La presse ne cesse de faire l’éloge de ceux qui ont réussi. On ne compte plus, dans les pages des journaux, ces ‘people’ qui nous racontent, non sans vanité, leurs exploits. Ce n’est pas un grand mal car il nous faut effectivement célébrer la ‘réussite’ et la quête de la reconnaissance est tout à fait légitime. On évitera, cependant, de trop réfléchir au caractère d’une insularité qui fait d’un crapaud un boeuf.
J’aimerais, quant à moi, évoquer ceux dont on parle peu, qui demeurent dans l’ombre.
Je m’explique.
J’ai depuis peu un nouvel ami, un mauricien, il a la quarantaine et il m’a parlé de son parcours, somme toute, remarquable. Il a fait ses études dans un des collèges de l’élite, ensuite boursier de l’état français, il a fait un doctorat en sciences dans une université française suivi d’un postdoctorat en Asie dans une grande université puis d’un deuxième, cette fois-ci, aux États-Unis. Il a publié des articles dans des revues scientifiques réputées. On peut considérer, à juste titre, que c’est un cerveau qui mérite d’occuper les plus hautes fonctions dans notre société.
Dans un pays normal qui sait la valeur de l’intelligence, on lui aurait littéralement couru après pour solliciter ses compétences.
Il est donc retourné à Maurice il y a une dizaine d’années de cela, optimiste et convaincu qu’il trouverait de l’emploi rapidement. Il a postulé à de nombreux emplois mais sans succès. Il a compris très vite que la méritocratie n’existe pas et que le critère déterminant, pour être recruté, est la proximité avec le pouvoir politique. Il a du subir les commentaires cyniques de certains lors des entrevues, ‘kouma ou ena ene tonn sa dan Maurice’ et l’arrogance d’autres qui se croient tout permis parce qu’ils sont les pantins des puissants du jour. Quelqu’un lui a même suggéré « al vann dalpouri ».
Il travaille aujourd’hui dans une entreprise dans le secteur de l’immobilier, qui ne requiert pas son expertise poussée.
Je lui ai parlé longuement. C’est un être humble, nourri de spiritualité. Mais j’ai entrevu dans son regard une lassitude. Celle de savoir qu’il a tant à donner à cette société mais qu’elle n’en veut pas. Celle aussi de savoir que ce sont souvent des incompétents qui contrôlent les rênes du pouvoir.
On a beau critiqué notre système éducatif mais il parvient néanmoins à créer une élite, qui brille de tous ses feux. On ne compte plus les mauriciens, étudiants dans les grandes universités, qui sont parmi les meilleurs dans la classe, dont le talent est reconnu de tout un chacun. Et ce sont ces mêmes qui font de brillantes carrières à l’étranger.
Certains veulent retourner au pays.
Mais que leur propose-t-on ? Les galipettes de politiciens, assoiffés de pouvoir, qui sont prêts à toutes les indignités ? Une population, elle-même avide d’argent et complètement lobotomisée ? La certitude que leurs ambitions buteront toujours sur celles des protégés ? La culture du communalisme et du castéisme ? La quasi certitude que s’ils postulent pour en emploi ils ne seront même pas sélectionnés pour l’entrevue d’embauche ? Qu’ils découvriront ensuite que la personne recrutée est bien moins qualifiée qu’eux ?
Que leur propose-t-on ?
Avant de partir on a parlé de l’arrogance insulaire et des nouveaux maîtres du monde, de leur impudeur. On s’est quittés en se disant que cette société du paraître a oublié le plus important, le caractère éphémère et passager de ce monde.
Puis je lui ai posé quelques questions : Quel est donc ce Mal qui ronge ce pays, qui en fait un monstre qui dévore sa progéniture, ses plus beaux enfants ? D’où vient-il ? Quel est donc ce Mal qui nous confine à la médiocrité ? Et que se passera-t-il quand cette médiocrité nous éclatera à la figure ? Quels sont donc ces êtres qui nous dirigent ? Se regardent-ils parfois dans le miroir ? Quelle est donc cette alchimie du pouvoir qui les rend ainsi, prêts à tout, prêts à tricher, à mentir, des monstres en effet ?
Il n’a pas su quoi me répondre.
Vous lirez bientôt dans la presse people un article à propos d’un nouvel archétype de la réussite à la mauricienne. Cette quête de la reconnaissance est légitime. Je l’ai dit. Mais il y a aussi ces hommes et ces femmes de l’ombre. On parle peu d’eux. Etre ou paraître dans la presse ne leur dit pas grand-chose. Ils veulent tout simplement trouver leur place dans cette société, la place qu’ils méritent. Rien de plus, rien de moins. Mais on leur refuse cela. C’est ainsi que se construit le tombeau d’une nation.