Cédric Atangana vient d’effectuer un court séjour à Maurice pour assister à une conférence régionale organisée par la Swift, une organisation mondiale qui gère les transferts de fonds internationaux entre banques. Cet ingénieur de 24 ans est venu présenter « We Cash Up », une plate-forme de paiement informatique sans carte bancaire créée par sa startup Infinity Space. Son projet a reçu le premier prix du concours organisé dans le cadre de la conférence du Swift. Rencontre avec un surdoué de l’informatique qui est en train de mettre en place un projet destiné à révolutionner le commerce en Afrique.
Né au Cameroun dans une famille de sept enfants, Cédric Atangana a toujours été passionné par l’informatique. « Je m’y intéresse depuis que mon frère, qui est informaticien, m’a donné son vieil ordinateur que j’ai bidouillé et modernisé en allant download des programmes au cybercafé du coin. » Il continue à se perfectionner en informatique et suit tout ce qui se passe dans ce domaine. A 16 ans, Cédric vit une expérience qui le marquera à jamais : son père, professeur d’éducation physique, est victime d’un AVC et transporté d’urgence à l’hôpital. Mais comme au Cameroun le système de santé est payant, on refuse de lui prodiguer des soins tant que les frais ne sont pas réglés. « Il a fallu que l’on rassemble la somme nécessaire, ce qui a pris du temps. Quand ma famille est arrivée à l’hôpital avec l’argent, mon père était déjà mort dans mes bras. Il n’y avait alors aucun système qui aurait permis d’envoyer l’argent rapidement, il fallait aller chercher l’argent et le ramener. Cela m’a traumatisé et j’ai commencé à  réfléchir à un moyen de mettre fin à de telles situations. » En dépit de ce drame, Cédric passe son bac, en 2011, avec d’excellents résultats qui lui permettent d’intégrer la faculté de génie industrielle de Douala, une des meilleures écoles du Cameroun. La même année Google organise un gros évènement informatique au Cameroun avec un concours de développeur sur androïde. Cédric présente un jeu d’énigme qui obtient un prix est il est choisi comme responsable du comité Google au Cameroun. A ce titre, il suit des formations données par les ingénieurs de la célèbre firme américaine qui ne font que nourrir sa passion pour l’informatique. En 2012, il est accepté à la Polytechnique de Marseille pour des études en génie industriel et en robotique, tout en continuant à travailler avec Google en parallèle. C’est ainsi qu’il est invité à participer à une conférence de tous les responsables des clubs africains de Google qui se tient à Nairobi. Un séjour au Kenya qui va occuper une étape fondamentale dans le développement de sa future startup. « Après la conférence, je suis allé au petit marché du coin pour acheter des souvenirs pour les amis, mais on ne prenait pas d’espèces, il fallait payer par MP5. C’était un système de paiement par téléphone mobile qui permet aux personnes qui n’ont pas de compte bancaire de faire des achats. C’était un système comme le emtel cash, une carte virtuelle sur laquelle on met de l’argent dans son téléphone. Mais on ne pouvait pas faire d’achats sur internet et en dehors du Kenya. Je me suis dit que si ce système-là existait au Cameroun, mon père aurait pu être soigné à temps. Rentré à Marseille, j’ai parlé de ce mode de paiement à des amis ingénieurs et nous avons décidé d’étudier la question. Nous nous sommes rendu compte que ce système existait dans d’autres régions d’Afrique, mais que son utilisation était limitée à un seul pays et un seul système téléphonique. Nous étions un groupe de sept étudiants, deux Camerounais, deux Kenyans, une Française et un Chinois. Nous avons créé une startup et nous avons décidé de mettre au point un système qui pourrait être utilisé partout en Afrique et dans le monde et qui accepterait tous les  systèmes de paiement qui existe en Afrique et les rendre interopérable. » C’est ainsi que Infinity Space est créée pour travailler sur  le projet, baptisé We cash Up  et permettant de faire communiquer les systèmes de mobile money disponibles dans les 54 pays d’Afrique. L’objectif est de permettre à toute personne munie d’un téléphone portable d’effectuer leurs achats sur n’importe quelle application web ou mobile connectée au programmer “We Cash Up”.
Après trois ans de travail, We Cash Up est présenté en 2014 à la Google Input Output, la plus importante conférence annuelle sur les startups, tenue à Sillicon Valley. Il remporte le premier prix d’un concours ouvert à toutes les start ups du monde avec plus de 2000 participants. « Notre projet, présenté au cours d’un pich de soixante secondes, a gagné le premier prix de 20 000 dollars. Beaucoup d’entreprises américaines qui veulent vendre en Afrique et qui ont des difficultés à collecter les paiements sur internet ont trouvé notre projet très intéressant. A partir de là, nous avons décidé de le réaliser et avons commencé à lever des fonds et à mettre en place toutes les structures — techniques, commerciales, de marketing et juridiques — et de commencer à constituer une base de clients, ce qui n’a pas été sans mal du fait de notre jeunesse et que le projet était d’abord destiné à l’Afrique. » Pourquoi le choix du continent africain pour lancer le programme ? « Tout d’abord parce que je suis africain et que je connais les réalités du continent et parce que c’est un marché qui est appelé à exploser. Parce le continent compte actuellement plus de 800 millions de personnes qui n’ont pas de cartes bancaires que les vendeurs ont du mal à toucher. Grâce à notre système, les vendeurs auront accès à ce marché. Les services bancaires traditionnels ne sont pas adaptés aux réalités africaines. Les sociétés de téléphonie l’ont compris et les banques commencent à suivre et migrent vers le « mobile money ». De plus en plus même les personnes banquarisées préfèrent payer par mobile, pour des raisons pratiques, de sécurité et surtout s’il n’y a pas de commission bancaire à payer. Nous avons contacté les commerçants qui veulent aller en Afrique, nous sommes en discussion avec eux, nous signons les contrats et installons notre logiciel dans leur système d’E commerce. A l’heure où je parle, nous avons déjà signé avec plus des trois cents grandes marques. Nous encourageons aussi les vendeurs africains à utiliser notre plate-forme pour aller vendre en Europe aux Etats-Unis. L’idée est de connecter le système bancaire traditionnel au système du mobile money. »  Et quid de la sécurité du nouveau système de paiement ? « Notre système de sécurité existe à trois niveaux : la partie internet, les sécurités des opérateurs des cartes avec des limitations de dépenses et finalement les systèmes de sécurité des banques. » Ce système sera «  safe » jusqu’à ce qu’un petit génie de l’informatique comme Cédric Atangana invente un logiciel pour le pirater. « Pour le moment, nos trois niveaux de sécurité font que le système n’est pas piratable. J’ajoute que le fait que les banques imposent une limite de retrait d’espèces est une autre forme de sécurité. » Et quid de la concurrence dans un secteur où la moindre innovation est tout de suite copiée ou même perfectionné ? « Il existe de la concurrence régionalisée, pas globalisée. Nous sommes déjà sur 35 pays africains et notre vision c’est de couvrir tous les systèmes de paiement en ligne des 54 pays du continent africain. Nous allons surement être suivis, copiés. Nous sommes les premiers à proposer une solution à l’échelle continentale, ce qui est beaucoup plus compliqué que de travailler dans un seul pays, c’est pourquoi nous avons pris du temps pour mettre en place le projet. » Comment est-ce que Infinity Space va gagner de l’argent dans la mise en application de son système de paiement par téléphone mobile ? «Par la commission de 5% sur chaque transaction qui sera payée par le vendeur, pas l’acheteur. »
We Cash Up sera officiellement lancé en septembre sur l’ensemble du continent noir. Après l’Afrique les fondateurs d’Infinity Space ont l’intention d’exporter leur système de paiement sur l’Asie et l’Amérique latine où le nombre de personnes non bancarisées se compte par dizaines de millions. Selon Cédric Atangana, les perspectives de développement de We Cash Up sont excellentes et devraient marcher toutes seules. Ce qui lui permettrait de revenir à la robotique. « Je suis ingénieur en robotique et mon rêve a toujours été de développer des projets industriels autour de la médecine humanoïde et de financer mes projets de  echerches dans ce domaine à partir des profits de We Cash Up sur le modèle Google. » Est-ce que Cédric est une exception qui confirme la règle ou fait partie de la nouvelle génération de jeunes d’Africains ? « Il y a plein de jeunes Africains se lancent. L’informatique peut permettre de se développer en partant de zéro sans passer par des transitions. L’Afrique n’a pas atteint sa vitesse de croisière économique et technologique, mais je crois que le décollage a été bon. »