À Résidence Kennedy, qui ne connaît pas Billy Ng? Crâne rasé, longue barbiche poivre et sel, celui qui arbore tantôt le look du rocker et tantôt celui des Shifu (ces maîtres de kung-fu) y enseigne les arts martiaux et musique, la sculpture et la peinture. Dans ce quartier où il vit depuis 25 ans, cet adepte d’arts martiaux qui a plus d’une corde à son arc a voulu partager sa passion pour l’art avec des jeunes de tous âges afin qu’ils ne tombent pas dans le piège de la drogue ou de la violence, dit-il.
Ce mardi après-midi à 17 heures, l’atelier résonne des coups de maillets et du martèlement des ciseaux. Autour d’une vingtaine d’élèves qui ont envahi l’atelier de Billy Ng, des copeaux de bois s’envolent. Munis d’étau, de ciseaux et de maillets, les élèves, appliqués, sont à l’oeuvre. Sous l’oeil attentif de leur professeur, certains doivent fabriquer une petite voiture à partir d’un morceau de bois, d’autres, plus expérimentés, s’attaquent à des troncs d’arbre.
Billy Ng est un artiste autodidacte aux multiples talents. De la peinture à la sculpture sur bois, en passant par la musique, son âme d’artiste s’exprime dans de nombreux domaines. Loin des images de violence, de drogue, de prostitution véhiculées sur la Résidence Kennedy, lui qui dit avoir tout appris seul, a voulu partager toutes ces formes d’art aux jeunes de ce quartier en dispensant dans son école créée en 2011, des cours le mardi et le jeudi après-midi. «Le but est de leur offrir un loisir, une initiation artistique qui visent en même temps à développer leur conscience écologique. Il ne s’agit pas de former des artistes, mais de permettre à des jeunes d’explorer et de développer leur potentiel créatif grâce à différents ateliers. On sait que la drogue de synthèse fait actuellement des ravages parmi les jeunes. La prostitution est aussi présente dans le quartier. Voilà pourquoi j’ai voulu former ces jeunes à l’art : afin qu’ils ne soient pas attirés par la drogue ou la violence», nous dit Billy Ng.
Multiples talents pour s’exprimer au mieux
L’atelier de sculpture sur bois accueille non seulement les jeunes du quartier, mais aussi des habitants des régions avoisinantes, tous âges confondus. Comme Kumaren et Vanessa, venant de Quatre-Bornes et accompagnés de Vanessee, leur fille de 3 ans et demi. Si Kumaren exerce comme menuisier, Vanessa, qui est femme au foyer, souhaite acquérir les techniques artisanales afin de trouver un jour de l’emploi. Comme ce couple, certains assisteront seulement aux cours de sculpture sur bois et rentreront chez eux une fois le cours terminé. D’autres poursuivront avec les cours d’arts martiaux à l’intérieur dans une salle qui ressemble à un dojo. A l’instar d’Andrew Joseph, 9 ans et sa soeur Anne-Laure, 12 ans, des habitants de Quatre-Bornes qui, depuis un an, apprennent aussi le kung-fu. “J’ai assisté à une démonstration donnée par Billy Ng et ses élèves il y a un an sur la plage de Flic-en-Flac. Et cela a suscité particulièrement mon intérêt. Mes parents ont fini par accepter. Ma soeur s’est aussi jointe à moi”, dit Andrew, tout en restant très concentré sur son entraînement.
Sébastien Brutus, 14 ans, est de ceux qui maîtrisent la casse à mains nues. Cette technique a nécessité des mois de pratique. “Cela fait quatre ans que je pratique les arts martiaux. La concentration doit être maximale pour que l’objectif soit atteint”, dit le jeune homme. Le secret, nous dit Billy, est la concentration. «Il faut rester focalisé. Cela demande beaucoup de pratique. Il faut parvenir à visualiser que les mains traversent un seau d’eau. C’est ainsi que l’on parvient à briser plusieurs briques d’un coup à mains nues». À part la technique de la casse, on y apprend aussi une série de techniques, dont le ‘grappling’, un mélange de judo et de lutte pour immobiliser l’adversaire. C’est à cette technique qu’est venu se former Nitin Toolsy, ancien pratiquant de kick-boxing, accompagné de sa fille Shreya, dont il veut “encourager la culture du sport”.
À Résidence Kennedy, la percussion et la guitare sont aussi au menu. Les autres jours de la semaine, Billy consacre son temps entre les cours dans les salles de gym, au collège St-Mary’s de Rivière-Noire. Il est aussi sollicité pour des démonstrations et spectacles.
Dans l’atelier qui se trouve dans la cour, ou même à l’intérieur dans la maison de Billy Ng, tout est lié à l’art. Cet expert en arts martiaux, qui est aussi musicien et artiste-peintre autodidacte, est de surcroît un grand collectionneur qui s’émerveille devant des objets anciens, des pipes, de vieux billets, des parasols chinois. Chez lui à l’étage, dans deux pièces consacréés au bric-à-brac, se côtoient des instruments traditionnels chinois comme le pipa, mais aussi le violon, le banjo… Sa maison ne manque pas de caractère. Certains de ses tableaux comme la réinterprétation de “La création d’Adam”, célèbre fresque de Michel-Ange ont pris place dans une autre pièce.
Cela fait 25 ans que Billy Ng habite la Résidence Kennedy. Ayant pratiqué le kung-fu depuis l’âge de 6 ans, c’est en 2001 qu’il s’essaie à la peinture en autodidacte. Lui qui a peu fréquenté l’école — il a étudié jusqu’à la forme 4 au collège La Confiance — a commencé à s’initier à différents instruments de musique. Aujourd’hui, dit-il, il est capable de jouer de la guitare et de la flûte, manie le saxophone, l’harmonium, à la violoncelle, au violon, à la contrebasse, au banjo, à la mandoline, au calimba, à l’accordéon, à la clarinette, dit-il.
Après le collège, Billy Ng a exercé plusieurs métiers: il sera tour à tour gérant d’un bar, s’occupera de la boutique familiale, maçon, extracteur de sable, menuisier et agent de sécurité. Le look qu’il affiche depuis son jeune âge en dit long sur sa personnalité. Tantôt en le voit en rocker, tantôt affichant la sérénité d’un maître de kung-fu, et une dose de spiritualité : Billy Ng a, comme ces trois paires de tatouages qu’il a sur le crâne représentant le symbole Yin et Yang, symbole de dualité, comme un besoin de son opposé pour se compléter. Chez lui, tout vient de l’intérieur pour exploser en musique ou en création.
Un moyen de se libérer de la colère
La spiritualité occupant une place importante dans sa vie, il compose aussi des cantiques pour son église et écrit des poèmes comme il le ressent. Ces différents moyens d’expression sont pour lui des moyens d’exprimer sa foi dans la vie et d’en extraire la souffrance. Sa quête intérieure est la paix. Car, raconte-t-il, la vie ne lui a pas fait beaucoup de cadeaux. “J’ai connu une enfance difficile, instable, malheureuse. Il y a toujours des blessures non cicatrisées, la souffrance de mon enfance”. Il ne s’en est pas totalement libéré. “C’est un combat quotidien”, dit-il. Pour lui, la colère est toujours présente, une rage intérieure qu’il a parfois du mal à contenir, mais une partie de la bataille est gagnée :?“J’étais un ancien alcoolique, j’ai touché à la drogue. La maladie de mon père m’a fait prendre conscience de beaucoup de choses. Je me suis remis en question. Si j’ai réussi à me libérer de toutes ces addictions, c’est grâce à la prière. Aujourd’hui, la spiritualité?tient une place prépondérante dans ma vie”.