À un kilomètre des villages d’Amaury et de Phooliyaar, se trouve le Pont Ravensworth qui enjambe un terrain de l’État. Ce pont, qui porte le nom de l’établissement sucrier qui existait en cet endroit à l’époque, a été construit par Marie Frédéric Vincent en 1812 et refait en 1903 par L. Maurel. Aujourd’hui, ce vestige de notre patrimoine est complètement abandonné et risque de disparaître, surtout avec des voleurs de pierres taillées rôdant dans les parages.
« Les wagons transportant la canne à sucre passaient sur ce pont », lance Ajay Beesoony, maçon et tailleur de pierres qui se passionne pour le patrimoine. Cet habitant d’Amaury n’a pas vécu cette époque mais les recherches qu’il a personnellement menées dans les archives nationales et ses fréquentes visites sur le lieu ne laissent aucun doute sur ses dires.
Ce petit bout de notre patrimoine situé en cet endroit l’intéresse autant que les ruines des maisonnettes dans lesquelles vivaient des immigrants indiens il y a à peine 50 ans. « Lorsque l’établissement sucrier a été abandonné, les familles ont une à une quitté le lieu pour acquérir des terres qui se vendaient un peu plus loin. C’est ce qui est devenu par la suite le village d’Amaury que nous connaissons aujourd’hui », raconte Ajay Beesoony. Ses parents y sont d’ailleurs nés. Lui, il a vu le jour dans le nouveau village, mais il rêve souvent de l’endroit où ont vécu ses parents. Durant son temps libre, il s’y rend régulièrement. « Je réfléchis sur la manière dont on pourrait conserver ce patrimoine. Mais, je n’y peux rien. C’est aux autorités de sauver ce morceau de notre patrimoine », fait-il ressortir.
Ajay Beesoony court dans le bois et traverse la rivière qui coule sous le pont, comme si il était chez lui. Il connaît tous les coins et recoins de ce site. Il nous montre les ruines des anciennes cases dans lesquelles ont vécu des immigrants indiens. Des murs en pierre et des structures religieuses sont encore visibles. Il grimpe, grâce à des lianes, sur le pont pour nous montrer la plaque qui indique le nom de son constructeur. « J’y suis habitué… Je viens ici depuis mon enfance », déclare-t-il. Quelques dizaines de mètres plus loin, une partie de la rivière se jette dans un lac. Un écriteau indique que ce lac a été construit en 1778 par un certain Rivaltz de St-Antoine, soit 34 ans avant la construction du Pont Ravensworth.
Cet homme n’est pas le seul habitant d’Amaury et de Phooliyaar qui connaît cette partie du patrimoine mauricien. Certaines personnes en parlent encore, d’autres oublient, les générations passent, mais le pont Ravensworth reste à l’état d’abandon. « Il y a un trésor ici qui n’intéresse pas les autorités », déclare Ajay Beesoony avec amertume.
Parmi ceux qui se rappellent encore de ce lieu se trouve Koolwant Ramnarain, 85 ans. « Mon père est né à Ravensworth. Lorsque j’étais petite, j’allais jouer avec ma soeur sur ce terrain alors que ma mère cherchait de l’herbe pour nourrir les vaches. Des fois quand elle ne voulait pas nous emmener avec elle, nous pleurions. J’ai vu le pont, l’usine sucrière à côté, la cheminée et le lac. Il y avait encore des gens qui habitaient le lieu », raconte-t-elle.
Petit à petit, les familles ont délaissé le lieu. Mme Ramnarain avoue ne pas connaître la raison pour laquelle les immigrants indiens sont partis. Elle se réveille aujourd’hui, avec en tête, l’époque où elle allait jouer à Ravensworth. « Nous étions pauvres mais heureux. Nous avions de la nourriture, l’eau, l’herbe pour les vaches mais pas d’électricité et très peu d’argent. Cependant, la vie est meilleure aujourd’hui », dit-elle. Cette habitante d’Amaury n’oubliera pas cette partie de son enfance. Elle dit espérer que quelqu’un ou une quelconque autorité se réveille et transforme cet endroit en un lieu de loisirs tout en protégeant ces pierres, le pont et le lac. Ajay Beesoony partage cet avis afin « qu’on oublie pas… ».
Au ministère des Arts et de la Culture, l’on soutient que la National Heritage Foundation travaille sur un relevé de tous les sites du patrimoine mauricien, en collaboration avec les conseils de districts, les municipalités et le ministère des Administrations régionales. « Là où il y a urgence, on va s’en occuper », déclare-t-on. Le comité qui s’en occupe siégerait depuis un an environ, mais toujours est-il qu’aucune autorité n’a encore mis les pieds à Ravensworth. Entre-temps, les pierres anciennes du pont s’envolent…