Patricia Adèle-Félicité, secrétaire générale de Caritas, revient sur la polémique entourant les logements sociaux. Récemment, le ministre de l’Intégration sociale Alain Wong a émis de sévères critiques à l’égard de l’église concernant la prise en charge des sinistrés de Berguitta. Patricia Adèle-Félicité explique l’engagement de Caritas dans ce domaine ainsi que les réalités du terrain. De même, elle s’exprime sur les nouveaux règlements de la National CSR Foundation.

Pourquoi Caritas réclame-t-elle une lettre de la National Empowerment Foundation (NEF) pour héberger les sinistrés de Berguitta ?

En fait, Caritas a proposé d’héberger une famille sinistrée, dont la maison a été démolie, en vue d’être reconstruite par la NEF. Nous avons un service connu comme Relais d’Espérance, où nous accompagnons temporairement des familles dans le besoin et en attente d’un logement. Comme il y a justement une famille qui vient de quitter un de nos appartements, nous avons proposé d’y accueillir cette famille.

Il faut préciser que Caritas ne loue pas de maisons. Le Relais d’Espérance accueille des familles dont la maison est en construction ou en attente d’une maison de la NHDC et qui n’ont d’autres endroits où aller. Nous les encadrons dans leurs démarches et les aidons à économiser. Le passage à la maison est temporaire. Pour cela, nous avons un contrat d’une durée définie et une justification prouvant que cette famille est réellement dans le besoin. C’est justement ce que nous avons demandé à la NEF.

Pourquoi venir en aide à une seule famille ?

D’après ce que nous a rapporté notre équipe sur le terrain, il y a des alternatives pour les autres familles. Certaines ont été relogées dans des maisons de la NHDC à Quatre-Cocos. Pour d’autres, la NHDC est en train de trouver des solutions. Il y a une famille à qui on a demandé par exemple d’augmenter le montant de son dépôt. Il y a aussi un monsieur qui vit seul et à qui nous avons proposé de venir à l’abri de nuit en attendant de trouver une solution, mais il semble qu’il ne soit pas trop intéressé avec cette option.

De manière générale, que fait Caritas en matière de logement pour les pauvres ?

Notre action en matière de logements sociaux est axée surtout sur l’accompagnement. C’est-à-dire que nous aidons les familles dans leurs démarches auprès des différentes autorités. Par exemple, nous les accompagnons pour ouvrir et alimenter un compte destiné au logement. Nous offrons également un panier de provisions chaque mois afin de permettre à la famille d’économiser pour son projet de logements.  Nous faisons le suivi de leurs dossiers quand ils font des demandes à la NEF ou à la NHDC notamment. Et nous avons le Relais d’Espérance, comme expliqué.

Quelles sont les difficultés rencontrées dans cette action?

La grosse difficulté est qu’on demande des dépôts de plus en plus élevés. En peu de temps, la somme est passée de Rs 40 000 à Rs 70 000/Rs 100 000. Malgré tous leurs efforts, ces personnes n’arrivent pas à atteindre cette somme. Avec leurs maigres salaires, la location de la maison, le coût de la vie et les enfants qui doivent aller à l’école, entre autres, ces gens n’arrivent pas à économiser tant que ça.

L’autre souci, c’est qu’il n’y a pas d’alternative pour les personnes qui ne tombent pas sous les critères de la NHDC. Pour être éligible, il faut avoir un salaire compris entre Rs 6 200 et Rs 20 000. Que fait-on de la personne qui touche une pension de Rs 5 500 de l’État ?

Généralement, on dit que ceux qui ne répondent pas à ces critères doivent se tourner vers la NEF. Or, là-bas, il faut figurer sur le registre social pour être éligible à un logement. Pour cela, il faut avoir un salaire combiné de Rs 6 200 par mois. Les critères du Social Register Mauritius ont-ils été revus par rapport au salaire minimum ? De plus, il faut avoir un terrain à sa disposition pour que la NEF vous construise une maison.

Il y a donc un vide entre la NHDC et la NEF ?

Effectivement. Il y a beaucoup de personnes âgées, par exemple, qui ne répondent à aucun des deux critères. Il y a aussi des mères célibataires qui sont dans la même situation. Mais également des familles à revenus moyens qui, comme je l’ai dit, ne peuvent à la fois louer une maison et économiser pour un dépôt à la NHDC. Que fait-on de tous ces gens ? Les familles ont besoin d’un logement décent pour une stabilité de vie.

En parlant des personnes âgées, je pense que le concept de résidences Bois Savon qui accueillent les veuves, doit être répliqué ailleurs. Je m’y suis rendue récemment et je constate que c’est un projet bien conçu, avec 24 appartements et des agents de sécurité, ainsi qu’un travailleur social attaché. Les personnes y vivent de manière autonomes dans un espace sécurisé et ne payent pas de location. Un tel modèle aurait pu être une alternative pour les personnes seules ou les couples âgés. Il est dommage qu’aujourd’hui, quand on parle de logements sociaux, on reste braqué sur la NHDC. Il faut penser aux alternatives pour les autres. De même, je suis d’avis qu’il faut réviser les critères en fonction des besoins.

Les logements sociaux étant aussi financés par les firmes privées, quel constat faites-vous par rapport aux nouveaux règlements sur la Corporate Social Responsability (CSR) ?

La National CSR Foundation a récemment émis son premier rapport, avec document sur la nouvelle politique adoptée. Je dois dire que j’ai été agréablement surprise de constater qu’il y a un grand souci pour l’harmonisation de l’action sociale par rapport à ce qui se fait au niveau international notamment, avec les objectifs de développement durable des Nations Unies. Nous avons aussi eu des consultations en petits groupes à ce sujet afin d’en rendre l’impact plus efficace. Nous avons eu l’occasion de faire des propositions.

Toutefois, notre grande interrogation, c’est le temps qu’on va prendre pour mettre tout cela en place. De même, comme nous l’avons toujours dit, nous avons des services qui sont dans la durée, par exemple l’abri de nuit et les centres d’éveil. Pour cela, il nous faut à chaque fois, soumettre une nouvelle demande d’aide pour une année. J’ai compris qu’éventuellement, il y aura un système de “grant” pour ce genre de projets, mais une fois de plus, nous ne savons combien de temps cela prendra.

À notre avis, il y a un gros problème de ressources humaines, avec pour conséquence que les choses tardent à avancer. Un autre problème, c’est qu’il y a un plafond de Rs 3 M par an pour un projet. Or, il y a des projets, comme les abris de nuit, qui nécessitent un budget de Rs 10 M par an. Par ailleurs, nous constatons qu’il y a un bon système de “monitoring” en place pour les projets. Toutefois, nous aurions souhaité qu’il soit informatisé, opéré de manière professionnelle et avec des garde-fous. Ce qui nous éviterait de faire des photocopies et des photocopies à chaque fois.

De manière générale, je dirai que le système centralisé est une bonne chose. Je sens qu’il y a une bonne écoute également, mais il y a une lenteur administrative qu’il faut revoir. J’apprécie également que le premier rapport reconnaisse le bon travail effectué par les Ong sur le terrain car ce n’est pas toujours le cas dans la perception publique.

Est-ce que le fait que le gouvernement prenne dorénavant 75% du budget CSR des firmes privées représente un problème pour vous ?

Dans un certain sens, oui. Il faut savoir que les différentes fondations ont déjà leurs propres projets. Comme il ne leur reste que 25% du budget CSR, elles donneront priorité à ces projets. Certaines nous ont d’ailleurs prévenus qu’elles ne pourront plus soutenir nos projets comme avant. Toutes nos demandes devront donc se faire au niveau de la National CSR Foundation. Or, il y a des projets de proximité, que nous faisions généralement avec les entreprises de ces régions.

Les nouveaux règlements de la CSR viennent en quelque sorte limiter cette relation de proximité avec les entreprises des localités concernées. Tout n’est pas qu’une question d’argent. Il y a cette relation avec l’entreprise qui est aussi importante et qui vient nourrir la responsabilité sociale. Si nous devons simplement nous adresser à une autorité, en l’occurrence la National CSR Foundation, et par la suite obtenir un financement sans qu’il y ait un contact, voire une relation avec l’entreprise, cela devient difficile de mener à bien un projet. Qui plus est, auparavant, on pouvait travailler avec différentes fondations à la fois, dépendant des régions où nous avons des projets. Mais tel n’est plus le cas.