Les relations économiques entre Maurice et la Tunisie restent encore largement en deçà de leur potentiel. En 2025, les exportations mauriciennes vers la Tunisie ont représenté moins de Rs 1 million, principalement dans le textile et l’habillement, tandis que les importations en provenance de Tunisie ont atteint Rs 368 millions, soit un déficit commercial d’environ Rs 367 millions pour Maurice. Parmi les principaux produits tunisiens importés figurent les médicaments, l’huile d’olive et l’huile d’olive extra vierge, les dattes, les produits alimentaires, les céréales, le fromage fondu ou encore certains produits de décoration.
Au-delà du déséquilibre commercial, c’est surtout la faiblesse des échanges qui apparaît comme un enjeu. Les exportations mauriciennes vers la Tunisie ont notamment fortement reculé depuis la période post-Covid. Pour les acteurs des deux pays, l’objectif consiste désormais à passer d’une relation commerciale limitée à une coopération structurée autour des investissements, des services, des chaînes de valeur et de l’accès aux marchés africains.
Ces perspectives ont été au cœur des échanges organisés conjointement par le Tunisia Africa Business Council (TABC) et l’Economic Development Board autour du renforcement des liens économiques entre les deux pays. Pour Sachin Mohabeer, Deputy CEO de l’EDB, la complémentarité entre les deux économies constitue précisément le point de départ d’une coopération plus ambitieuse. « La Tunisie dispose d’un formidable capital humain, d’une base industrielle solide, d’une proximité naturelle avec l’Europe et d’une forte expérience technologique. De notre part, l’île Maurice apporte un accès privilégié aux marchés de l’Afrique orientale et australe ainsi qu’aux pays de l’océan Indien. »
L’enjeu serait donc de construire une plateforme permettant aux entreprises des deux pays de combiner leurs avantages respectifs. Maurice cherche notamment à se positionner comme base régionale pour les entreprises tunisiennes souhaitant se développer en Afrique subsaharienne. Le Freeport pourrait être utilisé pour des activités à valeur ajoutée et la réexportation vers des marchés de la SADC, notamment l’Afrique du Sud. « La Tunisie vous ouvre la porte de l’Europe et du Maghreb et Maurice, c’est la porte de l’Afrique subsaharienne et de l’océan Indien », résume Sachin Mohabeer.
Cette approche trouve un écho du côté tunisien. Anis Jaziri, président du TABC, met en avant que son organisation accompagne déjà des entreprises tunisiennes dans leur implantation sur plusieurs marchés africains, notamment en Côte d’Ivoire, au Sénégal, au Cameroun, en RDC et au Kenya. « Aujourd’hui, c’est une première avec l’île Maurice », explique-t-il, annonçant son intention de venir prochainement dans le pays avec une délégation tunisienne. Pour lui, les échanges actuels restent insuffisants : « Les échanges restent aujourd’hui faibles, nous devons les développer. » La place financière mauricienne suscite également un intérêt particulier. La convention contre la double imposition entre Maurice et la Tunisie, en vigueur depuis octobre 2008, constitue l’un des instruments sur lesquels les entreprises peuvent s’appuyer pour structurer leurs opérations, sous réserve du respect des règles applicables. « Je sais que c’est une place financière de première importance, c’est une vraie plateforme pour l’Afrique. Beaucoup d’institutions financières, beaucoup de fonds d’investissement sont implantés sur place », souligne Anis Jaziri.
L’EDB identifie plusieurs domaines susceptibles de donner un nouvel élan à la coopération entre les deux pays : numérique, santé et pharmacie, agro-industrie, services financiers, logistique et énergie. Dans le numérique, les entreprises tunisiennes peuvent notamment envisager Maurice comme une base pour servir les marchés africains anglophones, tout en bénéficiant d’un environnement bilingue français-anglais. Dans la santé, la Tunisie dispose d’un savoir-faire pharmaceutique qui pourrait être associé aux infrastructures et à l’accès régional offerts par Maurice, notamment pour la production de génériques et les dispositifs médicaux. Le même principe s’applique à l’agro-industrie, à la logistique et aux énergies renouvelables. L’objectif est de dépasser la simple relation fournisseur-client pour intégrer les deux pays dans des chaînes de valeur régionales.
Pour Haliima Soreefan, Manager Middle East and North Africa à l’EDB, « Maurice et la Tunisie partagent une vision commune : renforcer leur présence sur le marché africain ». Elle estime que les entreprises tunisiennes peuvent notamment exploiter le centre financier et le port franc mauriciens pour accéder à certains marchés africains. La coopération pourrait aussi se jouer dans le financement des entreprises. Shailen Sreekeessoon, consultant, estime que le potentiel dépasse les seuls échanges commerciaux : « La véritable opportunité se trouve dans la création de passerelles entre nos deux écosystèmes. »
Il cite notamment les possibilités de levées de fonds, de private equity et de structuration d’opérations transfrontalières à Maurice pour financer des projets africains. « L’objectif ne serait pas simplement de faire circuler des capitaux entre les deux pays, mais de mettre en commun nos compétences, nos réseaux et nos capacités financières pour accéder ensemble à des marchés plus larges. »
Côté tunisien, Jalel Tebib, directeur général de la FIPA-Tunisie, met en avant une base déjà existante. La Tunisie compte 4 296 entreprises étrangères, représentant près de 500 000 emplois. En 2025, les investissements directs étrangers ont dépassé 3,5 milliards de dinars, en hausse de 30 %, selon les chiffres présentés. « Pour le cas de l’île Maurice, nous avons une dizaine d’entreprises qui proviennent de votre pays avec des investissements cumulés de plus de 33 millions de dinars tunisiens et plus de 618 postes d’emploi », indique-t-il. La présence tunisienne à Maurice est également établie, avec plus d’une soixantaine d’opérateurs au gré des chiffres présentés.
Pour Jalel Tebib, il s’agit désormais de « multiplier les intérêts, les partenariats et les investissements dans les deux pays ». Une coopération renforcée entre l’EDB, la FIPA, le TABC et les organisations patronales pourrait ainsi transformer les contacts existants en projets, en s’appuyant notamment sur les appartenances communes au COMESA et à la Zone de libre-échange continentale africaine.

