Elle est sans doute électoraliste, la mesure annoncée le 1er janvier par Pravind Jugnauth, et détaillée ce vendredi par la ministre de l’Education, pour rendre l’éducation tertiaire gratuite. Les grandes mesures gouvernementales le sont souvent. L’essentiel étant de voir en quoi cela peut, ou non, être bénéfique au pays et à ses citoyens.

Il reviendra aux économistes de dire si Maurice a, financièrement, les moyens de ce « cadeau », dont la ministre Leela Devi Dookun a annoncé vendredi qu’il coûtera Rs 600 millions. Et l’on peut, légitimement, s’inquiéter d’une situation de surendettement dont les résultats sont potentiellement catastrophiques. Pas très loin de chez nous, le cas des Maldives est très parlant : au cœur de la lutte à laquelle se livrent la Chine et l’Inde pour contrôler l’océan Indien, son endettement vis-à-vis du premier le contraint à faire appel à l’aide de l’autre. Une aide qui n’est jamais désintéressée, comme on le voit à Maurice avec le cas d’Agaléga…

Mais il est déjà, au départ, intéressant de constater qu’une mesure en faveur de l’éducation est jugée électoraliste, donc supposée susceptible de rapporter des votes. Cela en dit beaucoup, en réalité, sur l’état d’esprit d’un pays. A la veille des élections de 1976 déjà, Sir Seewoosagur Ramgoolam sortit de son chapeau la décision de rendre gratuite l’éducation primaire et secondaire, perçue comme un banco. Et si cela ne l’empêcha pas dans un premier temps de perdre les élections, obligeant le Parti travailliste à une alliance post-électorale pour rester au pouvoir, il n’en reste pas moins que cette mesure eut un impact énorme sur la suite du développement de Maurice.
Cette fois, c’est le MSM des Jugnauth qui pousse plus avant la gratuité de l’éducation tertiaire, en annonçant que les étudiants inscrits dans dix institutions publiques d’enseignement supérieur n’auront plus à s’acquitter que de frais administratifs qui ne dépasseront pas Rs 10 000.
Il n’est pas question ici de détaxer les magnétoscopes comme le fit le ministre Lutchmeenaraidoo il y a quelques années, mesure jugée ultra-populaire pour ne pas dire populiste. Non. Il ne s’agit pas d’endormir en incitant la population à s’avachir devant sa télé pour s’abreuver de vidéos de mauvaise qualité. Il s’agit d’éveiller. Reste à savoir dans quel sens. Et plus que de dire si la mesure est électoraliste ou pas, c’est bien cela qui devrait nous intéresser. Allons-nous rendre l’éducation tertiaire plus accessible pour la perpétuer telle qu’elle est ou en la revisitant pour la rendre plus efficace ?

Maurice a le mérite de s’être rendu compte que l’éducation est capitale pour assurer la croissance technologique, économique, sociale et culturelle d’un pays. Pour se maintenir, et prétendre se développer plus avant dans ce monde devenu ultra-technologique et ultra-compétitif, ce n’est plus de bras sous-formés et obéissants dont nous aurons besoin. Ce sera de bras ultra-formés, et d’esprits.

Nous vivons désormais dans un monde qui bouge à grande vitesse, où il est prévu que les développements technologiques fassent rapidement disparaître certains métiers. Ainsi, selon une étude de l’institut économique Sapiens rendue publique en août 2018, cinq professions devraient devenir obsolètes dans les vingt années à venir, à savoir celles de comptable, caissier, manutentionnaire, employé de banque ou d’assurance, secrétaire de direction. Par contre, certaines occupations professionnelles comme ouvrier ou employé d’entrepôt ne sont pas près de disparaître, les robots n’étant pas encore assez perfectionnés pour imiter les gestes humains les plus précis.

C’est dire si nous devons investir réellement dans l’éducation professionnelle, former par exemple des plombiers, des électriciens diplômés, compétents, et rémunérés en fonction. C’est dire si nous devons donner à nos jeunes des outils qui leur permettront de développer ce que la dernière édition du Harvard Business Review présente comme « une culture de la curiosité ».
Plus que de donner des compétences dans des domaines précis, l’éducation en vue du monde de demain devra former des personnes capables de s’adapter à des réalités diverses, de passer d’un domaine à un autre. Car il ne s’agira plus pour cette génération de faire carrière comme les précédentes. Des métiers vont disparaître, et pour ceux qui entrent aujourd’hui à l’école, d’autres métiers dont nous n’avons pas encore idée aujourd’hui seront apparus quand ils en sortiront. D’où la nécessité d’une éducation qui pousse à la curiosité, à l’imagination, à la polyvalence, à la capacité d’adaptation, à l’innovation, à la création. Pour l’heure, nous en sommes encore loin…

« L’imagination est le commencement de la création. On imagine ce qu’on désire, on veut ce qu’on imagine et enfin, on crée ce que l’on veut », disait William Shakespeare. Ce ne sont pas toutes les grandes figures du développement numérique qui diront le contraire. La question reste donc posée, au-delà de sa gratuité, de ce que nous sommes capables d’imaginer pour notre secteur éducatif. Pour le développement de nos esprits…

SHENAZ PATEL