UMAR TIMOL

Le système sert à perpétuer, par divers moyens, le pouvoir et les privilèges des puissants au sein de la société. Sa force tient au fait qu’il exerce une emprise presque absolue sur nos vies mais que nul, ou presque, ne sait qu’il existe. Ainsi, il est omniprésent, inséré dans notre quotidien, semblable à une ombre qui nous accompagne, décide, dans une grande mesure, de nos destins, mais cette violence, puisque c’est bien de cela qu’il s’agit, est le plus souvent douce. Elle peut être brutale, la domination brise alors les corps, mais le système privilégie d’autres méthodes. Comment est-ce qu’un tel mécanisme, grotesque à bien y voir, parvient à perdurer ? D’abord parce qu’il contrôle, par le biais des images et des mots, notre pensée. On a le sentiment, d’une prolifération extrême de l’information, que tout peut être dit et tout est dit, cette liberté suscite une certaine ivresse, et que tout le monde, par la magie de la technologie, se sent investi du pouvoir de participer au débat public, d’altérer le cours des choses mais cette hétérogénéité masque un véritable conformisme. Ainsi, le système impose des limites à la pensée, ce n’est pas ce qu’il dit qui est important mais ce qu’il ne dit pas, ce qu’il passe sous silence. Ce silence, alors que la parole explose, est cette frontière invisible entre le permis et l’interdit. On ne parlera donc jamais des racines profondes du pouvoir, celles qui organisent et structurent la société mais du pouvoir apparent qui devient la cible choisie de toutes les critiques. On nous offre des divertissements qui ne sont pas anodins mais qui détournent notre attention de ce qui est véritablement important. Et mieux encore, on peut nous inciter à un comportement qui va à l’encontre de nos intérêts immédiats. On peut considérer que c’est la clef de voûte de la domination. On croit être au plus proche du vrai mais ce ‘vrai’ n’est qu’un fragment au sein d’un vaste ensemble qui est caché, invisible. Tout le monde n’est évidemment pas dupe. Quelques voix s’élèvent et dénoncent. Mais le système sait délégitimer ses voix en utilisant une rhétorique de la diabolisation. Ceux qui sont critiques sont des extrémistes sinon même des fous. Le système peut aussi monter de toutes pièces des actes de violence et leur faire porter le chapeau. Il sait fabriquer ce monstre – son altérité radicale – qui devient l’objet programmé de toutes les haines. On comprend que ces voix demeurent aux marges, quand on ne les supprime pas tout simplement. Le système, par ailleurs, adopte une stratégie d’une grande efficacité, qui est la récupération des ‘élites’. Il se trouve au sein de toute société des têtes pensantes, des êtres qui ont, à divers degrés, de l’influence, ceux qui sont le plus aptes à déchiffrer les mécanismes de l’oppression, ce qui les rend éminemment dangereux. On les ‘récupère’ en les intégrant dans des réseaux de pouvoir, qui servent, par exemple, à les aider dans leurs carrières ou à les propulser sur la scène publique et on parvient ainsi à les neutraliser. L’ingéniosité de cette stratégie s’explique par le fait qu’elle leur donne l’illusion du pouvoir alors même qu’ils sont des dominés, qu’ils sont les pantins ou les idiots utiles du système. On constate que ce sont souvent ces élites qui sont à l’avant-garde du combat contre ‘l’oppression’ ou ‘l’injustice’ alors qu’ils sont soumis, sans le savoir, à une oppression bien plus pernicieuse. Ils se croient lucides, d’autant plus qu’ils sont généralement intelligents, mais nul aveuglement n’est plus insidieux. Mais la véritable force du système, comme je l’ai dit plus haut, tient à son invisibilité. Il est ancré au sein de nos vies, il est l’air qu’on respire, les lois qu’on respecte, le système financier, le système éducatif ou encore et surtout la politique mais on ne le voit pas. On pourrait le comparer à un spectre qui possède le corps d’un être qui n’y croit pas. Et c’est sa force. Et son génie. Le pouvoir qui domine et écrase, revêtu du masque parfait de son invisibilité. On ne peut se révolter contre un système dont on ignore l’existence. On ne peut se libérer de l’oppression alors qu’on ne sait même pas qu’on est opprimé. Ainsi, il parvient à se perpétuer, étendant toujours plus loin les tentacules de la domination. Pour qu’une infime minorité puisse jubiler, il faut que la majorité souffre, son asservissement consenti.