Le jury de l’Outstanding Young Person Award, concours annuel organisé par la Jeune Chambre Internationale de Maurice (JCIM), l’a récompensé pour avoir mis tout son coeur dans la prise en compte des plus rejetés de la société : des enfants de rue, des toxicomanes, des prostituées et autres sans-abri. Ces parias de notre société, Dean Runghen en a fait sa « sécurité » et se dit prêt à donner sa vie pour eux. Fils des travailleurs sociaux Cadress et Ragini Runghen, Dean dit avoir côtoyé ces « frères et soeurs » de la rue depuis le berceau. Actuellement, il prépare un CD de neuf chansons avec ses enfants de rue du groupe Safire, à Cassis. Rencontre avec un éducateur de rue au coeur d’or qui puise son bonheur dans son quotidien avec les sans-abri. « Kan nou desann lor terin, se enn lot lazoi deviv ! »
Beaucoup les considèrent comme des êtres sales, impurs dont il ne faudrait s’approcher. Mais, pour Dean Runghen, ce que la société oublie, c’est qu’au départ, ces toxicomanes, ces prostituées, ces clochards, ces enfants de rue étaient semblables à nous, avec eux aussi des envies de fonder une famille, d’avoir un toit, d’aimer et être aimés… « Très souvent, les toxicomanes me disent : « Dean, si nou ti gagn sa bann life skills depi zanfan, nou pa ti pou koumsa » ou « moi ousi mo ti ena boukou rev kouma toi Dean, vinn enn bon papa, enn bon mama ». Mais, ce sont les circonstances de la vie qui les ont menés là où ils sont. Pour moi, ce ne sont pas des êtres sales comme on les voit souvent ; je vois l’humain en eux et je les considère comme des enfants de Dieu ».
S’il les côtoyait déjà chez lui lorsqu’ils venaient chercher du réconfort auprès de ses parents, alors responsables du Centre de Solidarité pour les toxicomanes, c’est vers l’âge de 12 ans que Dean Runghen décide d’aller personnellement vers les personnes de la rue, dans sa localité, à Richelieu. « Je me posais beaucoup de questions à propos de ces grandes souffrances que vivaient ces personnes, surtout les jeunes. Là, j’ai découvert réellement pourquoi et dans quelles circonstances ces personnes sombraient dans un cercle vicieux. Parfois, c’était des familles recomposées, parfois, c’était le manque de dialogue, de loisirs, de prévention et d’encadrement à l’école. J’étais alors déterminé à leur venir en aide ».
« Ces gens ont besoin de toi »
Ses parents sont pour le jeune éducateur de rue, ses modèles. « Ils sont pour moi ma lumière, des personnes exemplaires grâce auxquelles je suis ce que je suis aujourd’hui ». Un sourire, de bonnes paroles, des progrès venant des personnes dont ils s’occupent. Des choses simples mais si gratifiantes pour Dean Runghen. « Ce sont les sourires des prostituées, des toxicomanes, surtout quand vous leur apportez à boire à l’hôpital. C’est ce qui me convainc et me dit : « Voilà Dean, ces gens ont besoin de toi. Il suffit que vous leur demandiez s’ils ont pris leur comprimé et ils ont ce précieux sentiment que quelqu’un leur accorde de l’attention ». Dean nous partage cette autre parole poignante d’un SDF : « Un jour l’un d’eux m’a dit : « Enn zour, kan mo mor, tou mo benediksyon pou lor toi ». Cela m’a vraiment touché. Pour moi, ils seront toujours ma sécurité. Quand je sors, jour ou nuit, je n’ai peur de rien car mes amis sont là pour moi ». Pendant les périodes festives, le jeune éducateur de rue, accompagné d’un groupe de jeunes, va à la rencontre de ces sans-abri pour fêter avec eux. « Nou fer zot kone ki malgre dimounn pe fete, nou avek zot. Bien souvent, il y en a qui pleurent d’émotion, ne s’attendant pas à ce que l’on vienne les visiter. Malgré leur vulnérabilité, j’aurai toujours pour eux de l’estime », confie notre interlocuteur.
« Une grande récompense »
Il y a par ailleurs ces réussites qui font la joie de Dean. Comme cet ancien toxicomane, qu’il a croisé au hasard l’an dernier. « Je ne l’avais pas reconnu mais accompagné de sa femme et de son bébé, il s’est arrêté pour me remercier pour mes conseils. Il m’a dit : « Mersi pou tou konsey ton donn mwa, mon resi gagn enn fami, enn zanfan alor ki mo ti lor metadon ». Cela a été vraiment une grande récompense pour moi. Ce qui me rend le plus heureux, c’est quand je les vois cultiver ce que je leur donne et évoluer. Même quand je descends dans la rue, les prostituées m’appellent « ti frer » et en dépit de tous les a priori sur elles, je les considère comme mes soeurs », affirme Dean Runghen.
Les figures qui l’inspirent : Mère Térésa, Père Laval, Saint François d’Assise et Saint-Antoine. Sa foi en eux est telle qu’il n’hésite pas à mettre sa vie en péril pour donner un peu de réconfort à ces rejetés de la société. « Quand on doit les raser ou leur donner un bain à l’hôpital, on oublie parfois de porter des gants mais nous savons que nous avons la protection du Très haut car nous faisons cela avec notre coeur. Enn frer, enn foi, avan li mor, dir moi so latet fermal, so lapo ti dans mo lamin. Mo pa ti per me mo ti sagrin ».
Dean nous partage aussi cet incident à l’hôpital où « ce monsieur ne reçut pas les soins comme il le fallait parce qu’il était sale. Il m’a demandé de le prendre en photo afin que les jeunes voient comment on devient quand on tombe dans la drogue. Mais, l’infirmier a appelé la police parce qu’on lui avait fait des remarques sur sa manière de s’occuper de cet homme. Tout compte fait, je n’ai eu aucun problème. Du reste, je suis prêt à donner ma vie pour ces personnes ».
L’éducateur de rue prépare actuellement un CD de neuf chansons écrites par les enfants de rue dont il s’occupe à Cassis, par Jeff Lingaya, Bleck Lindor et par Dean Runghen lui-même. « Nous sommes en plein enregistrement dans le studio de Christophe Serret (Cassiya) et si tout se passe bien, ce sera prêt en septembre. Le CD raconte les conditions de vie des enfants de rue et leurs souhaits que la société leur redonne leur chance. Souvent, les gens jugent ces enfants mais moi, j’ai voulu qu’ils deviennent des acteurs de la vie car ils ont plein de potentiel même si côté études ils sont moins bons. C’est un cri de guerre pour dire de cesser d’avoir des a priori à leur égard ». Aux jeunes, Dean a ce message : « Desann avek nou Lakaz A, don zot lavi pou sov bann lavi ».