Le cinquième anniversaire de l’inscription du Morne au patrimoine de l’humanité comme paysage culturel, offre une nouvelle occasion de réaliser la marche commentée par un guide, que le Morne Heritage Trust Fund propose depuis quelques années. À travers chaque panorama, ou dans des lieux improbables, se révèle par la voix de notre guide, Stéfano Duc, divers aspects de l’histoire de la montagne du Morne et de ses habitants depuis le XIXe siècle. Nous avons longé la montagne, du village du Morne jusqu’au Monument aux esclaves, face à la mer plein ouest, et donc vis-à-vis de Madagascar et du continent africain. Gratuites, ces visites destinées aux Mauriciens comme aux visiteurs extérieurs s’effectuent à tout âge, du début à la fin sur terrain plat.
La montagne est dans cette démarche un sujet de préoccupation permanent et objet de convoitise que l’on a encore plus envie de gravir à la fin de la visite, au risque de se sentir frustré de n’avoir pas pu le faire. Un jour peut-être… Il faudra attendre que certains aspects litigieux liés aux propriétés privées soient réglés pour y parvenir et que les nombreux dossiers sur lesquels l’équipe du Morne travaille actuellement soient complétés, pour à la fois enrichir l’aménagement de ce parcours et peut-être le diversifier par des incursions dans les hauteurs, sur les pentes de ce Morne dont on a tendance à oublier un peu trop rapidement qu’il s’agit déjà en soit d’une forme géologique propre aux îles volcaniques, que l’on retrouve aussi bien aux Antilles qu’à Hawaï ou dans les Mascareignes.
Cette protubérance basaltique semble faire front à l’infinitude de l’océan, et lancer le dernier appel de la terre à l’adresse du vaste de monde, du ciel, de la terre et même du néant. Cette résurgence de roches et d’humus a pris un sens si hautement culturel, et symbolique dans l’histoire de notre pays que nous en avons presque oublié la signification géologique, un sens que notre guide a d’ailleurs occulté tant il est concentré sur l’histoire des humains, certes plus attractive que la tectonique des plaques. Un paysage culturel comme celui du Morne est avant tout un lieu naturel dont seuls la mémoire et l’oralité nous racontent le vécu et l’histoire.
Les recherches archéologiques – au fur et à mesure qu’elles se poursuivront – permettront de reconstituer de manière de plus en plus précise le mode de vie des habitants de la région à travers les âges ainsi que les événements qui ont pu traverser leur existence. En attendant que ces découvertes, qui ont d’ailleurs déjà fait l’objet de plusieurs publications scientifiques, ne soient réécrites pour être propagées au plus grand nombre, nous disposons essentiellement de ce que la mémoire des habitants du village et de la région nous laisse. À ce chapitre, Stéfano Duc dit Duc est incollable. À croire que ce jeune natif du village a passé toutes ses jeunes années à écouter les Ton et les Matantes, les grands-mères et les grands-pères du village pour leur soutirer le moindre souvenir.
De Trou-Chenille à l’Embrasure
Au bord de cette route qui semble exciser la presqu’île de sa matrice, ce qui ressemble aujourd’hui à une prairie ornée de quelques arbres a été couvert de petites maisons végétales de 1945 à 1960, autrement dit à partir du moment où le double cyclone de 1945 amendé d’un raz de marée ici, les a chassés de Trou-Chenille et jusqu’à ce qu’ils s’établissent de manière durable dans le village du Morne. Comme il est situé sur le versant est de la route, les habitants de L’Embrasure bénéficiaient d’une source et d’un puits, ce qui était nouveau pour eux qui avait dû s’approvisionner en eau potable à l’Ilot Fourneaux tant qu’ils habitaient à Trou-Chenille. L’Embrasure était également doté de l’église catholique Stella Maris, qui a bougé avec les habitants en 1960 pour constituer le village du Morne qui donne quant à lui plein sud vers les brisants. Cette région fait partie de celles qui ont été à l’origine du peuplement de l’ensemble de l’île. Mis à part quelques pierres à Trou-Chenille, résultant de la boutique chinoise Ah Yee qui a elle aussi suivi les migrations des habitants, aucune ruine visible ne subsiste pour l’heure de ces villages.
Le nom de ce village fait référence aux chenilles de mer et à un trou existant sous les flots. Parfaitement isolantes et étanches à la pluie, les maisons de l’époque étaient réalisées avec des rondins de bois d’acacia, puis recouvertes de branches de vétiver bordées par des feuilles d’aloès qui en assuraient l’imperméabilité totale. Le sol était constitué de bouse de vache mélangée avec de la terre blanche. Toujours vivante aujourd’hui, l’arrière-grand-mère de Stéfano a vécu à l’Embrasure…
Avant de nous emmener devant le petit tas de pierre des ruine de la boutique Ah Yee, notre guide nous a montré l’Arbre à séga, situé à un peu à l’écart du village de Trou-Chenille, qui constituait en quelque sorte la salle verte qui abritait les fêtes qui réunissaient les habitants en fin de semaine pour chanter, danser et lancer quelques sirandanes. Le coup d’envoi de la soirée était donné par les roulements de tambour qui attiraient ainsi les habitants du village comme ceux de Coteau-Raffin, Macaque ou La Gaulette qui avaient eux aussi envie de s’encanailler. À côté du riz-maïs, avec poisson ou poulet et satini, on servait le tilambic et le vin local. « Pour moi, nous confie Stéfano, ce lieu de réjouissance était non pas une salle verte mais une salle ouverte, un lieu de liberté où les langues se déliaient autour d’un feu de camp. »
Notre guide nous montre aussi que le séga que nous partageons avec La Réunion et Les Seychelles revêtait une importance particulière dans la région, certes avec la présence de la famille Kassambo du côté de Rivière-Noire, mais aussi par le simple fait du fameux rassemblement de séga de 1964, au cours duquel Alphonse Ravaton, dit Tifrer, a été sacré Roi du séga, soirée à laquelle Fanfan participait également. « L’histoire n’est pas faite que des drames de l’esclavage, nous fait remarquer notre interlocuteur. Avec cette montagne du Morne, les familles nous ont aussi laissé un héritage positif, comme les habitudes culinaires, la musique, la sculpture, le séga typique et les traditions orales. »
On suppose que le village de Trou-Chenille a commencé à se former après l’abolition de l’esclavage, en 1839, et a pu atteindre jusqu’à une cinquantaine de maisons. La doyenne du village du Morne, 97 ans, se souvient elle-même de la période de son enfance vécue ici. Élevage, pêche, culture fruitière ou légumière, les activités ne manquaient pas et certains de ces villageois travaillaient comme domestiques chez des maîtres pour la blanchisserie, le ménage ou la cuisine. Ils recevaient du riz ration tous les mois dans leur rétribution. Si la majorité de la population de ces villages côtiers était constituée de créoles, certains habitants hindous sont venus de Sept-Cascades ou d’Henrietta s’installer ici, apportant avec eux leurs traditions culinaires, vestimentaires et leurs influences culturelles qui se mêleront à celles de leurs nouveaux voisins. Un jour, les visiteurs pourront avoir une idée concrète de la vie dans ces villages grâce à une reconstitution, qui sera permanente suite au succès de celle qui avait été réalisée pour la dernière célébration du 1er février avec 7 000 visiteurs en dix jours !
La résistance au péril de la vie
À quelques centaines de mètres, nous levons la tête pour voir après le Pont de Terre, le fameux V gap. Cette crevasse en forme de V, dont on distingue bien la forme de loin, isole complètement la montagne du Morne du reste du pays, faisant de ce plateau herbu une terre de refuge idéale à l’époque du marronnage. De tous temps et dans toutes les contrées accablées par l’esclavage, ce système inique a généré en contrepoint la résistance de ses victimes et une activité de marronnage qui se développait dans les endroits les plus difficiles d’accès. On estime généralement que le marronnage concernait à Maurice 4 à 5 % de la population réduite à l’esclavage dans les années 1770, et a progressé jusqu’à 11 à 13 % vers 1820, à la faveur aussi peut-être de la progression des idées des abolitionnistes. Parmi les grands marrons qui ont été associés au Morne, on cite notamment Bellaca, Sans Souci et Barbe Blanche.
En scrutant la ligne d’horizon à quelques centaine de mètres à l’ouest de cette fosse, ceux qui ont de bons yeux ou des jumelles distingueront une croix érigée pour ceux qui n’ont pas pu garder le pied sûr, sur les troncs d’arbres jetés d’une paroi à l’autre du précipice pour passer du mainland à la montagne. Nombre de personnes sont mortes au fond de cette crevasse. En se tournant face à la mer, une autre croix répond à celle-ci, dressée juste au-dessus du niveau de la mer, sur une roche nommée tout simplement Laros Lakrwa. Celle-ci veille sur les malheureux qui ont péri noyés dans les flots à cet endroit particulièrement dangereux de la baie, dénué de récifs, où les courants s’avèrent retords. Cette croix protège aussi les vivants, pêcheurs et autres nageurs qui passeraient par là…
Un peu plus loin, peu avant un manège d’équitation, Stéfano Duc nous fait grimper une toute petite pente herbue pour découvrir Laros Rasta, qui porte les couleurs des adeptes du mouvement dans lequel Bob Marley se reconnaissait. Les rastas de la région viennent chaque année, à pied, se recueillir pour le 1er février, sur ce sol qui a aussi été foulé par le prix Nobel de la Paix Mgr Desmond Tutu. Laros Rastas se situe au plus près qu’il est possible pour observer le V gap si l’on ne gravit pas la montagne.
Encore quelques poignées de minutes de marche sur terrain plat et nous retrouvons les eaux turquoises ou émeraudes du lagon, côté ouest cette fois pour rejoindre le monument de la Route de l’esclave, qui s’enrichit chaque année d’une (ou deux) nouvelle sculpture taillée dans la roche du pays par un artiste venu d’une terre d’esclavage. Cette année, Fritz Laratte est venu d’Haïti pour réaliser un magnifique penseur, dont le dos voûté fait écho à la forme de la montagne. Stéfano Duc est intarissable sur les sculptures implantées ici, de l’hymne à la femme de la Réunionnaise Dolaine Fuma à la résistance passive réinterprétée par notre voisin malgache, en passant par la référence à la danse de la femme libérée et le symbolisme de l’envol proposé par les artistes mozambicain et indien, sans oublier la maternité vu par un créateur chinois et le visage en creux dans l’oeuvre du Malaisien. Des espèces endémiques de la région ont été plantées sur la pente à l’arrière du monument. Des bancs disposés autour de la surface plane bétonnée de cet espace permettent de faire une pause avant de reprendre le même chemin en sens inverse, ou de faire le tour par la pointe du Morne par exemple. Ce monument n’est ouvert au public qu’en journée et surveillé, ce qui permet de le maintenir en bon état, contrairement aux alentours couverts de détritus en tous genres jetés par les passants, pollueurs stupides et indélicats.
En tournant le dos à la plage publique, et en levant les yeux vers le sommet de la montagne, le visiteur trouvera un contexte à la fameuse légende du Morne, qui ravive le souvenir de ces esclaves préférant la mort à la servitude, qui se jetaient dans le vide de ce côté-ci de la montagne, faisant ainsi face à la terre d’où ils venaient généralement, Madagascar ou le continent africain, imaginant que l’océan les accueillerait, ou qu’une force divine leur donnerait leur propre liberté. La sordide réalité veut que leurs ossements puissent être trouvés dans la fameuse Valley of Bones située en dessous, la culture et la volonté de l’humanité font le reste à travers les âges.