Arnaud Delcorte a publié deux recueils de poèmes et a participé au collectif « Poètes pour Haïti » qui paraîtra bientôt. Dans son dernier recueil de poèmes, Écume Noire (L’Harmattan, 2011, préface d’Ananda Devi), la poésie d’Arnaud se murmure parce qu’il s’agit d’entendre une voix intérieure. Au fil de ses quatre sections (Écume rose, Écume noire, Corps d’Écume, Embruns et Être d’Écume), son livre de poèmes se présente comme le difficile cheminement du poète qui s’adresse à ceux qui sont dans le mal-être, à travers textes poétiques et brèves notations.
C’est dans le tourment d’un monde défait que s’inscrit l’oeuvre poétique d’Arnaud Delcorte. Le poète évoque l’étouffement des mots, l’ensevelissement intérieur, l’écrasement de l’homme, qui ne sont pas sans rappeler des épisodes douloureux des temps actuels : « Lorsqu’on ne peut plus se parler se regarder / lorsqu’on ne peut plus se piffer / ces murs ces murs / Qui défigurent les peuples comme un chancre une / lèpre / Qui segmentent l’esprit et nous rendent tout simplement / Schizophrènes / Un monde se défait / Un monde se défait… » Cette vision d’un monde disloqué est associée à l’impossibilité d’écrire dans la lumière : « Tant que vivra l’enfermement la mort dispensée le / vertige du gouffre / Tant que l’opprobre pèsera sur les épaules des voyants… / Non : Je n’écrirai pas la timide étincelle du soleil qui se meurt ou de celui / qui renaît / Les astres et la récidive des corolles / le décompte des voluptés… »
Dans le langage de Delcorte, le désir et la mort se conjuguent. Eros et Thanatos peuvent parfois donner l’impression de faire bon ménage – « contre nature » : « Il y a dans le désert gorgé de tes paumes / la promesse de lendemains cuisants / dans la palmeraie de tes rires / les flots lactés de l’accomplissement / tu marchandes ton âme / Avec la nonchalance d’un enfant / Et moi / Enfant avide de jeu / je débourse sans compter… »
Pour combler le manque, Arnaud Delcorte recherche le contact physique avec la matière immergée, la matrice, mais aussi avec tous les éléments de la nature. Il s’agit de rapports intenses, de mots qui collent à la mer, au feu, au vent aux embruns. Prenons quelques exemples en désordre : « La mer est partout elle relie tout : C’est ça / mine de rien : elle nous lie tous de l’utérus maternel / Aux sables des levantins… »
L’univers imaginaire de Delcorte est un monde en soi, un monde parfois insaisissable pour les lecteurs. Il nous entraîne au « Maroc Nu », « Gibraltar / peau morcelée / sur l’arc-en-ciel des rédemptions / Caparica, Bairo Alto, Goélands au large de Giftun. » Partout des lieux-miroir où se produisent la répétition, « le cercle des obsessions ». Mais le désir de voir n’achoppe pas sur le néant mais provoque la fureur des sens (« Vampire je m’abreuve au reflux / de vos complaisances… »). L’oeuvre poétique d’Arnaud Delcorte se construit sur un appel contre le silence de la mort (« Vibrances / Qui de demain / Me font renaître / Homme… »). Par le renouvellement des émotions, la puissance du verbe, la musicalité, la sonorité de la langue, Delcorte ne cesse de scander une possible renaissance, en ayant recours à l’affirmation et à la négation : « Être écume / Puis devenir écume / Trace / Et absence… ». Le minéral blanc inspire non seulement la thématique du voyage et de la mer mais se trouve à l’origine du langage poétique. Le poème devient alors lieu (dans la certitude d’un ailleurs doux, sobre et chaud) et lien à l’autre, à l’amour. La parole poétique d’Arnaud Delcorte est un cri douloureux mais un cri salvateur.
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