Sous sa fresque bon enfant, il nous balance du lourd avec une démarche presque militante. Un rap réfléchi autour de thèmes sociopolitiques. Certains auront peut-être entendu Non a sarbon lors de la campagne Say no to coal, ou la bande-son de la campagne No to biometric ID Card, Mo pas pou donn. Pas de pseudo, ni de bling, il se prénomme tout simplement Sooklam Appadu, et fait du rap pas comme les autres.
Si on devait lui trouver un blaze de rappeur qui lui collerait bien à la peau, ce serait sans doute MC Introvert. Un puzzle sans mode d’emploi que l’on assemble dans le flou. “Mo inpe timid”, lance-il d’un ton sérieux. Mais derrière ses binocles, et son petit air de geek mal coiffé, se trouve une véritable “bwat tapaz”, comptant plus d’une cinquantaine de maquettes sur YouTube rien qu’en l’espace d’une année. Des morceaux rap, hip-hop, du freestyle en créole, aux paroles très controversées à l’instar de Krwayans (i)rasyonel, Prodwi derive, Pl*klitik ou encore Retrospektif lindiferans. Ce sont, en fait, des observations quotidiennes que cet étudiant de 27 ans, issu de Rivière du Rempart, relate sur papier chaque soir dans son carnet pour ensuite les retranscrire en audio. Un journal intime, en quelque sorte, qu’il partage avec le public. “Depi tipti mo ekrir mo lazourne dans enn ti diary aswar. Pou mwa, se enn fason devide. Plitar mo reorganiz zot pou fer bann sante”, explique l’artiste.
Monologues.
Sur papier le langage est clair, mais en vrai, il est un éternel incompris. Et cela au sens propre du terme. “Mo pa pou kav fer la conversation ar piblik, ni guet dans lizie ou tini ban koze ant bann sante”, explique-t-il. Avec Sooklam Appadu, une simple conversation se transforme en débat philosophique. Il reformule ses phrases plusieurs fois pour bien se faire comprendre, questionne sa propre rhétorique sans que l’on ne le lui demande et enchaîne sujet après sujet. Il rime même ses phrases inconsciemment. On a du coup l’impression d’assister au brainstorming d’un nouveau morceau, sauf que ce n’est pas le cas. “… si to get bien, ki litilite fer enn album. Eskiz mwa, mo pe koz tro boukou. Kan mo plume dans mo lame, li osi li ale em”, réalise-t-il après quelque temps. Et en plus de ce qui est pour lui “un handicap social”, Sooklam Appadu a une frayeur étonnante de la foule. Si ce n’était pour les campagnes de Jeff Lingaya, on n’aurait peut-être jamais remarqué le talent de cet étudiant de l’UTM.
Liens.
Ce qui est particulièrement intéressant avec notre MC, c’est sa manière cryptique de dire les choses. Pour ses morceaux, il s’assure religieusement à ce que chaque phrase soit liée avec une autre, amplifiant davantage le contraste entre ses idées conflictuelles. “Li koma dir mo ranz enn puzzle mo amene. Sof ki se mo prop puzzle ki mo inn bizin asanble”. Des petits détails que l’on remarque difficilement à la première écoute. Mais Sooklam ne fait pas dans la simplicité, il s’exprime souvent en parabole. “Ena kam demann mwa kan mo pou ekrir enn sante pou enn ti 35. Me mo inn deza fer li, zot pa inn remarke”. Outre la qualité audio quelque peu amateur de ses enregistrements, on ne pourrait lui reprocher grand-chose. Tout est réalisé avec les moyens du bord, à l’aide d’un simple microphone sur Audacity, un logiciel gratuit. Pour la partie musicale, hormis quelques titres réalisés en collaboration avec d’autres musiciens locaux, Sooklam s’approprie des pistes instrumentales gratuites ou « free beats » qu’il déniche sur internet.
Activisme.
Alors que les compositions s’accumulent sur YouTube et Soundcloud, quelques amis affiliés à la plate-forme Say No To Coal lui proposent de collaborer sur la bande-son Non a sarbon en 2013. Pour Sooklam, ce sera l’élément déclencheur, qui engendrera des prestations live, notamment lors des démonstrations dans les rues, muni d’une petite enceinte portative, aux côtés d’autres musiciens impliqués dans le projet. “Mo pena vreman enn fib social, me to freyer disparet et to integre otomatik kan to entoure ar dimounn ki pans parey kouma twa”, dévoile-t-il. On le sollicitera une nouvelle fois pour la vidéo Mo pas pou donn, en marge de la campagne No To Biometric ID Card l’année dernière. Un vidéoclip devenu viral peu de temps après sa publication sur la toile. De nouvelles performances s’ensuivent, lui permettant de vaincre sa frayeur de la foule et de se faire connaître davantage. “Sa ti enn experians kinn inspir plis konfians en mwa. Sirtou kan mo truv boukou dimounn idantifie zot atraver bann parol la”.
Malgré ses pensées divergentes, Sooklam garde les pieds sur terre. “Si nou get byin, mo pa vreman afekte par tou bann problem mo koze dans mo bann sante, me ena zafer bizin koz li si nou anvi ena sanzman. Ki li pou enn koz, ki li personel”. Il ne prétend pas être un dénonciateur ou vouloir changer le monde, mais plutôt d’inciter à la réflexion. Pour lui, le rap est également une façon de mettre de l’ordre dans son esprit. Un MC aussi introverti que genuine.