Ne vous fiez pas à son physique de jeune qui vient tout juste de quitter le collège. Cette frêle jeune fille en apparence est Annick Tolpize, la nouvelle patronne de la Roman Catholic Education Authority de Rodrigues, institution qui gère les cinq écoles catholiques de cette île. Voici le portrait de cette Rodriguaise qui pourrait être l’illustration de cette maxime légèrement adaptée : aux âmes bien « formées » la valeur n’attend pas le nombre des années.
Annick Tolpize a toujours aimé étudier. Après ses études primaires à l’école Notre Dame de Lourdes RCA et secondaires au Rodrigues College, elle obtient une bourse du gouvernement australien. « À l’université du Queensland, j’ai fait deux licences de suite. Tout d’abord une première en science et une deuxième en art. » Qu’est-ce qui justifie ces deux sujets d’études opposés ? « La curiosité. Un besoin d’ouverture. J’ai fait deux licences parce que j’avais l’impression de ne pas avoir eu suffisamment le temps auparavant pour explorer les sujets qui m’intéressaient comme l’histoire, la culture. C’est en étudiant l’art que j’ai découvert la psychologie. Je me suis focalisée sur ce sujet alors que je trouvais la science un peu ennuyeuse. La psychologie m’a passionnée parce que son étude permet de savoir comment l’être humain fonctionne, se développe, se socialise, apprend à connaître les autres, à gérer ses sentiments. »
Annick Tolpize obtient une maîtrise en psychologie avant de revenir à Maurice où elle va travailler comme social facilitator dans un programme de diversification agricole pendant deux ans. Qu’est ce que la psychologie a à faire avec le secteur agricole ? « En fait, je ne voulais pas suivre le parcours classique du jeune diplômé rodriguais qui, après ses études, revient pour travailler dans l’enseignement secondaire. Il n’y avait que ce poste-là de disponible, je l’ai accepté. Pendant deux ans, j’ai géré des projets de groupes d’agriculteurs. J’ai ensuite aidé des groupes de dames à monter des projets et me suis rendue compte que la plupart d’entre elles ne savaient ni lire ni écrire. J’ai monté un cours d’alphabétisation pour adultes. »
Pas mal pour une diplômée qui ne voulait pas finir dans l’enseignement… « J’en ris encore. C’est en donnant ces cours d’alphabétisation que j’ai réalisé qu’un des grands problèmes de Rodrigues résidait dans le fait qu’un nombre important d’élèves quitte l’école sans savoir lire, écrire et compter. J’ai réalisé que si on pouvait arriver à ce que les enfants finissent le cycle scolaire en sachant lire, écrire et compter ce serait un immense pas en avant pour Rodrigues. Je me suis alors décidée à repartir étudier, cette fois dans le domaine de l’éducation. »
Elle part pour les États-Unis, s’inscrit à l’université d’Indianopolis pour faire un doctorat en Educationnal Psychology et travaille comme assistante à l’université pour payer ses études. Annick Tolpize choisit de se spécialiser dans l’étude des méthodes permettant aux enfants qui apprennent dans une langue étrangère de réussir leur parcours éducatif. « C’est le problème des enfants rodriguais : ils doivent apprendre une deuxième langue, l’anglais, pour apprendre à apprendre. Ils sont évalués en six ans alors qu’ailleurs les enfants qui apprennent dans leur langue maternelle sont évalués en sept ou neuf ans. Les enfants rodriguais n’ont que six ans pour maîtriser une langue étrangère, apprendre à s’exprimer et apprendre les autres matières : les mathématiques, les sciences, l’histoire et la géographie, etc. C’est beaucoup de travail à faire en trop peu de temps et pédagogiquement ce n’est pas raisonnable. Il faudrait deux ou trois ans de plus. C’est le même problème aux États Unis où pour beaucoup d’enfants d’immigrés l’anglais est une langue étrangère. Avec cette différence qu’ils vivent dans un pays où tout le monde parle anglais et ou l’environnement est anglais. »
Un an avant l’obtention de son doctorat, Annick Tolpize revient en vacances et rencontre l’Évêque de Rodrigues, qui lui propose de prendre la direction de la Roman Catholic Education Authority, l’institution qui gère les écoles catholiques de Rodrigues, après ses études. Quand elle prend ses fonctions, à la fin de l’année dernière, la nouvelle directrice de la RCEA doit faire face à une assez violente campagne de protestation. « Je m’attendais que certaines personnes qui souhaitaient être nommées à ce poste soient frustrées, mais je ne m’attendais pas à des attaques lâches et anonymes dans les journaux. C’était surtout de la jalousie personnelle. Certains pensent à Rodrigues qu’un poste de direction est une sorte de récompense pour l’ensemble d’une carrière. Comme si la direction de la RCEA est un poste pour se reposer avant de prendre sa retraite ! »
On a également laissé entendre qu’elle a obtenu ce poste par protection politique. « J’ai obtenu ma bourse en Australie sur mes résultats scolaires. J’ai payé mes études aux Etats-Unis en travaillant. Le poste m’a été offert sur mes compétences pédagogiques par l’Évêque de Rodrigues. Je vais finir par penser que certaines personnes attribuent leur manière d’obtenir un job ou promotion aux autres, pensent que tout le monde fonctionne comme elles », rétorque-t-elle.
C’est un sacrifice professionnel d’être retournée à Rodrigues alors qu’elle avait de bonnes propositions de travail aux Etats-Unis ? Ce à quoi elle répond : « Je ne vois pas les choses comme ça. C’est vrai qu’en ce qui concerne l’accès à la culture et aux loisirs Rodrigues est limitée, mais je me suis beaucoup plus engagée dans mon travail ici, dans mon pays, dans mon environnement familial. Je suis plus utile ici. »
Comment fait-on pour diriger à trente et un an une structure qui compte cinq écoles et emploie 120 personnes dont des maîtres d’écoles et des enseignants qui sont de loin ses aînés ? « Je ne dirige pas mais facilite et aide à faire le travail et je fais de la formation. Je travaille surtout avec les maîtres d’écoles et leurs assistants, et ça se passe bien. Mon rôle est de mettre en place un système éducatif qui promeut l’apprentissage et le développement de l’enfant rodriguais. On ne peut pas changer le système éducatif… pas tout de suite. On peut essayer de travailler avec et de faire en sorte de le faire marcher en voyant ce qu’on peut y ajouter pour que l’enfant rodriguais puisse mieux apprendre et mieux se développer au lieu de se focaliser uniquement sur les examens. Je suis pour la réussite aux examens mais cela ne doit pas se faire au détriment de l’apprentissage et du développement. Malheureusement, le système conduit à faire passer des examens à des enfants qui ne savent pas lire et écrire. Avant de partir aux États-Unis, j’avais suivi un groupe d’enfants qui avait réussi au CPE jusqu’à la Form V. J’ai constaté que 40% d’entre eux avaient quitté le collège avant de terminer leurs études. Ce qui tend à démontrer que des élèves ayant passé le CPE arrivent au secondaire sans posséder les bases nécessaires pour pouvoir réussir. C’est un des problèmes du système. »
Est-ce que la nouvelle patronne de la RCEA a été nommée pour instaurer une nouvelle pédagogie plus adaptée aux besoins de l’enfant rodriguais ou tout simplement pour gérer le système en place, qui ne satisfait pas tout à fait ? « Je fais les deux. En fait, je suis en train d’introduire de nouvelles méthodes pour pouvoir identifier les profils des enfants assez tôt et pour pouvoir intervenir en cas de besoin. Pour pouvoir tout en suivant le curriculum national y ajouter des choses qui permettent à l’enfant de se développer. Nous visons à offrir aux enfants — en utilisant le curriculum — les bases pédagogiques nécessaires pour aller jusqu’au bout de ses études et les réussir. Je pense que quelque part il faut revoir le but de l’éducation à Rodrigues. Qu’est-ce qu’on attend des jeunes ? Qu’ils passent le CPE, le SC, le HSC, aillent faire des études et reviennent ici ? Pour faire quoi ? Il faut qu’on commence à penser en termes de futur, des besoins du pays, des compétences que tous les écoliers et collégiens rodriguais doivent avoir pour devenir des adultes responsables. » Quel est le principal problème du système éducatif de Rodrigues ? « Le CPE qui conditionne tout et le manque de matériel. On ne peut pas utiliser comme il le faudrait Internet, qui pourrait pallier le manque de matériel. Il faudrait un débit acceptable. »
En attendant, Annick Tolpize fait avec ce qui existe, est confiante qu’avec l’aide de ses collaborateurs elle va pouvoir mettre au point des méthodes nouvelles pour faire avancer les écoles RCEA. « Je fais partie des gens qui pensent qu’il faut avancer, découvrir de nouvelles choses, ne pas se contenter de faire ce qui doit être fait. Je crois qu’il faut garder l’esprit ouvert et essayer les choses, les méthodes nouvelles avant de dire qu’elles ne marcheront pas. Mon but est de faire en sorte que nous ayons un système d’éducation qui aide les enfants à se développer, que ce soit académiquement, émotionnellement et au niveau du comportement. Je pense qu’il faut aussi voir sur le long terme pour faire en sorte de préparer les enfants de Rodrigues à devenir des adultes responsables, capables, compétents, qui peuvent contribuer au développement du pays et de la république de Maurice. »