y a eu beaucoup d’entreprises qui étaient présentes et beaucoup de cas de “B to B”. C’est un secteur sur lequel la France et toute l’Europe sont des partenaires naturels de Maurice et États de la région sur la thématique Ville durable. On a vu aujourd’hui beaucoup d’entreprises de La Réunion qui travaillent avec des entreprises mauriciennes sur la question d’énergies renouvelables, sur la thématique des services qui doivent être mis en place. On a discuté du projet de Metro Express à Maurice, “Runrail” et d’un projet ferroviaire à La Réunion. On a discuté de la question des bus électriques et des bus à hydrogène. On a beaucoup parlé d’énergie renouvelable et de production d’électricité. Il y a eu en parallèle de ce séminaire plusieurs dizaines de rendez-vous entre entreprises de la région qui se sont concentrés sur des projets à Maurice, à La Réunion et à Madagascar dans la région. C’est très positif. Vous avez vu d’ailleurs la participation des secteurs privés. Un des aspects du Sommet Afrique-France sera d’associer des entreprises africaines et les entreprises de France.  C’est une dimension très importante qu’on a constatée. Je n’ai pas d’exemple précis de projets et des “deals” qui ont été conclus.

Gérard Wolf :  Une des choses qui doit être relancée parce que cela a existé c’est un échange de bonnes pratiques d’information et d’incitation à des partenariats entre Business Mauritius et MEDEF international, qui a beaucoup de partenariats. J’en ai moi-même signé avec le Maroc et la Côte d’Ivoire ou CII en Inde. Notre partenaire ici est Business Mauritius. Je compte bien prendre la balle au bond et relancer les discussions afin de proposer qu’on fasse plus avec le MEDEF. L’une des idées est qu’au salon de l’an prochain, il y aura une co-construction des solutions entre les secteurs privés africains et les secteurs privés français. Cela passe aussi par les organisations patronales de chacun de ces pays.

Avant le sommet Afrique-France, il y aura la réunion COP 25. Qu’attendez-vous de celle-ci ?

Gérard Wolf : Il faut discuter. Ce sont des thématiques très importantes. Je dirigerai une délégation à la COP 25. Nous sommes en train de discuter avec notre homologue chilien de l’organisation en “side event” d’une journée sur la question de résilience partout dans le monde. Je me nourris de ce que j’entends. Il n’est pas exclu que je demande à un haut officiel mauricien de venir à cette journée.