Le Prix Passe-Portes 2015 et le Prix Bernard Giraudeau sont venus couronner un comédien et metteur en scène « fondateur » dans l’archipel des Comores par sa force, son audace et les nombreux projets qu’il a initiés : direction artistique du Théâtre Djumbé, Centre de Création Artistique de Mavuna, 2011. A Moroni Sud où nous l’avons rencontré en 2013, Soumette Ahmed parlait déjà de l`aménagement d`un espace pour la danse contemporaine, le théâtre, la musique, dans ce grand conteneur qui sert de centre de création. Diplômé du Conservatoire d’Art Dramatique du Grand Avignon, Soumette a animé divers projets dans l`océan Indien. Grand vainqueur du Festival Passe-Portes 2015 (2ème édition à Maurice), le comédien s`est distingué par une création théâtrale “Je n’ai pas de nom” dont il est l`interprète. Une pièce écrite, en grande partie, en dialogue intertextuel avec les textes de l’auteur français Christophe Tarkos (“Manifeste chou”, “Ma langue est poétique”, “La poésie est une intelligence”, “Je m`agite” et “Donne”, et bien d`autres textes aujourd`hui introuvables…), dont elle transporte le modèle narratif, le rythme. C`est aussi pour ce metteur en scène un point d`observation de soi et de l`autre pris dans un cheminement complexe.
C`est une parole déchirée, lacunaire qui intéresse Soumette Ahmed comme manière de dire “Je n’ai pas de nom”. Une parole hantée par la violence, la régression, la mort. La rencontre de l’autre comme fondement de l’identité (“Serrons-nous la main”) structure une pièce traversée par l`angoisse existentielle. Parole et folie vont développer de dires et des gestes sur une scène minée par le désordre. Soumette s`autorise un jeu de transpositions-transformations dans lequel il joue le rôle du délivreur d`une idéologie identitaire. Sa parole surgit de la langue, de l`identité fragmentée (Je n`ai pas de nom). La scène d`ouverture fait place à la dispersion. Sur le plateau, au milieu de textes suspendus, une voix interroge. Le délire ouvre une scène seconde dans la recherche d`une vérité dans les ténèbres, à travers de multiples indices sous forme écrite. La main fait appel au sang de la langue pour délivrer la parole sur un drap blanc «ça ne peut plus durer comme ça»,  peut-on lire en arrière-plan. Soumette Anmed met en place une structure du délire en faisant se succéder jeux d`ombre et lumière, musique, danse, jonglage. Des étapes successives dans la recherche du nom, de l`identité, de l`origine. Le travail de variation de scènes, les nombreux déplacements, le dédoublement, le travestissement, figurent les étapes d`un voyage initiatique, une descente intérieure pour inaugurer une identité nouvelle. Il y a dans la pièce des poussées poétiques où la parole se lâche où l`imagination de notre metteur en scène consiste à ouvrir le monde pour voir ce qui s`y passe dans un mouvement délirant, mais salvateur à la fin. Se perdre au-delà des limites de ce monde pour entrevoir un instant la lumière. Le personnage se couvre de ce drap ensanglanté, orné d`un coeur bleu, décidé à vivre. Un itinéraire poétique qui témoigne d`une actualité sur les multiples facettes de l`identité.