La police n’arrive pas à refaire son image, entraînée dans la gadoue par les agissements douteux de certaines brebis galeuses, écrouées pour des histoires de moeurs, de corruption et poursuivies pour d’autres délits. Le métier perd du galon. Cela peine d’anciens officiers et commissaires, pour qui la situation actuelle est liée à une absence de discipline, un recrutement trop approximatif et une forte ingérence politique.
Valérie et Nadine (prénoms fictifs) sont deux adolescentes de 15/16 ans. Le lundi 23 juillet, elles ont choisi de faire une petite tournée dans la capitale, accompagnées d’une de leurs connaissances. La balade les mène aux abords du bureau du Premier ministre. Une voix masculine les salue d’un “booonjooooourr” langoureux, digne d’un galan kolonn du dimanche. Comme d’autres adolescentes de leur âge et nombre de femmes, Valérie et Nadine sont habituées à ce type de réaction. Mais le Don Juan du lundi n’est autre qu’un des policiers en uniforme montant la garde devant le portail du bureau premierministériel. Pour bien souligner ses dispositions, voilà le trentenaire en uniforme, sourire charmeur aux lèvres, qui récidive, avec sa salutation évocatrice à l’intention des deux collégiennes. Tout cela sous le regard amusé de ses collègues…
Ce petit incident peut sembler banal. Mais il intervient à un moment où la force policière se retrouve de plus en plus accablée par de graves critiques qui mettent en doute le professionnalisme de ses officiers et fustigent leur absence d’éthique.
Enn dite.
Entre-temps, l’enquête sur la policière qui a permis à un individu d’avoir un contact direct en prison avec un trafiquant se poursuit. Idem pour celle sur l’inspecteur accusé de viol et de sodomie sur une de ses collègues, tandis qu’un autre à la main baladeuse attend les conclusions après la plainte portée à son encontre par une adolescente de 15 ans. Tout cela, dans le sillage du lourd revers subi par la police après l’enquête ratée dans l’affaire Harte.
Parallèlement, même si les cas ne sont pas toujours rapportés, la torture, la brutalité physique, les agressions verbales et le non-respect des citoyens font toujours partie de la culture de certains policiers, qui se croient autorisés à des excès parce qu’ils portent l’uniforme. Sur la route, les anecdotes entre conducteurs ne manquent pas pour illustrer une corruption qui se pratique quotidiennement et où il est possible d’échanger une quelconque contravention contre “enn dite”. Et lorsque cela touche le trafic de drogue et d’autres délits graves, les conséquences sont particulièrement lourdes pour les citoyens et le pays dans son ensemble.
Fort heureusement, cette dégradation n’a pas gangrené l’ensemble de la force, qui abrite toujours une majorité d’officiers responsables dédiés à faire respecter l’ordre et la paix. Mais au fil du temps, les choses se sont dégradées. C’est le constat que font d’ailleurs de vaillants policiers, aujourd’hui à la retraite, et qui observent ce qui se passe avec beaucoup d’amertume. “C’est triste de voir de jeunes policiers impliqués dans des affaires de moeurs. Cela découle d’un manque de sérieux et de rigueur dans le recrutement”, souligne cet ancien commissaire de police, à la retraite depuis une dizaine d’années.
Ingérence politique.
La situation se serait dégradée à tel point qu’un certain laxisme s’est installé au sein de la force policière et que des officiers ne sont plus motivés pour travailler. “La vocation n’existe plus. C’est juste un travail qui permet d’avoir un salaire.” Un ancien officier à la Traffic Branch déplore que certains fassent preuve d’un manque de courtoisie évident envers les membres du public. Il note également qu’en raison d’ingérences politiques, certains se croient protégés et se sentent intouchables.
Sentiment que partage un ancien inspecteur de police. Ce “backing politique” serait ainsi responsable de la décadence qui règne au sein de la force policière à tous les niveaux et qui a vu certains hauts gradés devenir des yes-men.
Le recrutement est aussi remis en question. Aujourd’hui, n’importe qui se retrouve enrôlé dans la force policière, déplorent certains observateurs. “Res zis pou pran lougarou dan lapolis”, ironise l’ex-officier du Traffic Branch.
Sévérité.
Un ex-caporal, qui se disait toujours fier d’avoir servi dans la police, ne le clame plus avec autant de joie. Pour lui, la force policière s’est tellement dégradée que les nouvelles recrues n’ont pas le respect voulu à l’égard de leurs supérieurs. “Avant, il y avait plus de sévérité et nous craignions tous d’avoir un blâme et d’être sanctionnés.” Aujourd’hui, confirme un autre ancien commissaire, “il n’y a aucune instance pour prendre les sanctions qui s’imposent pour faire régner la discipline”. Il précise même qu’à son époque, les policiers étaient sur la corde raide avec la Disciplinary Court, qui pouvait prendre des mesures contre les brebis galeuses.
Ce non-respect de la hiérarchie, il l’impute au fait que les hauts gradés n’ont pas la formation voulue pour inculquer la discipline à leurs subordonnés. “Ena sef ek sef”, dit-il. Et comment faire régner l’ordre alors qu’on n’est pas soi-même discipliné, se demande-t-il. L’ancien inspecteur soutient que certains hauts gradés “nek rod grander” et se chamaillent entre eux au lieu de faire leur travail convenablement et donner le bon exemple. “Lontan, kot ti tann sa bann zafer ki nou pe tande zordi la ?” Reprenant les paroles d’un ancien collègue, il souligne que “enn balon ki mont vit, li desann pli vit ki li ti monte.”
Les deux anciens commissaires se disent très contrariés. L’image de la police a été ternie par un petit groupe de brebis galeuses, mais c’est sur l’ensemble de la force que le blâme est jeté.