Prix spécial pour les Comoriens, mention particulière pour les Rodriguais et coup de coeur du président du jury pour L’Attrape-Bête ont été les trois surprises de la soirée de clôture de la huitième édition du festival de théâtre et de musique Passe-Portes, et troisième édition mauricienne, dimanche soir à l’hôtel de La Plantation, à Albion. Ce rendez-vous des amoureux de la jeune création francophone s’est donc conclu sur un palmarès généreux, à l’image de la diversité des propositions présentées cette année. Le prix Bernard Giraudeau d’interprétation masculine a été attribué au trio constitué de Frank Michaux, Franck Arnaudon et Frédéric Ozier pour la pièce Trois hommes sur un bateau sans oublier le chien. Le prix Passe-Portes pour la meilleure pièce a quant à lui couronné Hervé ou l’impossibilité de devenir un grand poète, sur un texte d’Adrienne Ollé et de Johan Cuny.
Le président du jury, Daniel Mesguich, a relevé en préambule, avant que les gagnants ne soient dévoilés, que les propositions étaient « un peu déséquilibrées », en raison de la diversité de provenances et des contextes dont elles étaient issues mais que le tout constituait un bel ensemble. Bernard Faivre d’Arcier, qui présidait cette année le prix d’écriture dramatique, et qui suit Passe-Portes depuis ses débuts à l’île de Ré, a partagé son souhait que l’on préserve l’avenir de ce festival, sachant que tout festival culturel est fragile et demande des soins attentifs.
Quelques personnes le savaient déjà, depuis que Daniel Mesguich et Sterren Guirriec en ont donné une lecture bouleversante, samedi matin, devant l’immensité de l’océan, le texte qui a remporté cette année le Prix d’écriture dramatique est Le minotaure de Quraishiyah Durbarry. Les jurés ont reçu cette année plus de trente textes dont une bonne partie venait pour la première fois des autres îles de l’océan Indien, telles que Madagascar, La Réunion, les Comores ou bien sûr Rodrigues. Ils les ont reçus en aveugle sans connaître le nom de l’auteur et le pays de provenance, puis sont arrivés par sélections successives, étant tous situés dans des pays différents, à un choix final de six textes pour lesquels ils ont procédé au vote. Bernard Faivre d’Arcier : « Quelle n’a pas été notre surprise lorsque nous avons découvert l’auteure du texte finalement choisi ! »
Il faut en effet se rappeler que l’an dernier Quraishiyah Durbarry avait déjà remporté ce prix pour L’attrape-bête, ex aequo avec Anooradha Rughoonundun pour Citotec ou l’histoire des planètes. Toujours en duo et en huis clos, Le minotaure est cependant une pièce très différente. L’Attrape-bête est un drame psychologique au style direct et quotidien, où tout se construit sur la tension entre deux personnages qui ont choisi de s’isoler ensemble. De facture poétique et classique, Le minotaure puise son inspiration dans la mythologie bien sûr, mais aussi dans l’univers du conte avec des références au Petit Chaperon rouge ou encore à la Belle et la bête. Extrêmement discrète, l’auteure a déjà publié un recueil de poésie et un roman en France.
Le désarroi adolescent
Les Français Johan Cuny et Adrienne Ollé ont présenté leur pièce hier matin au jury et au public qui a choisi de venir. Et le soir même aux alentours de 20 heures, ils en ont été récompensés par le trophée Passe-Portes du meilleur projet. Hervé ou l’impossibilité de devenir un grand poète est un exercice de style, une création dont le comédien et la dramaturge sont les auteurs, que le comédien Johan Cuny présente avec beaucoup de subtilités et de nuance. À travers l’histoire d’Hervé, 15 ans, qui se rêve en génie de la poésie, ce monologue dessine le personnage de l’adolescent en crise, dans lequel toute jeune personne pourrait se reconnaître, tant il pose des questions essentielles sur cette difficulté que chacun rencontre à atteindre l’impossible étoile, à se révéler tel qu’il se rêve et donner un sens à sa vie. Drôle et profondément émouvante, cette pièce se joue de son personnage et de ses angoisses existentielles, avec une tendre bienveillance.
S’il n’y a pas eu de prix d’interprétation féminine cette année (il faut dire que les rôles féminins n’étaient présents que dans deux pièces sur six), le prix d’interprétation masculine est venu saluer le talent absolument impressionnant des trois comédiens suisses, qui nous ont livré une interprétation époustouflante de Trois hommes sur un bateau sans oublier le chien, l’adaptation en français de la pièce fétiche de l’auteur britannique Jérôme K. Jérôme. Frank Michaux, Franck Arnaudon et Frédéric Ozier n’ont pas laissé un instant de répit aux spectateurs samedi en fin de journée, lorsqu’ils ont présenté cette pièce hilarante, pleine d’humour « so british », mise en scène en Suisse par Nathalie Sandoz.
Nous reviendrons en fin de semaine sur Dur d’y croire, le magnifique spectacle des danseurs comoriens de hip-hop d’Uni-Son dont la prestation, de niveau international tant pour les performances des danseurs que pour la profondeur poétique et la chorégraphie, a littéralement conquis la salle. Et dire que ses membres déclarent que ce spectacle n’est pas terminé ! Nous reviendrons aussi sur la sincérité et la fraîcheur de la pièce rodriguaise présentée par la compagnie Dark Crystal sous le titre « Une nouvelle ! ! ! un choc ? ? ? un changement… ». Le comédien, metteur en scène et directeur du théâtre de neuchâtel en Suisse Robert Bouvier a souligné le « quelque chose de vrai, d’instinctif et de direct » de la pièce proposée par la troupe de Luc Clair qui a touché le jury et suscité l’attribution d’une mention spéciale. Enfin, en exprimant son coup de coeur pour L’Attrape-bête, le président du jury Daniel Mesguich a précisé vouloir reconnaître la promesse que faisait ce spectacle, qui « porte en lui un enjeu de pensée élevé, noble et universel ».