Des messages forts ont été lancés hier, lors de la manifestation anti-projet de loi dépénalisant l’avortement, organisée par la Plate-forme pour la Vie. Elle a eu lieu au Jardin de la Compagnie et a été marquée par la présence des évêques des diocèses catholique et anglican, Mgrs Maurice Piat et Ian Ernest respectivement, ainsi que des dignitaires d’autres religions ou groupes socio-religieux. Si Mgr Piat trouve qu’il n’y a pas de choix possible entre donner la vie ou l’enlever, Mgr Ernest considère, lui, que la vie est sacrée. « On n’est pas propriétaire de la vie », a-t-il fait ressortir. Quant à Jean Yip Tong, juriste de carrière, qui a analysé le projet de loi, il estime qu’il faut s’attendre à une multiplication d’actes de viol. Il est même allé jusqu’à prédire qu’il y aura des « viols à l’amiable ».
La manifestation était présidée par Romy Mootoosamy. Monique Dinan a estimé qu’il est encore temps pour les députés de se ressaisir et de comprendre qu’il y a des alternatives à la solution proposée pour venir en aide aux femmes en détresse. « La semaine dernière, c’était la Fête de la Famille alors que dimanche prochain ce sera la Fête des Mères. Il y aura certainement du chagrin ce jour-là pour celle qui s’est fait avorter. Si kapav tir piti dan vant, pa kapav tir li dan leker », a-t-elle dit. Elle a annoncé que la loi sur l’adoption sera réformée.
Mgr Ernest a souligné que les députés sont censés représenter la conscience du peuple au Parlement. Il considère qu’avant de vouloir porter atteinte à la vie, on doit prendre connaissance de l’avis des experts. « Il faut tenir compte de la sainteté de la vie », a-t-il déclaré.
« Est-ce qu’il y a un choix pour vendre de la drogue et pour pratiquer la pédophilie, ou la loi considère que ce sont des délits, donc punissables par la loi ? Pourquoi doit-il en être autrement pour l’avortement ? » s’est demandé Mgr Piat. Il pense que la loi doit être pédagogique. Il a constaté qu’en ce qui concerne l’avortement, plusieurs de ceux qui en parlent n’évoquent pas le fond des choses. Pour lui, il est exact de dire que l’on avorte à contre-coeur.
Il pense qu’il faut plus d’engagement de la part des citoyens au niveau de l’accueil des femmes en détresse. « Il ne faut pas se contenter de combattre un projet de loi. Il faut se mettre à la disposition de ces femmes. Il faut plus de formation aux personnes qui sont à l’écoute des femmes qui ne savent quoi faire, pour les aider à trouver des solutions à leurs problèmes ».
Après une très brève intervention de la bonzesse Si Fu, Me Yip Tong s’est adressé à l’assistance. Le projet de loi, a-t-il fait ressortir, ne prévoit pas l’obligation de rapporter un cas de viol uniquement à la police, puisque la présumée victime peut le faire uniquement à un médecin. De plus, en cas de doute, tout tribunal a le loisir d’accorder le bénéfice du doute au suspect d’un délit quelconque, mais là cela n’est pas prévu, d’où sa crainte qu’il y ait des « viols à l’amiable ». « Viol se enn deli byen grav, me pa kapav enrey en mal par enn lot, sinon sa pou vin de mo (démon) », a dit l’intervenant. Il a ajouté qu’il ne comprend pas comment on peut déduire qu’à partir de la 14e semaine de grossesse, l’on ne peut avorter, que l’embryon est devenu une vie et qu’à 13 semaines et demie, il ne l’était pas.
Le Dr François Tadebois a qualifié les clauses du projet de loi de « bancales ». Il s’agit, selon lui, d’un mélange entre l’IVG et l’eugénisme (NdlR : identifier les conditions les plus propices à la procréation, améliorant ainsi la race humaine). « Il suffit d’une petite difficulté, d’un handicap et ça ne passe pas… ». Commentant la section du projet de loi qui dit qu’on peut se débarrasser d’un foetus présentant une malformation physique ou mentale, le Dr Tadebois s’est demandé « pourquoi 14 semaines, pourquoi pas 13, pas 15 semaines ? Comment peuvent-ils décider si à quatorze semaines le bébé sera mentalement handicapé ? Si vous avez la solution, venez me voir parce que, moi, je ne sais pas ».
S’agissant des cas où la vie de la femme enceinte est en danger, le Dr Tadebois a soutenu que dans toute sa carrière, il n’en a rencontré que deux. Le premier étant celui où une femme souffrait d’un cancer du sein et dans le deuxième cas il s’agissait d’une grossesse extra-utérine. « Ce sont deux gros cas qui peuvent mettre la vie de la femme enceinte en danger. Quant aux autres, c’est un autre problème ». Et d’ajouter : « Combien de femmes violées sont-elles tombées enceintes ? Combien de femmes ont-elles interrompu leur grossesse pour des raisons médicales ? Donnez-nous des statistiques ! »
En tant que directrice du Bureau d’Éducation Catholique, Gilberte Cheung a témoigné de cas de jeunes filles tombées enceintes. « Ena dir “so lavi inn fini”. Li bizin aret so letid ». Elle dit avoir eu l’occasion d’accompagner plusieurs de ces jeunes filles et que lorsque celles-ci recevaient le soutien de leurs parents, cela s’est bien passé. Il y en a même une qui a été classée première en sociologie au niveau national, affirme-t-elle. Gilberte Cheung est d’avis que le choix existe de faire adopter son enfant quand la mère ne peut s’en occuper. S’adressant aux députés, elle a lâché : « Ne parlez-vous pas de l’Ombudsperson et de 16 jours, 16 droits ? N’y parle-t-on pas du droit à la vie ? Mais où est-il ce droit dans le projet de loi ? »
Elle a aussi témoigné en tant que mère d’un enfant trisomique. « La trisomie 21 est un des handicaps les plus facilement détectables. Mais, difficilement à 14 semaines. Avec cette loi, on commence à sélectionner ». Parlant de son fils de 19 ans, elle devait dire : « Kenny a eu envie de naître. On n’a pas le droit de dire, “toi tu as le droit de naître, toi non”. »
Victime de viol dans son enfance, une jeune mère attendant son troisième enfant a livré un poignant témoignage : « Seki dir ki bann tifi ki viole, lavortman pou fer zot bliye. Mo enn viktim de viol. J’ai été violée à 7 ans, c’est à l’âge de 23 ans que j’ai pu le dire à mes parents. Pena nanie ki kapav fer moi bliye sa viol. Dir bann depite pena nanie ki kapav fer nou bliye enn viol ! Alors, non à l’avortement et oui à la vie ! »
Autre témoignage : celui de Marie-José Poché qui, 18 ans de cela, enceinte, alors que son premier enfant n’avait que quatre mois, a avorté. « J’avais toujours entendu dire que c’était une boule de sang. Mais, ce que j’ai vu, c’était une personne en miniature et non une boule de sang ».
Le père Pierre Piat a partagé une expérience vécue lors de ses études en Australie où il a eu l’occasion de se pencher sur la question de l’avortement. Il y a été témoin d’infirmiers travaillant dans un hôpital où se pratiquait l’avortement. « Ils étaient dégoûtés et souffraient de dépression. Zot ti pe dir “tir nou de la” ».
Bashir Nazir, conseiller travailliste à la Mairie de Port-Louis, a demandé aux députés de bien réfléchir car « c’est la seule occasion qui vous est donnée pour dire oui à a vie et non à la mort ».
Parmi les nombreux jeunes présents à la mobilisation, Ronny, un jeune homme, a pris le micro pour dire que « zot pe rod fer le mal vinn normal. Jeunes, réveillez-vous ! C’est nous qui devons combattre pour la vie, pour demain ».
Un groupe de femmes musulmanes a également pris la parole : « Le gouvernement valorise les autrement capables, les intégrant dans la société. Apre, ki pe dir nou ? Si ena andikape, tir zot. Sommes-nous des imbéciles ? C’est de l’hypocrisie ! Nou pa pou less amen sa laloi-la. Nou pou marye pike pou anpes sa. » L’imam Kanowa est aussi intervenu pour dire que « selwi ki sap enn lavi, se kom selwi ki sap limanite ». Pour Raffique Santally de la Muslim Youth Federation, « si vous rapportez un crime à la Police, c’est un crime. On veut donc légaliser un acte criminel ».
Des banderoles de la Muslim Youth Federation étaient affichées autour du Jardin de la Compagnie hier sur lesquelles on lisait une citation du Coran : « Et ne tuez pas vos enfants par crainte de la pauvreté : c’est nous qui attribuons leur subsistance tout comme à vous. Les tuer, c’est vraiment un énorme péché. »