L’économiste Pierre Dinan s’est posé hier la question de savoir d’où proviendront les investissements nécessaires pour financer les projets de développement annoncés dans le discours du Budget 2015-16 par le ministre des Finances. Intervenant lors d’un forum organisé conjointement par l’Association of Chartered Certified Accountants (ACCA) et le Mauritius Institute of Professional Accountants (MIPA) à la Cyber Tower No 1, Ébène, Pierre Dinan a laissé entendre qu’un « effort colossal » devra être fait au niveau des investissements, ajoutant que ceux-ci sont importants si l’on veut que le pays retrouve un niveau de croissance économique élevé. Pierre Dinan a prévenu qu’il ne faut pas laisser le déficit budgétaire reprendre une tendance à la hausse. En revanche, il a bien accueilli les mesures sociales énoncées par le Grand Argentier la veille.
Pierre Dinan a relevé d’emblée que le déficit budgétaire passera de 3,2% en 2014 à 3,6% du Produit intérieur brut pour la période de 18 mois se terminant en juin 2016. Selon Pierre Dinan, les dépenses sur cette période s’élèveront à Rs 154,3 milliards alors que les revenus, eux, atteindront Rs 131,2 milliards, laissant un déficit de Rs 23,1 milliards. Le PIB estimé pour la période janvier 2015-juin 2016 est de Rs 649 milliards. «The Minister of Finance has allowed himself some generosity », a commenté Pierre Dinan, et ce en « laissant filer légèrement » le déficit budgétaire. « J’espère que cette tendance ne sera pas maintenue, car il nous faut garder le déficit à un niveau bas. Si nous dépensons trop, il faudra emprunter », a-t-il expliqué.
Pierre Dinan a observé que les taxes constituent la plus grosse part (87,4%) des revenus et que, parmi les taxes, la TVA représente environ un tiers des revenus. Sur le chapitre des dépenses, a-t-il noté, les salaires (incluant les pensions), les allocations sociales, le service de la dette, les frais  administratifs et les dépenses de développement constituent les cinq items les plus importants. L’économiste constate que, sur les Rs 154,3 milliards budgétés, Rs 13 milliards serviront au financement du budget de développement. « On se demande d’où proviendront les ressources financières nécessaires pour réaliser ces projets », s’est interrogé Pierre Dinan. « Certainement, il y aura des injections de capitaux locaux et également des investissements étrangers directs. Mais l’effort qui est demandé en termes d’investissement est gros. »
Dette publique
Passant à un autre indicateur macroéconomique, Pierre Dinan est d’avis que même si le niveau de la dette paraît « manageable », il faudra faire des efforts pour le ramener au taux de 58,6% du PIB d’ici juin 2016, comme annoncé dans le Budget 2015-16, et au taux de 50% en 2018, comme indiqué dans les précédents budgets. « Il ne faut pas jouer avec la dette », a prévenu l’économiste, faisant ainsi référence aux problèmes rencontrés par nombre de pays, dont la Grèce et, même, le Japon.
S’agissant de la croissance économique, Pierre Dinan a indiqué que le ministre des Finances s’est fixé un taux de 5,3% en 2015-16 et de 5,7% en 2016-17 avec une stabilisation autour de 5,5% pour les années suivantes. Il a fait remarquer que l’économie mauricienne a été « à la traîne » ces dernières années avec un taux de croissance se situant entre 3,2% et 3,5%. Pierre Dinan a argué que le déficit des comptes courants constitue un des points faibles sur le tableau de bord économique. La valeur des exportations reste largement en dessous de celle des importations. Un tel déficit, a-t-il expliqué, « a des incidences négatives sur les réserves en devises ». Le déficit des comptes courants, selon les estimations officielles, se chiffrait à 10,3% du PIB en 2014. Il passerait à 9,6% en juin 2016 et à 8,1% en juin 2017. « Il est impérieux d’accroître nos exportations de biens et services pour pouvoir réduire le déficit des comptes courants. Or, on sait que l’environnement économique international est difficile et ne facilite pas une augmentation des exportations », a-t-il soutenu.
La relance des investissements demeure également au centre des préoccupations de Pierre Dinan. Ce dernier a annoncé que le taux d’investissement a chuté à 20% alors que le pays avait enregistré dans le passé des taux supérieurs à 25%. Pour l’exercice financier 2015-16, le ministre des Finances table sur un taux de 24,8%. « Where will this investment come from ? » s’est-il demandé, en signalant encore une fois que l’effort sera « colossal ». Cependant,  a-t-il soutenu, le Grand Argentier « a raison de dire qu’il faut viser un taux supérieur à 25% ». Sans cela, il sera difficile de réaliser une croissance élevée. Pierre Dinan regrette que le ministre n’ait pas donné des précisions dans son budget sur les formes de partenariat public-privé et les instruments de financement innovateurs qui seraient utilisés pour la concrétisation des projets annoncés.
Dépenses sociales
Sur le chapitre des dépenses sociales, Pierre Dinan estime que le montant global s’élevera à Rs 64,9 milliards pour la période de 18 mois (janvier 2015-juin 2016) et que, pour l’année se terminant en juin 2016, un montant de Rs 44,1 milliards a été budgété, soit environ Rs 5 milliards de plus qu’en 2014. Cette hausse reflète les décaissements accrus pour couvrir la hausse des pensions.
Pierre Dinan qualifie de projet phare la décision du gouvernement de confier aux entreprises le parrainage des 38 « poches de pauvreté ». Pour l’intervenant, c’est une forme de privatisation du « social sector ». Certaines personnes, ajoute-t-il, « pourront trouver que c’est une décision  appropriée tandis que d’autres, elles, pourront la désapprouver ». Il poursuit : « Je considère que c’est un clever step dans la mesure où elle donnera l’opportunité au secteur privé son habilité en matière de gestion. N’empêche que le gouvernement ne devrait pas s’en laver les mains. On peut promouvoir un partenariat public-privé sur les questions relevant du social, mais on a aussi besoin des fonctionnaires pour travailler sur les projets sociaux », a-t-il fait ressortir.
Dans un autre ordre d’idées, Pierre Dinan a qualifié de « bonne mesure » la décision des autorités de laisser libre choix aux entreprises pour ce qui est de leurs dépenses sous le CSR (Corporate Social Responsability). « Certes, il y a un risque de lobbying pour accéder aux fonds des entreprises. Il faudra s’assurer que la bonne gouvernance prévale au sein des Ong. Une revue ou modernisation du texte de loi sur les associations s’avère une nécessité », a déclaré Pierre Dinan.
L’économiste regrette par ailleurs qu’aucune mention n’ait été faite dans le discours du Budget du problème démographique, en particulier du vieillissement de la population. « The population is not renewing itself », a-t-il souligné. Et il faudra prévoir qu’à l’avenir on aura moins de jeunes et plus de personnes âgées, selon lui. Autres points relevés par Pierre Dinan : l’absence de mesures pour stimuler l’épargne nationale et l’absence de mention de la question du minimum vital.