Pour gagner sa vie et trouver les moyens de connecter sa maisonnette au réseau de distribution d’eau, Lisette Sylvie bat le béton et transporte les blocs. Depuis deux ans, elle a quitté les plantations de légumes pour rejoindre les chantiers, où sa présence ne passe pas inaperçue. S’il n’est pas rare de voir les femmes faire le métier de maçon aujourd’hui, Lisette Sylvie est une exception de par son âge avancé. À 63 ans, elle trouve toujours la force de se réveiller chaque matin à 4h pour se rendre au chantier. « Si mo pa travay ki sann la pou donn mwa ? », dit-elle tout simplement.
À Cité-Vuillemin, Quartier-Militaire, Lisette Sylvie vit dans une maisonnette en tôle sur un terrain de l’État. Cela fait des années qu’elle a eu l’autorisation d’occuper les lieux. Avec le temps, les deux pièces construites avec l’aide du Trust Fund for Vulnerable Groups sont usées. « Le toit est abîmé, quand il pleut, l’eau entre de partout. »
Pour rendre la maison plus habitable, elle a construit deux autres pièces de ses propres moyens. Son souhait, aujourd’hui, est d’être connectée au réseau de distribution d’eau, afin de lui éviter d’aller remplir ses seaux à la fontaine se trouvant à quelque 200 mètres.
Pour cela, Lisette Sylvie travaille très dur. Il y a deux ans, son patron lui annonce qu’il quitte les plantations pour se lancer dans la construction. En dépit de ses 61 ans, elle décide de le suivre. « Je n’avais pas d’autres choix. Si je ne travaille pas, qui va subvenir à mes besoins ? » Mère de cinq enfants – quatre garçons et une fille – elle explique que chacun a sa propre vie et ne veut devenir dépendante. « Ils n’ont même pas suffisamment pour nourrir leurs familles, comment vont-ils s’occuper de moi ? Parfois ma fille me dit : maman, est-ce un métier pour toi ? Mais comment puis-je lui demander de m’aider quand je sais qu’elle-même, a un très mince salaire pour le travail qu’elle fait ? »
Pourtant, quand Lisette Sylvie entre dans ce domaine, elle ne connaît rien de la maçonnerie. « J’avais deux collègues masculins qui m’ont tout expliqué. » Aujourd’hui, battre le béton, grimper sur un mur pour fixer une grille, transporter des briques font partie de ses tâches régulières. Un métier très physique et très exigeant, surtout pour son âge. « Quand je rentre le soir, je suis fatiguée, j’ai des douleurs partout. Parfois, je n’arrive même pas à dormir tant j’ai des douleurs. Mais je dois faire avec. Je dois bien travailler pour gagner ma vie. »
Chaque matin, la sexagénaire quitte sa maison vers 5h pour aller prendre le transport à Valetta. C’est à partir de là qu’elle se rendra sur le chantier ou chez un particulier pour les travaux. Elle ne rentra pas avant 18 h 30. Elle dit avoir de la chance que son patron l’ait gardée pour ce travail malgré son âge. « Zot trouve mo dan le bezwin, zot konpran mwa. Dan mo laz kot mo ti pou al gagn travay. »
Des jeunes filles qui croisent son chemin ne manquent pas de faire ressortir à Lisette Sylvie qu’elle fait là un métier très difficile. « Elles me disent qu’elles n’auraient jamais pu faire ça. » Le même étonnement se lit sur le visage des particuliers chez qui elle est appelée à travailler. « Ils me disent : ou pou sarye sa blok-la, la madam ? Ou encore : Ou pou mont lor sa miray-la, la ? »
Quand elle était jeune, Lisette Sylvie travaillait dans une usine à Saint-Pierre. Avec les difficultés dans ce secteur, elle se tourne vers l’agriculture. « Pendant 22 ans j’ai travaillé dans les plantations de légumes. Je nettoyais, plantais, transportais des caisses de légumes. C’est un travail que j’aimais bien. »
Si elle reconnaît que la construction est un domaine qui demande beaucoup d’énergie, elle ajoute : « Rien n’est facile dans la vie. Il y a des difficultés dans chaque travail qu’on fait. J’ai la chance d’avoir encore du courage pour surmonter les difficultés. »
À 63 ans, la manev mason n’a pas encore réalisé son rêve : améliorer sa propre maison. « J’aurais aimé construire en béton, avoir un sol… Avec la grâce de Dieu et si je ne meurs pas, je pourrai peut-être le faire un jour. Mais ce n’est pas aussi évident. Les matériaux coûtent cher. Un bloc se vend à Rs 25 l’unité. »
Pour l’heure, son souhait est que le Bon Dieu lui donne suffisamment de courage pour continuer à travailler. « Tan ki mo lame bon, tan ki mo ena kouraz, mo bizin debrouye », dit-elle.