Aujourd’hui, ne te laisse pas submerger par l’émotion, ne crie même pas ta douleur, toi qui es pourtant né là-bas, toi qui es même encore plus Parisien que Français. Pense plutôt que demain, il te faudra reconstruire, te reconstruire, pense plutôt que l’avenir t’attend. Je sais que tu as un mal de chien et que tu te demandes même bêtement, si ta mère de 92 ans va bien, elle qui aime bien siroter son jus de fruit à la terrasse des cafés… Je sais que tu te fais du mouron pour ta fille qui déambule elle-aussi tous les jours dans cette ville si dense, si riche, si vivante… Mais pense plutôt à ton enfance et tes copains de classe avec qui tu jouais innocemment dans les rues du retour à la maison, après les jeux de la cour de récré et l’envie de s’amuser avant de faire tes devoirs… Pense à toutes ces maisons grises du Paris de ta jeunesse, oui, toutes ces infinies gammes de gris sous le ciel bleu et l’or des dômes ou le vert de gris des toits à perte de vue. Pense soudainement à tous ces peintres comme Jonkind, qui avaient su en saisir l’essence et toute la beauté. Pense à ce fleuve qu’Apollinaire chantait si bien, du pont Mirabeau au pont de Bercy, toutes ces marches avec la brise du temps sur ton visage et l’impression d’être si proche du passé. Pense à tout ce temps qu’il aura fallu pour bâtir cet art de vivre, ces monuments, ces jardins, à l’odeur de la baguette encore chaude lorsque, au petit matin, elle s’évade des boulangeries alentours. Rappelle-toi cette ville aimée autant qu’une femme et qui t’avait formé, appris le monde. Pense à tous ces bistrots typiques où tu prenais ton café-crème avant d’attaquer avec entrain ta dure journée de labeur et rappelle-toi toutes ces grandes gueules qui t’apostrophaient avec leurs boniments sur les marchés. Pense à ta mère qui t’emmenait jadis au Mont Valérien pour te montrer les traces des balles à même les troncs des arbres. Tu étais petit alors, mais tu trouvais les marques en mettant tes doigts dans le creux des impacts, tout là-haut… Les arbres avaient grandi, le temps avait passé. Tu trouvais ces temps de guerre si éloignés de ta vie, comme le récit de l’épopée des grands, de ton père ou de ton oncle, du portrait du Général Leclerc sur le bureau de ton Grand-père. La guerre alors, ce n’était juste qu’un jeu entre boches et résistants dans la cour de l’école ou l’objet de cérémonies tristes sous l’Arc de Triomphe. Que nous étions loin de toute cette souffrance et de toutes ces privations ! Ma mère me racontait ses couvre-feux et moi je ne comprenais pas ce qui avait pu se passer, pour que des adultes en soient venus à s’entretuer… Rappelle-toi Cendrars, Fargue, Réda que tu avais rencontré, pense à Villon ou Verlaine, Baudelaire qui rimait Paris comme pas un, « et bien d’autres encore »… Tu te rappelles soudain ta femme, Vimala, en 86, le jour de l’attentat de la rue de Rennes au Magasin Tati, comme tu devenais fou ce jour-là ! Il n’y avait pas de portable, il n’y avait pas de net, souviens-toi comme tu devenais dingue… Toi aussi tu courrais sans raison dans les rues, en t’imaginant le pire. Rappelle-toi cette simple liberté de joindre un ami et de s’asseoir ensemble au premier coin de rue, juste pour se parler des heures, se donner des nouvelles et refaire le monde. Pense à toute cette vie nocturne d’immense liberté, ces concerts de jazz où se produisaient Dizzy ou Archie Shepp, que tu allais voir, pense à tous ces réfugiés, Chiliens, Africains, Cambodgiens, toutes ces manifs de ta jeunesse où on courrait dans les rues sans risques en gueulant contre l’apartheid ou pour Solidarnosc, même avec les flics aux trousses, on ne risquait pas grand-chose… Pense à tout ce qu’on voudrait te faire perdre, au couvre-feu de ton âme qui plane désormais sur ta conscience et que quelques abrutis voudraient t’imposer sans vergogne à la force des mitraillettes. C’est de cette liberté-là qu’il s’agit, et tu ne te laisseras pas faire. Non, tu ne te laisseras pas faire. Tu en as vu d’autres. Respecte le temps du deuil et pleure tout ton soûl, puis te redressant, panse tes blessures et sèche tes pleurs, ne te laisse pas gagner par le mood de tes tortionnaires, reprends toi, serre les coudes, trouve la force sublime de vouloir défendre tout cela en continuant à faire vivre cet esprit et ce vent de liberté de toutes les façons possibles, comme l’ont toujours fait tes ancêtres quand cela allait mal. Remémore-toi toutes ces chansons du Paris de ton enfance, de Bruant à MC Solaar, les Piaf, les Greco, les Gainsbourg, les Dutronc et tous les autres, oui, tous les autres, souviens-toi de Panam et du temps des cerises.
Le vent de la liberté est invisible et nul ne peut jamais l’arrêter. Sois forte, ma ville, mon esprit, ma gâtée, toi qui m’as nourri, toi qui as pris soin de moi et de tant d’autres, toi qui as hébergé tant de monde, les nourrissant généreusement de tes entrailles, toi qui donnes et ne comptes pas, toi, ma ville, si loin si proche, je pense à toi avec tout mon amour.