• « Nous avons eu la peur de notre vie et étions complètement impuissants devant ces assaillants »

Chirag Bahri est le directeur régional (Inde et Asie du Sud) de l’international Seafarers Welfare Network. Après avoir vécu l’enfer comme otage de pirates somaliens pendant huit mois en 2010, il consacre aujourd’hui sa vie à aider les marins en difficulté à travers le monde. Il a participé la semaine dernière à la réunion internationale consacrée à la sécurité maritime dans l’océan Indien ainsi qu’à celle du groupe de contact contre la piraterie au large des côtes somaliennes. Le Mauricien l’a rencontré en marge de la réunion à l’hôtel Intercontinental.

Quels souvenirs gardez-vous de cette attaque par les pirates en mer ?

C’était le 8 mai 2010. Nous avions quitté l’Inde à bord du navire Marida Marguerite et nous nous dirigions vers la Belgique. Soudain s’est produit quelque chose que je n’avais jamais imaginé pouvoir m’arriver : des pirates somaliens ont attaqué le navire. Cela s’est produit au grand jour, vers 3h de l’après-midi. Six pirates sont montés à bord en 25 minutes. Dès ce moment, nous étions leurs captifs. Les six pirates étaient lourdement armés et nous ont fait comprendre que si nous ne leur obéissions pas, ils nous tueraient. Nous étions 22 membres d’équipage et j’étais alors second ingénieur. Nous avons eu la peur de notre vie et étions complètement impuissants devant ces assaillants. Nous avions été forcés de détourner le navire vers la côte de Somalie. Ils ont fouillé le navire de fond en comble et volé tout ce qu’ils pouvaient trouver. Ils agissaient comme s’ils n’avaient jamais vu ce genre de monde. Ils ont pris tous les bagages et les vêtements que nous avions. Ils ont pris tous les objets de valeur qu’ils pourraient trouver : téléphones portables, ordinateurs portables, bijoux en or, chaussures… Tout a été emporté par ces six pirates. Une fois arrivés, 50 autres pirates sont entrés et ont commencé à piller et à essayer de trouver d’autres choses. Ils se battaient entre eux pour piller ce qu’ils pouvaient.

Où étiez-vous pendant ce temps-là ?

Nous étions à bord du navire et tenus en captivité. Et ils gardaient le navire. À un moment, quelqu’un est arrivé. Il parlait parfaitement l’anglais, avec un accent américain. Il a expliqué qu’il était là pour nous aider, mais on s’est très vite rendu compte qu’il était un des leurs. Ils ont analysé dans quel type de navire on se trouvait. Ils ont vu que le navire était chargé de produits chimiques et qu’il était une propriété allemande. Les pirates étaient très heureux d’avoir détourné un navire européen. Pour eux, c’était un “golden fish”. Le montant de la rançon a été fixé à USD 15 millions pour la compagnie propriétaire du navire.

Que s’est-il passé ensuite ?

En Somalie, la négociation ressemble à des discussions prolongées. Ils ont leurs propres mentalités. Ils réclament une rançon de USD 15 millions, le propriétaire accepte de payer. Le lendemain, la rançon est passée à USD 45 millions. Les négociations se faisaient par le biais du téléphone du navire. Nous n’étions pas autorisés à écouter. Nous n’étions informés de rien. Ils se contenaient de dire que notre compagnie n’est pas sérieuse et qu’elle ne voulait rien faire. Nous ignorions tout de ce qui se passait. Nous n’étions pas en contact avec notre famille. Nous devions avoir leur permission pour faire quoi que ce soit. Le navire était ancré en Somalie et les générateurs continuaient de fonctionner et on pouvait avoir de la lumière. On disposait également de la nourriture qui se trouvait sur le navire. Nous pensions que nous serions libérés après un mois. Cela ne s’est pas produit. Graduellement, nous étions a court de carburant. Alors les problèmes ont commencé pour nous. Lorsqu’on a dit aux pirates qu’on avait plus de carburant pour faire tourner les moteurs, ils ne le croyaient pas et ont commencé à nous torturer. Ils tiraient des coups de feu à côté de nos oreilles. Ils nous menaçaient et nous torturaient. Ils pensaient que nous avions caché le carburant quelque part. À la fin, nous avions été forcés d’ouvrir des récipients contenant des gaz toxiques parce qu’ils étaient persuadés que nous avions caché le carburant. Pour eux, tous les liquides de couleur noire étaient du pétrole. Si l’eau était noirâtre, ils pensaient que c’était du pétrole. Le problème, c’est qu’ils ne comprenaient pas l’anglais et que nous ne comprenions pas le Somalien.

Comment vous êtes-vous tirés d’affaire ?

On ne pouvait communiquer. La seule personne avec qui on pouvait parler était le négociateur. Nous étions persuadés que ce négociateur “was playing game”. Il nous semblait que quoi qu’on lui dise, il disait quelque chose de différent aux pirates. Nous nous demandions pourquoi les pirates continuaient à nous menacer. On a alors soupçonné que le négociateur leur disait le contraire de ce qu’on racontait. Graduellement, nous avons appris comment traiter avec les pirates, comment développer des relations sur une base quotidienne. Ils étaient soucieux de savoir quel était le niveau de carburant et quelle quantité d’eau il y avait à bord. Le plus grand problème, lorsque vous êtes captif, c’est de savoir comment obtenir de l’eau et comment obtenir du carburant. Dieu merci, nous pouvions produire de l’eau fraîche à partir de l’eau de mer sur une base quotidienne.

Que faisiez-vous avec cette eau ?

Je suis très reconnaissant envers mon équipe. J’étais ingénieur à bord. Nous travaillions jour et nuit pour nous assurer qu’on puisse produire un peu d’eau. Nous partagions cette eau avec d’autres navires. Pendant notre captivité, plus de 300 tonnes d’eau ont ainsi pu être fournies aux navires de pêche et aux autres navires captifs qui avaient été détournés et qui se trouvaient dans les environs. Il y avait quelque 20 navires dans les parages. Certaines victimes se trouvant sur les autres navires retenus par les pirates étaient dans de très mauvaises conditions et n’avaient même pas de vêtements décents à porter. Au moins, nous avions pu leur offrir de l’eau fraîche contre un peu de carburant. Le problème pour nous était que nous avions non seulement à traiter avec les pirates, mais également avec les autres marins qui étaient dans notre équipe, qui étaient découragés et démobilisés. Ces derniers refusaient parfois de travailler et de suivre nos ordres. Ils affirmaient qu’ils n’avaient plus aucune raison de suivre nos instructions et que nous n’étions plus leurs chefs puisque nous étions tous captifs. Nous savions que les pirates étaient des criminels, mais comment traiter avec les membres de notre propre équipe ? C’était une situation très difficile pour nous, marins. Nous avions beaucoup de problèmes. Quelquefois, on nous laissait tout nu. D’autres fois, des glaçons étaient mis dans nos sous-vêtements. Les pirates ne voulaient rien comprendre. Ils pensaient que nous communiquions avec l’extérieur. Ils ne pouvaient comprendre qu’un téléphone sans carte SIM ne servait à rien et qu’un ordinateur sans Internet ne pouvait être utilisé pour communiquer. Pour eux, si vous avez un téléphone en poche, cela voulait dire que vous communiquiez avec l’extérieur et on était battu pour cela. Aujourd’hui encore, j’ai l’impression d’entendre encore les hurlements de mes collègues qui étaient torturés. Cela s’est poursuivi pendant plus de sept mois et quelques semaines. Finalement, ils ont obtenu l’argent qu’ils recherchaient et nous avons été libérés. Les pirates ont quitté le navire. Nous avions dû travailler très dur pour remettre le navire en état afin de pouvoir quitter la Somalie. Finalement, nous avons réussi à partir. Après sept jours de navigation, nous sommes arrivés à Oman. À partir de là, les autorités allemandes ont pris le navire en main.

Qu’est-ce qu’il s’est passé après ?

J’ai été soulagé lorsque j’ai appris que le fameux négociateur qui, soi-disant, était venu à notre aide était retenu par les autorités américaines et avait été condamné à vie. Deux autres pirates qui voulaient entrer en Allemagne pour chercher asile ont également été arrêtés par les autorités allemandes. Cela nous a fait plaisir également d’apprendre que celui qui était l’architecte du détournement de notre navire, et qui est responsable de tout ce que nous avions subi, avait également été arrêté par les autorités allemandes. Mais malheureusement, il a été libéré. Nous respectons la justice et les tribunaux. Mais il est dommage qu’un pirate qui a été si cruel à l’encontre des membres d’équipage de notre navire et qui nous fait tant de tortures ait été libéré. La cour devrait revoir ses procédures. Nous ne comprenons pas pourquoi cet homme a maintenant une vie normale.


INTERNATIONAL SEAFARERS WELFARE AWARD

Chirag Bahri récompensé

À l’occasion du 2015 International Seafarers Welfare Award, Chirag Bahri a obtenu la distinction de “The Dr Dierk Lindemann Welfare Personality of the Year”. Ce qui aura été « un grand honneur » pour lui de recevoir ce prix des mains du secrétaire général de l’IMO. Pour lui, ce prix « permettait de reconnaître les souffrances de milliers de marins et de leurs familles » victimes de la piraterie maritime. « Nous avons été en mesure de fournir une assistance humanitaire à nombre d’entre eux. Ce prix est dédié à tous les marins et leurs familles qui ont connu la menace de la piraterie », devait-il affirmer.

Il explique qu’un marin qui a été en captivité « a besoin de l’amour et des soins de sa famille, de ses amis », mais aussi « du soutien de sa compagnie et des conseils de son gouvernement ». La plupart des compagnies « ont fourni de très bons soins à leurs marins et à leurs familles et, à l’heure actuelle, elles naviguent toutes dans la vie et ont évolué », dit-il. « Le problème principal se pose lorsqu’un propriétaire abandonne le navire et son équipage pendant ou après le détournement. Le marin et sa famille doivent faire face à la situation par eux-mêmes. »

Notre interlocuteur souligne l’importance que les marins et leurs familles bénéficient d’un « bon soutien » après leur retour. « Cela leur permet de sortir plus facilement du traumatisme. »