L’Âge de Pierre ne s’arrêta pas parce qu’il n’y avait plus de pierres. L’humanité avait décidé de faire une transition à ce qu’il y avait de mieux pour elle. C’est ce qu’écrivait Steven Chu, Prix Nobel de Physique, dans sa lettre de démission au Président Obama en tant que Secrétaire d’État à l’Énergie.
Si accord il y aura à Paris, ce sera tout sauf suffisant pour éviter une hausse de température de 2oC au-dessus du niveau de l’ère préindustrielle. Les États-Unis n’abandonneront pas le « fracking » de sitôt et la Russie s’y mettra sous peu. Même l’Allemagne ne produit finalement que 2 % de son énergie à partir du solaire ou de l’éolienne. Les économies d’énergie n’y ont pas donné les résultats attendus. La transition énergétique française est irréaliste, selon les dires de l’Académie des Sciences, et la génération photovoltaïque y est en déclin. Non seulement une taxe carbone ne fait pas l’unanimité dans le monde, mais il y a plus de $ 5 300 milliards de subventions annuellement accordées aux énergies fossiles. Les efforts des pays émergents sont loin d’être à la hauteur, ces pays dépassant déjà l’Europe en termes de contribution historique au changement climatique. Tout cela sans compter le risque de feux de forêts ou encore d’émanation de carbone du permafrost avec la montée des températures.
Même si les chefs d’État décident de tourner le dos aux énergies fossiles, l’infrastructure énergétique mondiale ne se transformera pas du jour au lendemain. Or le temps fait atrocement défaut. Promouvoir des installations nucléaires sécurisées, introduire des bâtiments et des modes de transport zéro carbone, capturer le CO2, la photosynthèse artificielle ne sont pas des solutions à la portée de tous, même si nous nous y attelons pendant toute une génération.
Le droit à l’adaptation
Dans ce contexte, tout en maintenant la nécessité d’atténuer les causes du changement climatique, les pays en voie de développement, y compris les Petits États Insulaires (PEI) et l’Afrique, doivent exiger que l’adaptation soit la priorité absolue et que l’intérêt des groupes les plus vulnérables soit au centre de toutes les négociations.
Les victimes du changement climatique ont droit à une réparation qui doit être financière, technique, sociale et morale. Il faudra aussi éviter que ceux qui sont exposés aux risques du changement climatique en deviennent des victimes. Les pays développés accueilleront-ils les migrants du climat ? Avant d’en arriver là, il faudra consolider la capacité des pays vulnérables à s’adapter au changement climatique.
Cela ne signifie nullement que l’atténuation des causes du changement climatique n’est pas essentielle. Elle est critique car elle donnera davantage de temps à la priorité absolue que doit être l’adaptation. C’est là également qu’il faut justement soutenir les pays qui n’ont pas les moyens d’atténuer leurs émissions de gaz à effet de serre. Le potentiel des économies d’énergie est le secteur qu’il faut aborder en premier. Par exemple, cela rendra plus facile l’intégration des énergies renouvelables de nature variable. Or deux tiers de ce potentiel reposent sur des politiques et des mesures qui font défaut aujourd’hui, selon le Vienna Energy Forum. L’Inde s’attaque au problème, entre autres. en promouvant massivement les lampes LED actuellement. La modernisation et l’intégration des systèmes d’énergie provoquent des économies d’énergies significatives à l’échelle des « mini-grids » du Lesotho au Bangladesh en passant par le Maroc. La génération décentralisée passe par l’efficacité énergétique d’abord. Aux États-Unis, le programme de remplacement des réfrigérateurs énergivores a été un succès, menant même une baisse des prix de ces appareils. En Allemagne, un programme de maîtrise de la demande aurait pérennisé le succès de sa transition énergétique et réduit sa dépendance sur le charbon. La réduction des émissions, avec un bénéfice qui pourra atteindre $ 60 par tonne de CO2 évitée, favorisera l’émergence d’un secteur économique lié aux services énergétiques. Le stockage d’énergie n’est pas toujours viable aujourd’hui, mais l’intégrer à la maîtrise de la demande peut changer la donne.
Ainsi, avec l’adaptation au changement climatique, les économies d’énergies doivent être nos objectifs au COP21 de Paris. Les populations des PEI et d’Afrique, comme les communautés les plus vulnérables partout où elles se trouvent au monde, y trouveront aussi des moyens de diminuer leurs dépenses, de créer des emplois et de réduire la pollution locale. Globalement, cela nous rapprochera de la transition énergétique. Il sera peut-être trop tard pour la limite des 2oC, mais nous aurions essayé.
Le pape François le rappelait il y a peu : la dérive consumériste de certains est largement responsable du changement climatique qui afflige surtout les plus faibles parmi nous. Le système économique dominant est foncièrement injuste envers les hommes comme envers la nature. Notre gourmandise est la source de notre sort et n’a d’égale que l’indifférence de ceux qui ont le pouvoir d’agir.
Cette capacité de transformer ainsi l’énergie, à commencer par le feu dès l’Âge de Pierre, est unique à l’espèce humaine. Elle est plus remarquable que le langage et s’avère être universelle, un trait de toutes les civilisations. En moins de trois siècles nous en avons abusé, brûlant sciemment presque toutes les ressources en énergie accumulées pendant des millions d’années.
Serions-nous, donc, moralement moins évolués que l’homme de l’Âge de Pierre ?