L’hôtel Angsana Balaclava a organisé courant avril deux expositions d’un soir pour montrer à ses clients et à quelques invités les productions artistiques – 15 acryliques et huit sculptures – de l’artiste-peintre mauricien Jean-Claude Baissac. L’occasion pour Le Mauricien de s’entretenir avec l’artiste et de revenir sur son parcours empreint de cultures diverses notamment africaines et locales. Des traces indélébiles qu’on retrouve dans ses travaux.
Des petits carrés servant de fond de décor sur lesquels s’inscrit la vie des petites gens – ceux qui travaillent aux salines, les marchands, les femmes –, une montagne ou toute une chaîne de montagnes reproduites à la manière de Jean-Claude Baissac mais qu’on discerne dans le paysage mauricien, des dunes qui entourent le hameau, le port et ses bateaux, des oiseaux qui volent, un chien, un bananier ou encore un cactus… Le tout inscrit dans des compositions que l’artiste juxtapose et superpose pour en faire d’autres, plus grandes avant de les exposer. Pour l’artiste-peintre, il s’agit d’« être représentatif de son temps ». « On est bombardé d’images : sur Internet, dans les journaux, à la télévision… On enregistre tout cela et on le reproduit sur la toile. J’exprime ce siècle là ! J’ai toujours essayé d’exprimer le moment qu’on vit », affirme-t-il.
Un présent précieux que Jean-Claude Baissac découvre très tôt à neuf ans. « Je dis toujours que je suis né à neuf ans ! », affirme l’artiste. Il raconte comment à cet âge, il a perdu un oeil en jouant au foot et comment cela a influencé sa manière de voir le monde. « On jouait au foot et un morceau de bambou qui servait de poteau est entré dans mon oeil droit et je l’ai perdu. J’ai eu à faire face à la fragilité des choses dès cet âge. Avant cela, c’était la permanence. Le monde était parfait, il n’y avait aucun souci. Je suis devenu adulte. Cela m’a permis de penser et de voir les choses telles qu’elles sont. »
Néanmoins dans son art, il ne s’agit absolument pas de reproduire la nature ou des scènes de vie de manière réaliste. « On ne peut pas faire mieux que la nature. » Pour lui, « un artiste, ce n’est pas quelqu’un qui va rester cantonner dans une image non plus. Cela existait à l’époque mais ce n’est plus possible ». Chez lui, l’imaginaire prend le dessus dès qu’il se met devant son chevalet. Point de respect pour les règles de base : « Je ne respecte rien dans la peinture. Ces gens qui respectent des choses ont un blocage quelconque ! » L’artiste se met au travail dans son atelier, dès 4 heures du matin et termine à la mi-journée. « C’est le subconscient qui me donne des images. Quand je me balade dans un village par exemple, je vois une petite maison, l’image s’inscrit dans ma mémoire. À un moment donné, cela ressort. Je suis fasciné par les petites gens : une dame créole, une dame hindoue avec son sari, un enfant… je leur donne des formes à ma manière et je les mets dans mes compositions. »
Jean-Claude Baissac s’inspire aussi d’autres artistes. Ceux-là peuvent être des maîtres comme Matisse, Magritte et Chagall qu’il a côtoyé à un moment de sa vie ou un élève dans son atelier. « Beaucoup de gens m’ont inspiré. Je suis très ouvert à ce que font les autres. Même mes élèves me donnent des idées extraordinaires. Par exemple une gamine de neuf ans qui fait un tableau m’ouvre les yeux et soudain, je me retrouve devant quelque chose de merveilleux et de spontanée. Tout cela fait partie du travail global de l’artiste. »
50 années d’expérience
Comptant 50 années d’expérience, l’artiste affirme que souvent le tableau est en partie ou totalement construit dans sa tête au réveil. Une belle harmonie de formes et de couleurs se dégagent de ses oeuvres ne lassant point celui qui regarde. Le poussant même au gré de son humeur à admirer l’ensemble ou à le morceler pour n’en tirer qu’une partie qui l’entraînerait dans une dimension onirique.
Les toiles sont très colorées. Tantôt vives, tantôt éteintes. Parfois, un mélange des deux. L’utilisation de couleurs rabattues ajoute à leur dimension poétique. Jean-Claude Baissac travaille toujours en épaisseur. « Je ne fais pas d’aplat », soutient-t-il. Par conséquent, les effets lumineux occupent une place capitale dans son oeuvre. L’artiste est dans le figuratif. Le style est naïf. En outre, il produit aussi des abstraits ou des semi-abstraits. Un terme qu’il récuse cependant. « Tout d’abord l’abstrait n’existe pas », insiste-t-il. « Ce sont les journalistes qui l’ont inventé. C’est un terme qu’on utilise à faux titre. Si je prends une caméra et je fais un gros plan du bout de bois que je peins, les gens diront que c’est de l’abstrait. Mais c’est ce bout de bois : c’est du figuratif, extra-figuratif si on veut ou un gros plan. »
À l’hôtel Angsana, les visiteurs ont eu l’occasion d’admirer ses travaux de sculptures en papier mâché, en terre glaise, en bronze ou à partir des « coraux morts », insiste Jean-Claude Baissac. « Des coraux qu’on trouve sur la plage, emmenés par le ressac de la mer. » Pour lui, le papier mâché reste le matériau par excellence pour les jeunes qui se lancent dans la sculpture et qui ont peu de moyen. « Cela ne coûte rien et c’est solide. »
Créations sculpturales
Dans son atelier à Quatre-Bornes, l’on découvre d’autres créations sculpturales comme les nombreuses cannes qu’il a sculptées et peintes par la suite. Des graphismes proches de ce qu’on pourrait retrouver dans l’art africain… S’apparentant aux totems. Il s’agit là de l’influence de ses voyages notamment sur le continent noir. Car Jean-Claude Baissac a passé de nombreuses années de Afrique-du-Sud et ailleurs. Issu d’une famille d’artiste – le père Yves Baissac était architecte à la mairie de Curepipe et son frère Vaco est un artiste confirmé –, les frères Baissac ont grandi et côtoyé d’autres artistes dont Serge Constantin, Malcolm de Chazal et Hervé Masson avec qui leur père ont d’ailleurs exposé, fait-il ressortir. Après ses études secondaires, le jeune Jean-Claude quitte Maurice. « Pour travailler et pouvoir payer ses études », affirme-t-il. Lors de son séjour à Bruxelles, il suit des cours d’art la nuit. Cependant, il se qualifie plutôt comme un artiste autodidacte pour avoir expérimenté différentes techniques par lui-même pendant de longues années.
À 72 ans, Jean-Claude Baissac continue à le faire. « Le changement fait parti de ma vie », affirme celui qui estime que « la mutation est primordiale dans la vie de tout être ». Et c’est avec beaucoup de plaisir qu’il évoque le travail qu’il a effectué avec le jeune styliste Samuel Yeung l’année dernière où ses tableaux ont été imprimés sur du tissu à partir duquel le créateur a confectionné des vêtements portés par des mannequins locaux pour un défilé de mode.
Jean-Claude Baissac estime qu’il y a un gros potentiel parmi les artistes locaux et trouve scandaleux que des décorateurs intérieurs aillent chercher des tableaux en Asie pour la décoration des hôtels et des bureaux alors qu’ils peuvent faire appel à eux. Il a une pensée spéciale pour l’hôtel Angsana qui lui a acheté une quarantaine de pastels et 14 acryliques l’année dernière pour sa déco.
Loin de vouloir faire de la politique, l’artiste s’engage à dénoncer des injustices dans sa démarche artistique. « La politique est tellement peu artistique. L’art, c’est l’antidote de la politique », dit-il. L’on se souviendra de ses travaux contre le système d’apartheid, à l’occasion des premières élections libres organisées en Afrique du Sud en 1994. Ou encore, il note les tableaux réalisés sur les Chagossiens, Mahatma Gandhi ou les esclaves. « J’ai offert un tableau au Blue Penny Museum que j’ai appelé Black Penny. J’ai remplacé l’image de la reine Victoria par celle d’une esclave. Je pense qu’il a fait beaucoup plus que la reine Victoria. Ça c’est mon côté sérieux ! Il faut toujours se dire qu’il y a des gens qui souffrent autour de nous ».
Jean-Claude Baissac est aussi humoriste, un pince-sans-rire. À l’instar de sa dernière création, un autoportrait pas encore terminé, : un homme avec un oeil crevé. S’il travaille à longueur de l’année à un rythme qui laisse croire qu’il prépare une exposition, il affirme y penser sérieusement pour en tenir une en Afrique du Sud vers la fin de 2013.