Le permis à points révolutionne nos routes depuis une semaine. Entre grogne, couacs dans la communication, contestations, améliorations dans la discipline, la période de transition se frotte aux extrêmes. Seule certitude, l’île Maurice vit une étape de transition.
Ils étaient des centaines, le vendredi 10 mai, à faire la queue aux casernes centrales, dont de nombreux se disaient convaincus « ki zot pa ti pou mett permi a pwin », en vue de récupérer leur Driving Licence Counterpart. Le permis à points est une réalité.
Depuis leur entrée en opération à 18 heures le 10 mai, les caméras fixes auraient flashé plus de 500 véhicules pour excès de vitesse, selon les indications de la Photographic Enforcement Unit. Toutefois, du côté des Casernes centrales, l’on informe que le nombre des automobilistes épinglés à ce jour (hors caméras fixes) ne peut être communiqué. Le Police Press Office indique que les données doivent être compilées station par station, district par district… Aucune analyse n’est encore disponible.
Selon le conseiller au PMO en matière de sécurité routière : « Ça marche. Il y a un changement dans le comportement. C’est sûr. » Ben Buntipilly, rejoint ainsi l’avis de Mohit Ramah, inspecteur à la Traffic Branch, qui soulignait son optimisme dans nos colonnes, la semaine dernière.
En outre, de moins en moins de citoyens s’élèveraient contre cette mesure. Les commentaires témoignent d’un apaisement. « Personelman mo dakor ek sa permi a pwin », affirme Gool Caramthally, 48 ans, taximan à Victoria Square. Selon Hritic Sheoraj, 31 ans, chauffeur de bus individuel : « Bann lotorite finn bizin pans boukou kitsoz avan met permi a pwin. Konportman dimoun finn sanze an zeneral, tou dimoun trankil ek ena plis kourtwazi. » Pour Sanjana (prénom fictif) 50 ans, conductrice depuis 25 ans : « Le permis à points est une bonne chose parce qu’à présent, les personnes prennent beaucoup plus de précaution sur les routes […] Mwa personelman, monn sanz mo fason kondir. Je roule moins vite et je me sens plus détendue. »
Stress
Cependant, pour certains, les autorités ne seraient pas conciliantes, compréhensives. Selon M. Caramthally, conducteur depuis une vingtaine d’années, « mo pa dakor pou sa zafer koup bann pwin pou bann zafer sinp kouma fer ekses par 1 km/h. Aster-la, tou bann sofer pe pran prekosion lor sime et sa pe mem vinn enn stres ».
C’est une opinion que partage Vikash Lodhur, 40 ans, chauffeur de la CNT : « Depi 15 ans mo ena mo permi ek mo trouv ki sa zafer permi a pwin-la li enn stres. Zot pe panse ki sa pou redwir aksidan me mo pa krwar sa. Dan mo fason kondir mo ti pe pran prekosion ek mo pe kontinie fer li ek mem au nivo bann lezot sofer kapav dir zot pe pran prekosion. » Pour Coonjan Sanyay, 45 ans, chauffeur de bus individuel, le permis à points est loin d’être une bonne chose : « Fer 15 ans depi ki monn gagn mo lisans ek malgre kinn mett sa lalwa permi a pwin-la, mo fason kondir pa finn tro sanze. Akoz sa, nou pe kondir dan enn sertenn laper ek mwa mo krwar ki sa bann stres ek laper lor volan-la kapav koz boukou aksidan. »
De fait, selon la perception générale, le permis à points est source d’angoisse. Stéphane Victoire, 21 ans, étudiant et détendeur d’un permis depuis trois ans, évoque également l’aspect contre-productif du permis : « J’ai constaté que c’est uniquement là où il y a des cameras que les conducteurs accordent une attention particulière à leur conduite. Comme le système est nouveau, j’ai remarqué une certaine agressivité chez les conducteurs. Ils sont impatients… »
Pour le chauffeur de bus Sheoraj, « enn sofer so bis bizin korek pou kapav fer fas permi a pwin sinon se enn bann risk ki li pe pran. Aster-la, mwa kan mo pe kondir, mo pran mo letan akoz vo mie mo vinn tar ki mo pran bann risk. Mo swiv bien kod larout ek pa fer foli devan kamera. Sofer pa kapav badine, travail ki nou fer li enn gran responsabilite. Laper lamem me nou pou bizin abitie. ».
Il faudra donc s’habituer à la peur. Tant de commentaires qui, souvent, relèvent du paradoxe. On peut noter de l’humeur générale que de nombreux conducteurs « à la conduite irréprochable » et qui, dès avant l’entrée en vigueur du permis à points, se disaient « stressés » par les points. Alors que d’autres, qui auront modifié leur conduite, accueillent le permis à points favorablement. Ce qui renvoie au commentaire d’Alain Jeannot de l’ONG Prévention Routière Avant Tout : « On a besoin d’un psychologue de la route. » Le comportement du conducteur mauricien serait, pour le moins, « compliqué ».
Par ailleurs, une fois le conducteur « habitué », n’y a-t-il pas de risque de retour à la normale ? « A lalong, kapav dimoun pou retourn parey », dit Sanjana. Un point de vue partagé par M. Jeannot qui citait, le 10 mai même, une étude de l’université de Valence. Selon lui, le permis à points connaît son peek de résultats sur deux ans seulement. Après quoi, les conducteurs seraient suffisamment habiles pour contourner le système. Le permis à points change le comportement. Mais pour un changement à long terme, c’est la mentalité qu’il faut toucher.
Infrastructures
Madame Doris, 50 ans, conductrice depuis 30 ans est catégorique : « Quelque part, le permis à points est une bonne chose par mesure de précaution mais moi je pense que cela n’est pas approprié pour les routes de Maurice. » Pour la PRAT, également, les infrastructures ne « suivent » pas toujours.
Les autorités donnent ainsi parfois l’impression d’« improviser » autour des mesures de signalisation depuis l’entrée en vigueur du permis à points. Un automobiliste, souhaitant garder l’anonymat, a ainsi contacté Le Mauricien durant la semaine écoulée afin d’évoquer ce qu’il considère comme de « l’amateurisme » de la part des autorités. Sur l’autoroute, les couloirs sont désormais numérotés de 1 à 3 ; la voie à l’extrême gauche, la 3, et celle de droite, la 1. « Pourquoi numéroter les lanes ? Ce n’est pas logique », dit-il, surtout qu’on se serait attendu à ce que la slow lane soit la 1, et que la fast lane la 3. « Depuis quand numérote-t-on les lanes ? Des chiffres écrits au bas de la route, cela ne veut rien dire. Ce n’est pas réglementaire. On introduit de nouvelles signalisations n’importe comment ! », s’interroge-t-il.
Autre point flou souligné : les panneaux de vitesse sur l’autoroute. Au cours de la semaine écoulée, un autre conducteur faisait remarquer que sur l’autoroute il y a désormais des panneaux de fin de limitation de vitesse à 80 km/h. Or, faisait-il observer, sur le tronçon Bell-Village/St Jean, il n’y a plus de panneau limitant la vitesse à 110 km/h. Par ailleurs, dit-il, il y a des bretelles donnant accès à l’autoroute et en toute logique, il y aurait dû y avoir des panneaux annonçant la limite de vitesse autorisée. Cette situation, soutient-il, entretient le doute, car on ne sait plus si on peut rouler jusqu’à 110 km/h ou s’il faut se contenter de rouler jusqu’à 60 km/h car sur cette partie de l’autoroute outre les panneaux limitant la vitesse à 80 km/h, il y a également des panneaux limitant la vitesse à 60 km/h en raison des travaux. Et à un autre automobiliste, qui prenait la direction de Curepipe d’ajouter : « J’ai été bloqué sur la fast lane, par une voiture qui n’avait, semble-t-il, pas compris que le panneau de signalisation indiquait une fin de limitation de vitesse. »
Selon l’Acting Director de la Traffic Management and Road Safety Unit, Dev Nathoo : « Les automobilistes sont supposés connaître ces règlements au code de la route. » Après un panneau de fin de limitation de vitesse, on doit revenir au default speed de l’autoroute, soit 110 km/h. Problème : « Il y a tellement de changements de limitation sur l’autoroute, que le conducteur perd ses repères. Pour la sécurité de tous, pourquoi ne pas afficher également la nouvelle limitation, comme cela se fait dans d’autres pays ? »
Selon Ben Buntipilly, les infrastructures seraient « au contraire » beaucoup plus claires qu’avant. Elles auraient « gagné en précision ». Mais pourquoi avoir attendu que le permis à points soit entré en vigueur pour apporter ces modifications ? « Seki dimoun bizin konpran, seki lapolis li konpreansif ek bann problem infrastriktir ki ti ena. Pa ti pe donn lamann akoz problem infrastriktir. Me aster nou pou kontign amelior li. Li enn on-going process. »
« Plus réfléchi »
Le permis à points, dans sa finalité, vise à changer le comportement des automobilistes. Il a pour objectif de réduire le nombre d’accidents de la route. Cette première semaine, il aura rempli ce contrat.
Toutefois, si les moyens employés au départ se voulaient « éducatifs », ils semblent être surtout « répressifs ». La perception est telle que le système est vu comme « lapolis vinn tir lay ar dimoun ». La bienveillance des autorités n’est que rarement mise en avant.
Il existe d’ailleurs bien des flous dans la « pédagogie » employée. Le Mauricien, il y a six mois, expliquait dans ses colonnes la logique suivante : « gagner » des points lorsqu’on commet une infraction crée la confusion.
Et sur les ondes, on peut entendre encore des auditeurs parler de « perte de points ». À Stéphane Victoire d’affirmer : « Je trouve l’idée du permis à points pas mal, mais cela aurait dû être fait de manière plus réfléchie. »
Pour Mme Doris, « le problème c’est que tout conducteur n’est pas à l’abri parce que les autorités n’ont pas très bien expliqué le concept du permis à points aux conducteurs et ce n’est pas évident pour eux ».
Or, certaines opinions — de la presse écrite ou parlée — sont revenues sur le vague qui plane autour du permis à points et notamment, des excès de vitesse.
Pour rappel, c’est une société privée du nom de ProGuard Ltd qui « opère » les 22 caméras fixes et non la police. Et plusieurs versions auront filtré autour des activités exactes de cette société au sein de la TMRSU.
Une première version — une intervention radiophonique — d’un cadre de la police donnait une information erronée. Une deuxième explication d’un membre de la Photographic Enforcement Unit au Mauricien rectifiait le tir…, mais, avec une information incomplète.
Ce n’est que mardi, au cinquième jour de l’entrée en vigueur du permis à points, que Dev Nathoo, Acting Director de la TMRSU, a pu donner une information précise, corrigeant ainsi les deux premières sources.
Ce sont les couacs de ce genre qui alimenteraient le doute chez les conducteurs à propos d’une « sous-traitance » de données publiques par le privé. Les questions relevées sont : y a-t-il possibilité de « tampering with evidence » ? Y a-t-il possibilité de « conflits d’intérêts » ? Pourquoi avoir attendu le 10 mai pour révéler que des employés de ProGuard occuperaient les bureaux de la TMRSU ?
Mais selon la TMRSU, dans un effort de « transparence », l’activité de ProGuard ne requérait qu’un minimum de « human intervention » et serait « sous supervision policière ».
Le permis à points peut débuter sa deuxième semaine. Une deuxième semaine qui verra, au parlement mardi, une PQ du député Joe Lesjongard qui veut tout savoir « sur les dessous du contrat alloué à ProGuard Ltd pour la gestion du réseau de Speed Cameras à travers l’île et l’usurpation présumée des pouvoirs de la Traffic Branch en matière de contrôle du délit d’excès de vitesse sur les routes à Maurice ».
En attendant un premier bilan officiel, chiffré, et analysé, l’humeur des automobilistes corrobore l’état des lieux suivant. En substance, les conducteurs, en général, font plus attention. Mais il est d’autant juste d’affirmer que les conducteurs, en général, sont plus crispés, et dans bien des cas, plus confus. La peur ou le stress influent à court terme. Toutefois, pour changer la mentalité des automobilistes, il faudra revenir aux objectifs « pédagogiques » tels qu’annoncés au départ. Le permis à points, selon la PRAT, n’étant pas un « remède universel ».