« Il est impossible que ces hommes aient aucun sentiment de la divinité et quoiqu’on ait assorti la religion à la barbarie d’un code noir et que la politique humaine se soit servi de ses lois pour sanctionner l’esclavage, c’est-à-dire un crime, ce crime est si contraire aux lois de la nature qu’il est impossible de l’amalgamer au sentiment d’un Dieu, père de tous les hommes, ni à l’évangile qui nous défend comme la 2ème des lois de faire à autrui ce que nous ne voudrions pas qu’on nous fit. Il n’y a point de sophisme qui puisse accorder l’évangile et l’esclavage ni de cérémonie qui puisse les amalgamer.
Les ministres de la religion favorisent l’esclavage, ils bénissent les vaisseaux qui vont faire la traite… » – Bernardin de St-Pierre “Voyage à l’isle de France”
Des enfants faits esclaves, avortés de leur enfance et pourtant, à ce jour, ceux qui se sont rendus coupables ou complices de ce crime n’ont toujours pas demandé pardon. Ils posent des conditions à leur pardon.
Depuis longtemps déjà l’esclavage a été reconnu comme un crime contre l’humanité. Le pape Jean Paul II avait demandé pardon en 1992 pour l’esclavage. Pourtant, l’église de Maurice ne s’est jamais fait écho de cet exemple dont avait su faire preuve le souverain pontife de l’église catholique.    
On a l’impression que tout semble avoir été dit à propos de l’esclavage. Combien de fois n’a-t-on pas entendu qu’il faut maintenant tourner la page. Chaque année, le 1er février, on fait notre devoir de mémoire. Certains vont au Morne pour la cérémonie officielle organisée par l’État, d’autres assistent à la messe organisée par le diocèse catholique ; ensuite on rentre tranquillement chez soi satisfait du devoir accompli. La messe a été dite ! On a la conscience tranquille.
Pourtant on est encore loin du compte. Les horreurs de l’esclavage n’ont pas toutes été mises à l’index, on n’a pas tout dénoncé de ce crime abject. Quand on parle d’esclaves on a en tête des hommes et des femmes mis en état d’esclavage. Presque toutes les lithographies de nos livres d’histoire nous montrent des adultes enchaînés, fouettés, avec dans le regard une souffrance indescriptible et l’on se sent impuissant devant tant de cruauté et de souffrance.
« Flour thrust into the mouth… »
Mais l’horreur, l’indignation, la colère, une tristesse infinie et une impuissance totale nous submergent quand l’horreur nous fait face à travers les regards de ces milliers d’enfants déracinés de la terre d’Afrique pour asservis au nom du profit, du gain, et d’une soi-disant supériorité raciale. « From their own experience they corroborated what I said about the children’s grief, and told me how sacks were put over the head, or flour thrust into the mouth, to prevent crying out – how children were seized on the road, and taken away “as far as Plaines Wilhems from here”, into the jungle, and then “papa, maman, roder çimin (chemin) pour zenfants”, “but did not find them, of course ; they were dans li bois,” ….. they described their country as a plain without a stone in it… they described the elephants crocodile and the hippopotamus… »
Nos livres d’histoire nous parlent des hommes et des femmes esclaves enchaînés, mis dans des négriers, jetés à la mer, mis en vente sur les places de marché. Mais pourquoi ne parle-t-on jamais de ces enfants capturés, enchaînés, mis dans des négriers, jetés à la mer, mis en vente sur les places de marché ? Se pourrait-il qu’on ait à ce point confondu adultes et enfants au point de ne pas en faire mention ?
Dans son récit de voyage Vincent Ryan nous livre ceci : « I do not know that, of all the sad and harrowing accounts I have heard or read of the slave-trade, any came to my mind with such thrilling effect as Mrs Stevenson’s simple description of the poor children who were placed at the home at Powder Mills, after being rescued from the slave-ship, and whom no one could comfort in their wailing for their mothers, from whom they had been stolen. … The account of the method of the capture of the children, as described by themselves to the interpreter, a man who came here voluntarily some few years ago, was very heart-rending. Until the interpreter came, no one knew what they wanted. “amai, amai”, was their unceasing wail, and it was found the word meant mother. »
Les meubles
Comment a-t-on fait pour ne pas s’en scandaliser avec force ? Comment n’a-t-on pas dénoncé l’esclavage des enfants qui ont peuplé par milliers les colonies et Maurice ? Pourquoi jusqu’à présent l’esclavage des enfants d’Afrique n’a-t-il pas été dénoncé, décrié, désavoué, de manière précise à Maurice ?
Se pourrait-il que sur cet aspect de notre histoire bien des chapitres doivent encore être écrits ? Se pourrait-il que nous n’ayons pas encore dénoncé toute l’horreur ? En tant que meubles cela ne faisait aucune différence que l’on soit enfant ou adulte, car après tout, tous n’étaient qu’esclaves…
Tourner la page alors que l’on note encore des vides serait une erreur. Certes c’est un sujet qui gêne, mais pour gênant que ce soit, il faut rétablir la vérité et qu’elle apparaisse dans toute sa laideur. Il ne peut y avoir de compromis ; ce serait tuer encore et cette fois-ci de manière définitive. On ne peut permettre d’avorter notre Histoire.
Pour tous ces crimes, la demande de pardon que propose la commission ‘Truth and Justice’ est importante. Et c’est toujours pour ces mêmes raisons qu’il est aussi choquant de voir que l’église catholique de Maurice, qui s’était dite prête à demander pardon, s’est rétractée disant qu’elle le ferait si l’État le fait. Depuis quand le pardon est-il soumis à condition ? Pourquoi attendre pour demander pardon quand à cause d’une complicité criminelle, des milliers d’enfants ont été avortés de leur enfance et des milliers de femmes forcées de dire non à la vie car donner la vie aurait signifié avorter un humain de son humanité, faire d’un humain un meuble. Elles se sont révoltées, elles ont dit non !
Durant l’esclavage, une des manières de se rebeller contre ce système inique pour les femmes était de recourir à l’avortement. Elles avortaient parce qu’elles refusaient de mettre au monde un enfant qui allait connaître le même sort que ses parents, ou encore elles refusaient de donner naissance à un enfant qui serait le fruit d’un viol.
« Viols à l’amiable »
Il serait intéressant de voir la position de ceux qui se réclament de la plate-forme pour la vie. Par exemple, Me Yip Tong pense que l’on pourrait avoir des « viols à l’amiable » ; ceci avait son pendant durant l’époque esclavagiste. Les esclavagistes disaient que le viol quand il s’agit de négresse n’existe pas ; c’était une faveur que le maître accordait. Ou alors choisira-t-il de dire ‘viol se enn deli bin grav, me pa kapav anrey enn mal par enn lot, sinon sa pou vinn de mo (démon) ‘.
Probablement la plate-forme pour la vie nous dira qu’on n’est pas dans la même situation, qu’on fait un amalgame, ou peut-être que nous aurons droit à la grande phrase : « on n’est pas propriétaire de la vie ».
« Il n’y a pas de choix possible entre donner la vie ou l’enlever », nous dit Mgr Piat. Si cela est vrai, si c’est là un des dogmes fondateurs de l’église qu’en est-il du pardon ? N’est-il pas un des messages centraux de l’Église ?
Comment peut-on choisir de demander pardon pour le mal qu’on a fait en posant des conditions ? Où est-il dit que le pardon est sous condition ? Où est-il dit qu’on peut se rendre complice d’un crime, et ne reconnaître ses torts qu’à certaines conditions ?
Il n’y a pas de choix entre un pardon ou un pardon sous condition ; le pardon ne doit pas souffrir de ce choix. Le pardon est une promesse de renaissance, la promesse qu’on peut tout recommencer sur de nouvelles bases. Elle permet la résurrection et le pardon apporte la réciprocité : « Pardonne-nous nos offenses comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensé. » N’est-ce pas la prière que Jésus lui-même nous a enseigné ?
L’Église condamne, fait la leçon, mais est incapable de reconnaître sa propre faute. Elle professe le pardon, pourtant elle semble incapable de demander pardon. Demander pardon pour avoir aidé à avorter des êtres vivants de leur humanité. Pourtant il serait temps de laisser la place au pardon pour que ressuscite une humanité triomphante entre les descendants d’esclaves et l’église.
Ma révolte!
Ma révolte, je vous l’envoie à travers ma plume, aussi humble soit-elle. Elle se veut présence d’un baptême qui croit dans la force du pardon et d’une renaissance à travers le pardon.
En ce qu’il s’agit de l’État mauricien, qu’il puisse entendre et comprendre que demander pardon à travers ses dirigeants ne signifie en rien incriminer les dirigeants actuels. Bien au contraire, il s’agit là d’une belle revanche sur le destin !
Imaginez un descendant d’esclave ou de coolie demandant pardon pour ceux-là même qui ont opprimé leurs ancêtres ; parce que la vie a voulu qu’aujourd’hui ce soit eux qui représentent l’Etat.
 De savoir d’où l’on vient, être là où l’on est aujourd’hui et demander pardon pour l’autre parce qu’aujourd’hui l’autre n’est plus ce qu’il croyait devoir toujours être. C’est le meilleur cadeau que la vie puisse offrir à des descendants d’opprimés. Et ce pardon devient un acte de totale émancipation ; la victoire est complète. L’opportunité est aujourd’hui offerte, il s’agit de savoir la saisir.
Que nos jeunes s’intéressent à leur Histoire, celle de leur pays ! Ils y trouveront la vérité. Il est plus que temps que nous nous approprions notre histoire et que nous fassions nôtre ce proverbe africain : « Tant que les histoires de chasse seront contées par les chasseurs elles resteront à la gloire du chasseur. »