Dans le sillage de la sortie de son roman Floréal, sorti aux éditions des Busclats, collection des Éditions Gallimard, la romancière Elisabeth Hennebert a bienveillamment accepté de nous parler de son projet et de son cheminement dans l’interview qui suit. Ce court roman, qui a pour élément fondateur le cimetière juif de Saint-Martin, que l’auteure a eu l’occasion de visiter avec sa classe en tant qu’enseignante de géographie au Lycée La Bourdonnais il y a quelques années, est dense et prenant. Cependant, à une question du Mauricien sur le besoin ou non d’être sur place pour écrire sur un lieu, la romancière affirme : « L’Internet a révolutionné la possibilité de se renseigner sur la réalité d’une scène que l’on doit décrire. Ainsi je viens de finir une nouvelle historique sur un combat dans un château à l’Ouest de la France où je n’ai pourtant jamais mis les pieds. »
On a l’impression que c’est une histoire vraie, presque une histoire de famille que vous racontez. Est-ce que c’est une pure fiction ou une vraie histoire ?
Mes personnages sont fictifs. En revanche, d’abondantes recherches m’ont permis de donner une coloration vraisemblable aux parties historiques et techniques. Et puis, ma famille, comme toutes les familles, est une vaste névrose en bande organisée. Le déni, le refoulé, le secret, la jalousie fondée sur des injustices d’enfance, l’héritage, la haine farouche et les sororités secrètes ou officielles : bienvenue chez moi.
Combien de temps avez-vous mis pour écrire ce roman ?
Les 30 premières pages étaient d’abord une nouvelle, commencée à Maurice même il y a cinq ans. Puis, mon éditrice, Marie-Claude Char, ainsi que la critique Michèle Gazier m’ont poussée jusqu’au bout (sans me pousser à bout !) de mes idées pour en faire un roman. J’ai eu beaucoup de chance que deux professionnelles aussi compétentes m’accordent un véritable échange éditeur-écrivain comme il n’en existe quasiment plus. Aujourd’hui, plusieurs livres sont publiés sans être ni entièrement relus ni corrigés par l’éditeur.
Qu’est-ce qui a déclenché cette histoire ?
J’enseignais l’histoire et la géographie au Lycée La Bourdonnais quand des collègues m’ont recommandé une sortie scolaire au Jewish Detainees Memorial de Beau-Bassin. Les organisateurs de visites de groupe le savent : certains guides sont de véritables éteignoirs, d’autres allument le feu. Madame Vanessa Calou – à ne pas confondre avec son homonyme britannique, récemment médiatisée à propos des Chagos – a été pour mes élèves et moi une conférencière bouleversante à laquelle Floréal rend hommage. D’un micromusée qui aurait pu servir de prétexte à l’entre-soi communautaire, elle a fait un lieu de mémoire universel où son identité de Mauricienne a croisé celle des détenus juifs. « Mes morts ont rencontré vos morts », dit le personnage de Vivienne Avril.
Dans la réalité, je ne connais rien de la vie privée de Mme Calou. Mon personnage est imaginaire pour tout ce qui n’est pas son métier de guide du Mémorial. C’est une fiction, mais une fiction qui s’inspire d’une personne que j’ai vu œuvrer avec intelligence et passion.
Comment avez-vous procédé pour la recherche historique ?
J’ai enquêté sur cette détention de juifs à Maurice, épisode méconnu de la Seconde Guerre mondiale et auquel Nathacha Appanah a consacré son roman Le dernier frère. Chargée des cafés-débats historiques à l’Institut français de Maurice, j’ai choisi d’en organiser un sur le Jewish Detainees Memorial, en invitant Vanessa Calou, son directeur, Owen Griffiths, et Alain Gordon-Gentil, auteur de deux romans et d’une pièce de théâtre sur le sujet. Le public était au rendez-vous et s’est passionné pour le débat, bien relayé par les médias mauriciens.
Pourquoi ce titre, « Floréal » ?
Le mot est d’abord un cadeau pour une romancière. Localité résidentielle huppée à Maurice, Floréal est au contraire, en France, un mois du calendrier révolutionnaire de 1792. Ce choc entre quartier chic et révolution compactés en trois syllabes, je ne pouvais que m’en emparer. C’est aussi un « nom plein de chlorophylle » bien accordé à la personnalité du narrateur, qui est parfumeur.
« Floréal » n’est pas votre premier roman; il y a aussi eu « Amer ». Un auteur (dans votre cas en particulier) a-t-il besoin d’être sur place pour écrire sur un lieu ?
L’Internet a révolutionné la possibilité de se renseigner sur la réalité d’une scène que l’on doit décrire. Ainsi, je viens de finir une nouvelle historique sur un combat dans un château à l’Ouest de la France, où je n’ai pourtant jamais mis les pieds. J’ai trouvé tous les noms des lieux-dits, des bourgades, les distances entre eux, sur Google Earth. J’espère avoir créé l’illusion que je chemine sur ces routes depuis que j’ai trois ans.
J’ai publié quatre romans, un recueil de nouvelles, de nombreuses critiques; j’ai aussi écrit six pièces de théâtre. Aller sur place pour cueillir la poésie d’un lieu (pourquoi pas à Maurice, mais pourquoi pas aussi ailleurs), cela peut servir de déclencheur d’inspiration. Mais de l’idée au livre fini, il y a un travail acharné, si possible dans une pièce à l’écart du bruit, devant le clavier d’un ordinateur sans charme.
Dans un lieu trop séduisant, vous ne travaillez plus. Être au calme pour écrire est un luxe dont je mesure chaque minute le prix : j’ai passé plusieurs années sans écriture, prise par le bruit et la fureur du trop-plein de travail et de vie familiale. Maintenant que j’ai un rythme professionnel plus tranquille et que mes enfants sont grands, je peux écrire sans avoir l’impression de voler du temps à tout le monde.
Votre narrateur et personnage principal est un homme. Est-ce difficile de se mettre dans la peau d’un homme pour écrire ?
Depuis que j’écris, j’ai presque aussi souvent inventé des narrateurs que des narratrices. Je suis incapable de vous dire pourquoi certaines histoires commencent par une voix masculine ou féminine. Les personnages s’imposent à moi, c’est tout. Pour une romancière, c’est passionnant, et même excitant, de s’imaginer en homme. Exactement comme de se penser arabophone quand on est francophone, grande quand on est petite, ou même objet ou animal quand on est un être humain (j’ai écrit et mis en scène une pièce dont les personnages étaient les meubles d’un cabinet médical).
Le narrateur est aussi un « nez ». Est-ce un choix délibéré ?
C’est le fruit d’un hasard, puis d’un travail. Dans une brochure publicitaire, j’ai lu un jour l’interview d’un créateur de parfums best-sellers pour les marques les plus prestigieuses. À propos de ses voyages dans les capitales de la jet set mondiale, il disait : « Chaque ville a une odeur. » Cette phrase a fait galoper mon imaginaire de géographe.
J’avais commencé l’histoire de Victoria, une Mauricienne élégante et dure à cuire cachant un passé douloureux. Mais elle tournait à vide, car je ne voyais pas qui lui donnerait la réplique. D’un coup, il m’est apparu comme évident que son partenaire, et donc le narrateur, devait être parfumeur. Quoi de plus frivole en apparence que le parfum ? Mais les liens entre senteurs et mémoire sont forts, et je voulais remonter dans le passé enfoui des personnages. Puis j’ai travaillé le sujet et interrogé des professionnels du secteur pour comprendre comment percevoir le monde uniquement par l’odorat.
J’ai été ravie de découvrir que vous et moi identifions 400 odeurs différentes alors qu’un nez professionnel peut en distinguer jusqu’à 4 000. Or, c’est le fruit d’un travail d’écriture que fait le « nez » pour enrichir son vocabulaire de l’odorat. À l’aide d’un carnet de senteurs, il développe sa précision olfactive en décrivant quelle sensation, quelle image, quel souvenir réveille en lui chaque fragrance. N’est-ce pas merveilleux pour une romancière de découvrir que l’éducation d’un « nez » passe par une activité d’écriture ?
Et puis le parfum s’est avéré une belle métaphore de l’amour, à la fois frivole en apparence, mais qui peut embellir seul une vie inodore. Alors même que mes personnages n’ont aucune bonne raison d’avoir confiance en l’amour, j’ai confiance à leur place et je finis par les convaincre. J’ai beaucoup bataillé avec eux, croyez-moi ! C’est entêté un personnage parfois. Mais je ne suis pas quelqu’un qui accepte un monde irrémédiablement condamné à la haine. C’est ce qui me fait lever le matin. Ils ont fini par céder. Vous verrez…
Êtes-vous toujours à Maurice ?
J’ai quitté Maurice en 2020 pour enseigner l’histoire et la géographie en français et en anglais dans un lycée public de la banlieue parisienne. Sinon, j’écris sans cesse. Par exemple, un de mes courts textes dramatiques vient d’être récompensé et publié par le Théâtre 13, à Paris. Je vais voler sa devise à mon directeur de thèse de doctorat, l’historien Pascal Ory. C’est une citation de l’écrivain latin Pline l’Ancien « Nulla dies sine linea » (« Pas un jour sans écrire au moins une ligne »). J’adopte entièrement cette maxime.
————————
LIBRAIRIE LE TRÈFLE — Le 17 avril à 16h : Séance de dédicaces d’Elisabeth Hennebert
Ancienne professeure de géographie au Lycée La Bourdonnais, la romancière Elisabeth Hennebert a sorti fin 2025 un court roman, Floréal, aux éditions des Busclats, une collection des Éditions Gallimard. Le 17 avril, elle sera à la librairie Le Trèfle, à Curepipe, à partir de 16h, pour une rencontre avec les lecteurs et une séance dédicace.
« À l’île Maurice, habiter Floréal, c’est comme se parfumer Guerlain : un signe extérieur de richesse. Victoria et Léonard y sont voisins et se sont toujours évités. Jusqu’à ce 2 novembre, où ils se découvrent un point commun inattendu : le cimetière de Beau-Bassin. Pour Léonard le parfumeur, tout commence par l’odeur des chrysanthèmes. Mais se recueillir sur une tombe, c’est aussi remonter le cours de la mémoire, démystifier les légendes familiales et relire l’histoire des esclaves africains, des engagés indiens, des commerçants chinois, des négriers français, des colons britanniques et de la centaine de détenus juifs venus mourir ici, à 12 000 kilomètres de leur guerre. »
Floréal est une histoire dense et captivante, avec une intrigue bien ficelée qui amène le lecteur dans les méandres des légendes familiales et dans la petite histoire qui porte le poids de la mémoire. Elle évoque une période peu connue de l’histoire de Maurice, avec l’accueil de détenus juifs à la prison de Beau-Bassin. Floréal est à découvrir.

