La débauche d’énergie, d’exigence et de bonnes volontés qu’a représenté la préparation de la version mauricienne d’Orphée aux enfers de Jacques Offenbach ne peut qu’inciter à se rendre au théâtre Serge Constantin ce soir ou dans la semaine qui vient, si ce n’est pas déjà prévu. La première a été présentée hier dans la salle vacoassienne, et au pays où l’opérette est reine, cette oeuvre constitue un cas particulier, autant pour sa conception formelle que son caractère satirique. Cette version minutieusement mise en scène par Ludivine Petit, et dirigée par le fidèle Martin Wettges secondé par Gregor Mayrhofer, apporte un vent frais d’effronterie et de bonne humeur dans l’univers si peu varié du spectacle vivant mauricien.
Les nombreux artistes impliqués dans la création mauricienne d’Orphée aux enfers ont répété intensément ces dernières semaines, avec des séances où l’on s’attachait non seulement à parfaire l’harmonie mais aussi à coordonner les mouvements de scène de la façon la plus équilibrée et pertinente possible. Lorsque 38 choristes, des solistes et une bonne quarantaine de musiciens montent sur la scène du Théâtre Serge Constantin, comme c’est le cas au premier acte d’Orphée, l’impression qui se dégage est bien celle de la densité et d’un extrême bouillonnement vital.
Une des grandes qualités de ce premier opéra-bouffe d’Offenbach — celui qui a consacré le genre — est de mettre les choristes en valeur en réservant les feux de la rampe à l’un ou l’autre à tour de rôle au fil de l’intrigue. Certains d’entre eux chantent parfois des coulisses selon les moments, comme c’est le cas de Ricardo Ramiah qui joue sinon face à l’assistance le rôle de l’Opinion publique… Ils ont aussi souvent l’occasion de jouer pleinement de leur présence physique et vocale sur le parquet du petit théâtre.
Au premier acte, les musiciens du Winterthur Symphonic Youth Orchestra sont en fond de scène, constituant en quelque sorte un mur vivant, d’où jaillit la musique. Bien sûr, nous n’avons pas alors le loisir d’observer précisément ces jeunes instrumentistes en pleine action, tant l’attention est captivée par ce qui se passe devant eux. Au deuxième et dernier acte, ceux-ci auront déménagé pendant l’entracte dans la salle pour s’installer entre les premiers rangs et le plateau. Ces musiciens doués, âgés 14 et 24 ans, s’attachent alors à ne pas atteindre la saturation sonore qui présente un risque pour une formation symphonique dans cette salle aussi peu volumineuse côté public même si la scène est quant à elle d’une taille honorable – n’oublions pas qu’elle a été dessinée à l’origine pour le cinéma…
Satire et bonne humeur
Ce spectacle offre une occasion de voir les artistes de près, ce qui n’est guère envisageable que pour les premiers rangs au J & J auditorium ou au Swami Vivekananda Centre où d’autres opéras ont été donnés dans le passé. La costumière, Ve Kessen-Soltmann, semble l’avoir bien compris, travaillant les tenues de chaque artiste avec un souci du détail souvent croustillant. Entre les allures rocky « mauvais garçon » de Pluton, les capes à lunettes noires, tenues immaculées portant d’énigmatiques symboles, puis la tenue d’écolière d’une Diane qui fait un caprice tout en aigu ou encore celles parfois excentriques de Jupiter, les yeux ont de quoi se distraire, allant gloutonnement chercher sur cette scène l’accroche visuelle qui fait écho aux personnages et au chant de chacun.
Ludivine Petit a dû gérer les mouvements et placements avec une grande minutie, un peu comme s’il s’agissait d’un corps de ballet sur une scène particulièrement peuplée, de sorte que l’on voit bien l’ensemble et chacun à la fois. Parfois, les entrées en scène posent d’épineux problèmes comme celui de choisir le moment le plus approprié pour commencer la musique lorsque les choristes arrivent tous ensemble, chacun avec une chaise pliante à la main, qu’ils doivent placer avant de s’asseoir dessus, sachant que pour corser l’exercice le superbe parquet en bois a tendance à grincer sous les pas, même les plus précautionneux…
Cette oeuvre présente l’intérêt de montrer le potentiel satirique d’un opéra-bouffe où l’on se moque sans limite de quelques grands clichés d’époque tels que le classicisme mythologique qui a alors hanté les oeuvres dites sérieuses pendant des décennies, ou encore les figures du pouvoir. On aimerait que l’esprit de cette sympathique effronterie, où l’on malmène gentiment mais carrément la grande bourgeoisie et les hommes de pouvoir, pourrait inséminer bien des créations mauriciennes, tant l’actualité donne d’exemples de la malice de nos bien-aimés leaders ! Soutenu par une musique relativement complexe, ce spectacle est aussi un stimulant divertissement musical où le compositeur s’est amusé à reprendre certains airs célèbres, et où s’est inventé le pas de danse qu’on n’appelait pas alors le French cancan, mais le Galop infernal.
Nouveaux visages
Lorsque Pluton le maître des enfers décide de foutre la pagaille chez les Dieux de l’Olympe en y déclenchant une révolte contre le puissant Jupiter, cela se fait au son d’une réappropriation partielle de la Marseillaise… Aux armes ! Il est assez amusant aussi de voir un duo entre Jupiter et Pluton se dérouler sous la forme d’une partie de badminton, ou encore de faire connaissance avec un charmant petit Cupidon féminin, qui a un coffre inversement proportionnel à sa petite taille…
Les challengers de Pluton (Jean-Michel Ringadoo) sont ici les ténors Andrew Glover et Michael Gann, dont nous découvrons la justesse et le timbre particulier. Le premier vient de Nouvelle-Zélande où il a étudié le théâtre, la danse et le chant, mais est désormais basé au Royaume-Uni. Celui qui incarne un Orphée en grand échalas libertin a fait ses débuts en art lyrique dans Le Barbier de Séville à l’Opéra de Nouvelle-Zélande où il a par la suite tenu de très nombreux rôles. Ayant acquis d’honorables distinctions en Australie, notre homme aura ensuite l’occasion de se produire avec des orchestres symphoniques tels que le New philarmonic de Tokyo, ou encore le philharmonique de la ville de Cardiff, l’orchestre de chambre d’Auckland, passant avec aisance de Haendel à Rossini ou Haydn. Andrew Glover a aussi interprété de nombreux rôles de comédien et joué dans le théâtre musical.
Brillant de tous ses éclats dans le rôle de Jupiter ou Papapiter comme l’appellent ses intimes, Michael Gann semble épouser comme un gant ce rôle fait d’autorité et d’excentricité désuète. Ancien membre des choeurs du festival de Bayreuth, cet artiste a ensuite intégré la compagnie du Munich Staatstheater am Gärtnerplatz, y enchaînant les rôles de ténor y compris Pedrillo, Beppo, Ivanov et The witch, aussi bien que des interventions dans des opérettes et des comédies musicales. Michael Gann s’est produit dans de nombreux théâtres allemands, autrichiens et italiens, ainsi qu’au Brésil. Depuis 2007, il est ténor freelance, apparaissant notamment régulièrement à la biennale de Munich.