ÉTAT-OCÉAN — Atelier stratégique : Rodrigues: faire de l’économie bleue, un levier de transformation

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Ambition: passer d’une activité fondée essentiellement sur la capture à une industrie de la mer, créatrice de valeur ajoutée

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Un atelier stratégique a réuni, les 19 et 20 octobre, au Cotton Bay Hotel, des partenaires institutionnels, financiers et internationaux autour d’une ambition majeure : faire de l’économie bleue un véritable levier de transformation de Rodrigues. Il en ressort que la pêche apparaît comme un secteur pivot, capable d’entraîner dans son sillage toute une chaîne d’activités économiques. Mais un défi de taille attend désormais les décideurs.

Et si l’avenir économique de Rodrigues se jouait en grande partie au large de ses côtes ? Entourée par l’océan Indien, l’île possède un patrimoine maritime qui pourrait contribuer davantage à son développement. Pourtant, la richesse de la mer ne se mesure pas uniquement au nombre de poissons capturés. Elle se mesure aussi aux emplois créés, aux entreprises qui émergent, aux revenus des pêcheurs, aux infrastructures construites et aux possibilités offertes aux jeunes générations. C’est toute cette équation économique qui était au centre de l’atelier stratégique consacré à l’économie bleue, organisé les 19 et 20 octobre, au Cotton Bay Hotel.
L’ambition affichée est considérable : harmoniser les stratégies d’investissement, rapprocher les institutions et les partenaires financiers et bâtir une économie insulaire plus intégrée, inclusive et résiliente. Pour Rodrigues, l’enjeu dépasse largement le secteur de la pêche. Il s’agit de réfléchir à un nouveau modèle de développement, capable de mieux valoriser les ressources marines, de diversifier les activités économiques et de renforcer les capacités productives de l’île.
Moteur économique
Derrière chaque bateau de pêche, il y a des familles, des revenus et des emplois. Derrière chaque capture, il existe une chaîne économique qui peut faire vivre des pêcheurs, des transporteurs, des commerçants, des transformateurs et des entreprises locales. Mais pour que cette richesse profite pleinement à Rodrigues, il faut pouvoir débarquer, conserver, transformer et commercialiser les produits dans des conditions adaptées.
C’est là que se situe l’un des grands défis de l’économie bleue : passer d’une activité essentiellement fondée sur la capture à une véritable industrie de la mer, créatrice de valeur ajoutée. La pêche pourrait ainsi devenir le point de départ d’un ensemble d’activités complémentaires, allant de la pêche hauturière à l’aquaculture, en passant par la transformation agroalimentaire, la logistique maritime et l’exportation.
Une telle évolution nécessiterait des investissements structurants, un accès plus adapté au crédit, des compétences techniques renforcées et une coopération étroite entre les secteurs public et privé. L’objectif n’est pas simplement de pêcher davantage, mais de faire en sorte que chaque poisson débarqué puisse générer davantage de valeur, de revenus et d’emplois à Rodrigues.
Parmi les axes prioritaires évoqués figure le développement d’un port de pêche. Un tel projet pourrait constituer un tournant pour l’organisation de la filière halieutique. Car au-delà d’un simple lieu de débarquement, un port adapté aux besoins des professionnels pourrait accueillir des services de maintenance, des espaces de stockage, des installations de conservation, des activités de manutention et des infrastructures destinées à faciliter les opérations des navires. Son développement pourrait également stimuler l’investissement privé et ouvrir de nouvelles perspectives aux jeunes désireux de travailler dans les métiers de la mer.
Mais un port ne devient un moteur économique que s’il s’inscrit dans une stratégie cohérente : équipements appropriés, gestion efficace, débouchés commerciaux, financement durable et préservation de l’environnement marin. La question centrale sera donc de déterminer comment cette infrastructure pourrait répondre aux besoins réels des pêcheurs tout en soutenant une nouvelle génération d’activités économiques.
Le développement d’une flotte capable d’opérer au large, dans le respect des règles applicables à la zone économique exclusive, représente une autre piste stratégique.
La pêche hauturière pourrait contribuer à diversifier les sources d’approvisionnement, à développer des compétences spécialisées et à créer des emplois dans les domaines de la navigation, de la mécanique navale, de la sécurité maritime et de la conservation des produits.
Cependant, cette ambition exige des moyens financiers importants. L’acquisition et l’entretien des bateaux, le carburant, les équipements de navigation, les assurances, la formation des équipages et les normes de sécurité représentent des coûts qu’il faudra intégrer dans toute étude de faisabilité. La durabilité des ressources halieutiques devra également être une priorité.
La croissance économique ne peut reposer sur une exploitation qui compromettrait les ressources dont dépendront les générations futures. Le véritable défi consiste donc à construire une filière compétitive, responsable et capable de générer des revenus sur le long terme.
Une autre faiblesse que toute stratégie de développement doit prendre en considération concerne la conservation des produits périssables. Sans équipements frigorifiques adaptés et sans chaîne du froid fiable, les possibilités de commercialisation restent limitées. Les pertes peuvent augmenter, la qualité des produits se détériorer et les producteurs se retrouver dans une position défavorable au moment de négocier leurs prix.
Pertes de valeur
Le développement de chambres froides et d’installations de transformation pourrait donc jouer un rôle essentiel. Ces infrastructures permettraient d’étudier de nouvelles possibilités de conditionnement, de conservation et de commercialisation, tout en favorisant l’émergence de petites et moyennes entreprises.
L’atelier a également fait ressortir la question des infrastructures d’abattage, qui devra être examinée selon les besoins locaux et dans le respect des exigences sanitaires et environnementales. À terme, une chaîne de valeur mieux organisée pourrait permettre à Rodrigues de conserver une plus grande part des retombées économiques liées à ses productions.
Certes, l’économie bleue ne se limite pas à la pêche. Les ressources océaniques peuvent aussi ouvrir des pistes de développement dans les domaines de l’énergie, de l’eau et de l’aquaculture. Ainsi, le projet Deep Ocean, évoqué lors des échanges, s’inscrit dans cette réflexion intégrée. Il envisage plusieurs usages potentiels des ressources marines, notamment pour la production d’électricité, l’approvisionnement en eau, l’aquaculture et la climatisation. Pour une île confrontée aux contraintes propres aux territoires insulaires, ces possibilités méritent une évaluation approfondie.
Des études scientifiques, techniques, financières et environnementales devront cependant déterminer les technologies appropriées, les coûts d’investissement, les besoins en maintenance et les bénéfices potentiels pour la population. Si certaines solutions s’avèrent viables, elles pourraient contribuer à diversifier les infrastructures et à soutenir de nouvelles activités productives. L’enjeu est de ne pas considérer les projets maritimes de manière isolée, mais d’examiner les synergies possibles entre l’énergie, l’eau, la pêche et l’industrie locale.
Mais aucune ambition économique ne peut se concrétiser durablement sans financement adapté. Pour les pêcheurs, les coopératives et les entrepreneurs locaux, l’accès au crédit demeure un élément déterminant lorsqu’il s’agit de moderniser des équipements, d’acquérir un bateau, de construire une chambre froide ou de développer une activité de transformation. La participation des partenaires financiers à cet atelier revêt donc une importance particulière.
La Development Bank of Mauritius (DBM), MauBank et d’autres institutions pourraient être appelées à examiner des mécanismes adaptés aux réalités des entreprises rodriguaises, sous réserve de leurs critères de financement et de l’évaluation des projets. Des solutions tenant compte des risques propres aux activités maritimes, des délais de rentabilité et des capacités de remboursement pourraient aider les porteurs de projets à franchir le cap de l’investissement.
Toutefois, les financements devront s’accompagner de projets économiquement viables, d’une gestion rigoureuse et d’une évaluation transparente des résultats attendus. Le véritable succès ne se mesurera pas au montant des investissements annoncés, mais à leur capacité à créer des activités durables, à renforcer les entreprises locales et à améliorer les revenus des familles.
Pour Rodrigues, l’éloignement géographique représente une contrainte économique majeure. Même lorsqu’un produit est de qualité, son accès aux marchés dépend de la régularité du transport, des coûts logistiques et de la capacité à préserver sa fraîcheur.
Le renforcement du transport maritime figure ainsi parmi les axes de réflexion. Une meilleure organisation des liaisons et de la logistique pourrait faciliter l’acheminement des équipements et des marchandises nécessaires au développement des entreprises.
Le transport aérien des produits frais a également été évoqué, parallèlement aux perspectives de développement et d’agrandissement de l’aéroport. Une telle orientation pourrait permettre d’étudier de nouveaux débouchés pour les produits de la mer et d’autres productions périssables. Mais elle nécessitera une analyse approfondie des coûts de fret, des volumes disponibles, de la demande commerciale et des infrastructures de stockage. Car produire davantage ne suffit pas : il faut pouvoir vendre, transporter et livrer dans des conditions économiquement viables.
L’atelier a rassemblé des représentants de plusieurs institutions nationales et internationales, parmi lesquelles la FAO, la Banque mondiale, la Banque africaine de développement, le Programme des Nations unies pour le développement, les ministères concernés, l’Assemblée régionale de Rodrigues, la Mauritius Ports Authority et la Mauritius Shipping Corporation Ltd. La présence de ces différents acteurs a permis d’ouvrir un dialogue autour de la coordination des investissements et des possibilités de soutien au développement de l’économie bleue.
Des soutiens ont été évoqués du côté de la FAO et de la Banque africaine de Développement. La prochaine étape consistera à préciser les modalités d’accompagnement, les projets prioritaires et les ressources susceptibles d’être mobilisées. L’implication des ONG, des coopératives, des entreprises et des communautés de pêcheurs sera également importante pour veiller à ce que les décisions répondent aux besoins du terrain. Une stratégie efficace devra réunir les compétences techniques, les moyens financiers et l’expérience des acteurs locaux dans un cadre de collaboration durable.
Feuille de route
À l’issue des discussions, le commissaire de la Pêche, Louis-Ange Perrine, a indiqué que des contacts réguliers seraient établis entre les partenaires stratégiques afin de dégager une feuille de route pour le développement de l’économie bleue à Rodrigues. Un rapport doit également être préparé pour rendre compte des travaux de l’atelier et préciser les suites à donner aux propositions formulées.
Cette démarche sera déterminante. Une feuille de route efficace devra permettre de hiérarchiser les projets, d’identifier les responsabilités, d’établir des échéances et de définir des indicateurs permettant de mesurer les résultats. Elle devra aussi préciser les conditions dans lesquelles les investissements pourront être financés et mis en œuvre. Car le temps des échanges doit maintenant ouvrir la voie à celui de l’action.
Plusieurs pistes susceptibles de transformer le potentiel maritime de Rodrigues en opportunités économiques ont été mises en lumière. Mais une question essentielle demeure : comment faire en sorte que cette nouvelle ambition se traduise concrètement dans la vie quotidienne des Rodriguais ?
Les pêcheurs auront-ils accès à de meilleures infrastructures ? Les jeunes pourront-ils trouver des emplois dans les métiers de la mer ? Les entrepreneurs locaux pourront-ils obtenir les financements nécessaires ? Les produits rodriguais pourront-ils atteindre de nouveaux marchés dans des conditions compétitives ? Les réponses dépendront de la qualité des décisions prises, de la coordination entre les partenaires et de la capacité à passer des propositions aux projets réalisables.
L’économie bleue pourrait devenir un levier important de diversification, de création d’emplois et de renforcement de la sécurité alimentaire. Mais elle devra s’appuyer sur une gestion durable des ressources, une participation réelle des acteurs locaux et une répartition équitable des retombées économiques.
Cela dit, l’océan représente une ressource naturelle, mais aussi une responsabilité collective. Il peut offrir des possibilités nouvelles à l’économie rodriguaise, à condition que les investissements soient réfléchis, que les projets soient viables et que les engagements se traduisent en résultats mesurables.

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