Il y a quelques semaines a paru dans ces pages la première partie de « Vers une histoire du fouriérisme à l’île Maurice  », Cahiers Charles Fourier, 2007 / n°18 de Jean Fornasiero, professeur d’études françaises à l’université d’Adelaïde (Australie). Dans son article, elle traite du personnage de Charles Fourier et d`une doctrine qui a laissé sa marque sur la société mauricienne. Voici la deuxième partie de ce texte qui nous éclaire sur les idées de Fourier.
En général, les phalanstériens de Maurice n’étaient jamais en peine de montrer leur piété et leur respect des leçons de l’Evangile. Lors de leur premier banquet en 1847, un « homme pieux » s’est levé pour prononcer un toast à la religion. A ce moment-là, « tous les convives se sont levés ensemble par un mouvement spontané et se sont inclinés avec respect. » Ce sentiment s’exprime de nouveau avec ferveur à l’occasion du banquet de 1848, mais cette fois un « homme pieux » fait plus explicitement le lien entre l’« admirable théorie » de Fourier et « les principes du plus pur christianisme », avant qu’un camarade enchaîne en proposant un toast à Pie IX. Sur le moment, cette comparaison et cet hommage n’attirent aucune réponse de la part de l’Eglise, mais tout change à partir du 19 mai, lorsque l’abbé Masuy prononce dans la cathédrale de Port-Louis une violente attaque contre les fouriéristes et leur « école de scandale et d’immoralité ». Entre temps, une vente de livres phalanstériens, dont quelques exemplaires de la Théorie des Quatre Mouvements, avait porté à l’attention des autorités ecclésiastiques les idées avancées de Fourier sur le mariage et la condition des femmes. Face aux sarcasmes de l’abbé, qui traite tous les phalanstériens d’« insolents blasphémateurs », la riposte fouriériste est d’abord conciliatrice. Le Mauricien réplique aux accusations d’hérésie et d’obscénité en offrant à l’abbé Masuy d’assister au cours de Science sociale d’Evenor Dupont. Invitation qui reste, bien entendu, sans réponse. D’ailleurs, les rédacteurs du Mauricien eux-mêmes se montrent de plus en plus gênés par la question des « innovations matrimoniales » prônées par le Maître. La polémique continue donc de plus belle.
Il est vrai que cette querelle survenait à une période où l’Eglise catholique, inquiète des progrès du protestantisme sous le régime colonial anglais, était en voie de renforcer son influence à l’île Maurice. D’ailleurs, la mission du Père Laval, commencée en 1841, répondait à une attente qui, pour la population francophone de l’île, était tout aussi patriotique et identitaire que spirituelle. Cette mission gallicane répondait à la revendication formulée dès 1831 par Adrien d’Epinay, l’ami et mentor politique d’Evenor Dupont. Toute querelle avec les autorités catholiques posait donc pour les hommes religieux et patriotes qu’étaient les fouriéristes de Maurice un problème grave. De leur côté, les missionnaires ne voulaient pas céder un pouce du terrain spirituel si patiemment reconquis. Pour R. d’Unienville, il était « certain que les missionnaires se sentirent interpellés par les sujets abordés lors du premier banquet phalanstérien (A la Religion !… Aux faibles !… Aux délaissés !…). » L’abbé Masuy était justement l’un de ces missionnaires qui n’entendaient pas laisser le champ libre aux disciples de celui qu’il nommait avec sarcasme le « DIVIN Fourier ». Abandonnant sa tolérance initiale, il saisit l’occasion du débat sur l’immoralité des théories de Fourier pour renforcer son autorité auprès de ses ouailles, c’est-à-dire la population blanche de Port-Louis (et donc le public que visaient aussi Le Mauricien et Le Cernéen). Or, l’abbé se répandit en injures non seulement contre les idées humanitaires en vogue dans le milieu intellectuel, mais aussi directement contre ceux de ses paroissiens qu’il tenait pour responsables de leur dissémination — dont l’un des fondateurs du Mauricien, Eugène Leclézio. La guerre de la presse venait de commencer.
Etant donné les propriétaires et les histoires respectives des deux journaux dans lesquels la bataille se poursuivit pendant plus d’un an, il n’est guère étonnant que Le Cernéen ait été le premier à abandonner la lutte pour défendre les idées de Fourier et que Le Mauricien ait résisté plus longtemps avant de céder à l’inévitable. L’alliance qui avait permis aux deux journaux de s’unir dans la défense du principe associatif fut définitivement brisée en juillet 1849. Abandonnant enfin son « extrême indulgence pour les songes creux » de son rival, Le Cernéen céda entièrement le terrain au Mauricien et, en reprenant sa position anti-socialiste, redevint en effet son adversaire acharné. La brèche ouverte par l’opposition religieuse avait permis à la politique de réinvestir le terrain. Dans un débat sur les mesures à adopter face aux difficultés économiques auxquelles le pays se heurtait alors, Le Mauricien continuait de prôner les bienfaits de l’Association, de la diversification de la production et de la répartition proportionnelle des bénéfices, malgré l’opposition du Cernéen, laquelle se manifestait dans une série de lettres, d’articles et « d’extraits de journaux français où le fouriérisme se trouvait mis en posture ridicule. » Cette guerre ne cessa qu’en 1850, après l’échec relatif du dernier banquet fouriériste, qui ne réunissait plus qu’un nombre de convives très réduit par rapport aux deux cents convives de l’année précédente. Et, surtout, après qu’Eugène Leclézio, « toujours le premier animateur du Mauricien », eut fait sa paix avec l’Eglise.
Toutefois, si le fouriérisme finit par diviser les classes intellectuelles de Maurice, que ce soit à propos de l’économie, la politique ou la religion, et si certains de ses disciples, comme Eugène Leclézio, y renoncèrent dès 1850, tel ne fut pas tout de suite le cas d’Evenor Dupont. En compagnie de ses camarades Ernest d’Unienville et Autard de Bragard, entre autres, il continua le combat jusqu’en 1853 au moyen d’une tentative d’association industrielle : il s’agissait de la Société Séricicole, association qui n’atteignit pourtant jamais le stade d’essai proprement fouriériste. Après la faillite de la Société, il abandonna le militantisme en faveur d’une carrière dans la magistrature.
Ainsi se termine l’aventure phalanstérienne telle que nous la raconte R. d’Unienville. Il est intéressant de constater que, malgré les différences politiques, économiques et démographiques entre la France et l’île Maurice et, malgré la diversité de professions qui semble caractériser les disciples mauriciens, le profil sociologique de l’Ecole mauricienne reste essentiellement le même que celui de l’Ecole de Paris. Si l’on ajoute au nombre des disciples les noms des poètes qui fréquentaient les banquets fouriéristes, cette impression ne fait que se renforcer. Parmi eux, Jacques Delisse, scientifique et grand propriétaire, nous rappelle, en plus des grands thèmes des Fous de Béranger et des poètes fouriéristes français, les vues sur l’Association qu’il tirait de ses préoccupations professionnelles :
Et cet animalcule, imperceptible à l’oeil,
Qui de notre marine est le funeste écueil :
Lui que l’on supposait d’une matière inerte,
Dans la mer il construit sa cellule entre-ouverte.
Et puis, après un siècle, un continent paraît !
Mais ce travail d’Hercule, un seul ne le pourrait. Zoophytes nombreux ! Polypes ! Madépores ! L’Association transsude de vos pores.
Il est clair que Delisse, comme Henri Lolliot et d’autres poètes du groupe, cherchait plutôt là à rivaliser avec ses homologues de la métropole qu’à faire chanter le peuple, comme l’y exhortait Le Mauricien.
Poètes et planteurs confondus, les dirigeants du mouvement mauricien, comme leurs homologues français, faisaient partie d’une élite intellectuelle : leur groupe se composait principalement de futurs notables, parmi lesquels on comptait hommes politiques, avocats, propriétaires, médecins, industriels, artistes et intellectuels, bref des personnalités ayant toutes laissé leur marque sur la société mauricienne, marque qui a duré bien après que leur aventure fouriériste fut terminée. Somme toute, ce sont des trajets individuels et une histoire collective qui méritent d’être mieux connus. Pour passionnant que soit le récit qu’en fait R. d’Unienville, il nous laisse sur notre faim en ce qui concerne la signification de cet épisode dans l’histoire générale du socialisme mauricien : omission que l’auteur admet avec une grande honnêteté en signalant que tout reste à faire concernant la place du fouriérisme dans les « déferlements successifs de revendications sociales et politiques qui se sont [succédé] à Maurice de 1850 à nos jours ». Tout en souhaitant la réalisation prochaine d’un tel travail, ajoutons qu’il reste encore à intégrer pleinement l’épisode mauricien dans l’histoire du fouriérisme proprement dit. Les quelques détails que nous avons pu relever sur les relations entre le groupe mauricien et l’Ecole de Paris suffisent à nous convaincre de l’intérêt que présenterait une étude élargie du sujet et à poser déjà un certain nombre de questions. Quelle est la résonance particulière du thème associatif dans une société qui subissait les effets combinés de la crise de l’industrie sucrière, de l’émancipation des noirs et de l’immigration indienne ? Si nous avons quelques notions sur l’intérêt que ce thème suscitait chez les planteurs, nous n’avons aucun écho de la réflexion qu’il aurait suscité chez les classes travailleuses. Quelle était l’influence de la situation religieuse à Maurice sur la formation ou l’évolution intellectuelle de Laverdant ? La liste pourrait s’allonger, mais contentons-nous pour l’instant du grand pas qui vient d’être franchi et participons avec plaisir à notre pittoresque « Excursion phalanstérienne dans l’île appelée Mauricheusse ».