Quelques affaires récentes dans l’actualité laissent penser que ce n’est pas sans risque que l’on s’attaque aux hommes du pouvoir pour réclamer justice ou faire entendre des vérités dans l’intérêt du pays. Les revirements de situation dans certains dossiers donnent l’impression que ceux qui sont au sommet de l’État finissent toujours par trouver une parade par la répression ou à travers un système proche de l’abus de pouvoir. L’affaire Varma ou encore les soucis d’Ashwin Dookun viennent ici à l’esprit. Les observateurs s’inquiètent et réclament de la vigilance.
“L’État est en train de détruire les citoyens de Maurice. Il leur fait voir de toutes les couleurs. Je me sens bousculé, persécuté, victime d’une très grosse injustice. Je sais que je ne suis pas coupable de ce qu’on m’accuse : je n’ai jamais demandé à M. Varma et à M. Issack de venir chez moi”, confie Mario Jeannot, qui a été inculpé de complot la semaine dernière après avoir été entendu under warning par le CCID pendant trois jours. Cette semaine, son épouse, Geneviève Jeannot, sera interrogée dans les mêmes conditions. Le calvaire de cette famille ne sera pas pour autant terminé puisque la police pourrait ensuite procéder à l’interrogatoire de leur fils, Florent.
Même sentiment d’injustice du côté d’Ashwin Dookun, ancien président du conseil d’administration de la Compagnie Nationale de Transport, qui avait été viré après avoir critiqué Anil Baichoo sur le dossier de la CNT. “Je pense que les faits sont là et que c’est logique. Nul besoin de revenir sur mon cas, de confirmer ou d’affirmer les choses. C’est tellement clair et flagrant. Je laisse les gens juger par eux-mêmes et tirer leur propre conclusion. Moi, je ne compte pas me laisser intimider. Je peux vous dire que je ne vais pas me laisser faire ou me taire.” Poursuivi pour diffamation par le ministre Baichoo et le Central Procurement Board, Ashwin Dookun a été arrêté par l’ADSU. Comme par hasard, c’est à la même période que la police a débarqué chez lui pour y découvrir trois graines de gandia.
Injustice.
Eddy Sadien, travailleur social, a une interprétation simple de cette situation : “Ces récents cas viennent démontrer que les citoyens deviennent des victimes lorsqu’ils osent s’attaquer à de hautes personnalités de l’État.”
Rappelons que les ennuis de la famille Jeannot sont dus au fait que Florent a allégué avoir été battu par l’ancien Attorney General en mai après un accident de la route. Bénéficiant du soutien de quelques témoins, la famille a référé l’affaire à la justice. Les bouleversements se sont succédé après que le père a dénoncé les membres du gouvernement qui ont tenté de négocier le retrait de l’affaire. En ce moment, la police reproche à la famille d’avoir rencontré les intermédiaires et Yatin Varma. Mais aucun développement n’est intervenu dans l’affaire d’agression reprochée à l’ancien ministre, qui s’était présenté chez les Jeannot avec une bouteille de champagne et un livre sur le pardon. “Tous ces ennuis sont liés au fait que nous avons cherché justice pour notre fils. Il était de notre devoir de ne pas rester tranquille et d’aller de l’avant”, disent les parents de Florent.
Doutes.
Ces deux cas ne sont que des exemples pour souligner la perception qu’ont plusieurs personnes actuellement. Il existe d’autres situations où la réponse de l’État a été particulièrement forte pour répondre aux critiques de citoyens, de syndicalistes, de travailleurs étrangers…
Pour Rajen Bablee, de Transparency Mauritius, afin de balayer les doutes, “il est impératif que la loi soit appliquée sans parti pris et que des sanctions soient prises contre ceux qui ont commis des actes illégaux, qu’ils fassent partie du gouvernement ou qu’ils soient membres du public.” Pour sa part, Jack Bizlall estime que “nous vivons dans une République où l’utilisation des allégations est déjà arbitraire. Pour l’instant, restons dans le cadre du doute. Le doute se trouvant entre la vérité et le mensonge, on ne doit pas opter pour l’un ou pour l’autre pour des raisons de partisanerie politique. Ce serait encore plus dramatique.”
Vérité.
Ashwin Dookun se demande si la liberté d’expression est toujours en vigueur dans notre pays. “On dit que Maurice est un pays démocratique et que le citoyen est libre et a un droit d’expression. Je me demande si c’est vraiment le cas, si l’on se réfère à ce qui s’est passé pour moi. Il suffit de parler et de dire les choses et on est poursuivi pour diffamation. Je n’ai pas peur et rien ne m’empêchera de dire la vérité. Toute vérité n’est pas bonne à entendre, mais si ça peut aider des gens, je préfère m’accrocher à cela que de me soucier si on me mettra d’autres bâtons dans les roues.”
Rajen Bablee soutient “qu’il faudrait qu’il y ait un Freedom of Information Act ou alors un Right to Information Act. Cela permettrait d’avoir plus de transparence dans toutes les sphères de la société. Les procédures pour toute action engageant l’exécutif doivent être clairement affichées et respectées.”
Conviction.
Le Dr Michael Atchia, membre de Democracy Watch, a une analyse différente : “Comparé aux autres pays, on peut dire qu’il y a bien une démocratie à Maurice et que chaque citoyen est libre de s’exprimer et de dire des choses. Ici, nous sommes un pays extraordinairement libre, et les gens peuvent prendre position. Cependant, nous devons veiller à ce qu’il y ait un climat où les gens peuvent venir de l’avant et dire certaines choses. C’est notre travail au niveau de Democracy Watch.”
Jack Bizlall pense que les citoyens ne doivent pas avoir peur. Il leur conseille d’agir avec conviction. “Quand il y a eu la répression organisée dans les années 70 de la part de Ramgoolam père, les jeunes ont quand même agi en toute indépendance. Je dois vous dire que j’ai subi trois interrogatoires de la part du Permanent Secretary du ministère de l’Education à l’époque où j’étais instituteur. Une seule question posée en trois occasions : Êtes-vous membre du MMM ? J’ai répondu oui. À chaque fois. Il faut du tempérament et de la conviction pour ne pas avoir peur.”
Peur.
En ce qui concerne sa lettre de remise en question adressée à Navin Ramgoolam, Jack Bizlall affirme ne pas subir de pression ou de menaces de la part du gouvernement. “D’abord, ils ne peuvent rien faire contre moi. Ensuite, je ne dois rien à personne. C’est mon droit de citoyen de questionner et de critiquer. Ce faisant, j’aide à éliminer la peur chez les autres.”
Eddy Sadien est, lui, moins confiant. Il affirme que face à la “vendetta” de l’État, le citoyen lambda réfléchira à deux fois avant d’oser une action contre une haute personnalité. “Dorénavant, les gens auront de plus en plus peur de dénoncer des injustices qu’ils subiront aux mains de ministres ou d’autres personnalités de l’État. Dimounn pou panse : dime to al denons enn zafer, to kapav retrouv twa dan prizon.” Les graines du mal ont-elles déjà été semées ?