Fuite des cerveaux

Javed Vayid

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Double Boursier de l’État français & Entrepreneur mauricien 

Le « brain drain » est un phénomène dont on entend souvent parler de nos jours. Nous avons assisté à de longs débats, des observateurs ont commencé à tirer la sonnette d’alarme, des articles de journaux ont couvert de façon extensible le sujet.

Cela fait pourtant plusieurs années que l’on sait que Maurice est le premier pays en Afrique et le 5ème pays au monde à souffrir de cet exode de talents (Rapport OCDE 2016).

Au-delà des chiffres officiels, il suffit de demander aux étudiants à l’étranger s’ils se voient évoluer à Maurice, et aux parents s’ils voient l’avenir de leurs enfants ici. Plus objectivement, c’est de constater le faible taux de Lauréats qui reviennent au pays – malgré une obligation légale de rendre les années d’étude en échange d’une bourse – pour réaliser l’ampleur du problème. Plus de 70% d’entre eux ne rentrent pas au bercail !

Bien qu’être lauréat ne soit pas forcément synonyme de succès, cette catégorie représente tout de même « l’intelligentsia » qui contribue aujourd’hui dans une large mesure à améliorer la vie économique et sociale d’autres pays.

 

Il n’y a pas de données officielles pour quantifier la diaspora qui est souvent décrite comme étant nos citoyens les plus compétents. Il est certain que le Mauricien mérite amplement son sobriquet de « traceur » : le réseau international est bien établi et nous avons bonne réputation.

Par ailleurs, le fait est encore plus surprenant quand le phénomène touche les entrepreneurs. Le nombre de fondateurs qui ont l’intention de quitter le pays est alarmant. Depuis la pandémie, beaucoup d’entreprises locales se sont internationalisées. Il fallait non seulement « think out of the box » mais surtout sortir de cette boîte pour respirer à nouveau (on était bien en état d’asphyxie). Ces prises de risque ont tourné à l’avantage des entrepreneurs qui ne sont plus dépendants du marché local. Cependant, quand on constate la facilité de faire du business sur d’autres territoires et quand on évolue dans un environnement sain, la comparaison se fait au détriment de Maurice.

Cela me fait penser à ce coup de gueule d’un jeune entrepreneur, qui, après avoir vendu son entreprise à eBay, est revenu s’installer sur l’île, pour repartir à peine quelque temps plus tard « dégoûté » selon ses propres termes. Aujourd’hui il est basé à Singapour où son travail est reconnu par le Président, et son entreprise est financée par Google. Dans ce cas, l’adage « un de perdu dix de retrouvé » ne fonctionne pas. Il est grand temps de se remettre en question.

 

L’herbe plus verte ailleurs ?

 

Je réside entre Maurice, Les Émirats et la France.

Maurice, à bien des égards, constitue toujours un eldorado pour sa qualité de vie. Quand je demande à mes amis français de justifier de payer tant de taxes, ils répondent que grâce aux impôts, ils ont de bonnes routes, une éducation et un service de santé gratuits. Je leur apprends qu’à Maurice aussi on a tout cela et que le transport est gratuit pour les étudiants et les retraités, tout en payant trois fois moins de taxes, avec la mer et le soleil en prime !

 

Au lycée, on apprenait la définition de l’American Dream. Aujourd’hui, c’est du Dubai Dream dont il s’agit réellement. Les UAE ont accueilli le plus grand nombre de millionnaires en 2021 et parallèlement il s’agit du pays le plus « Safe » au monde : une combinaison qui explose toutes les statistiques. L’économie des Émirats connaît sa plus forte progression depuis 2012 et mon domaine de prédilection, l’événementiel, ne s’est jamais porté aussi bien. Dans un tel environnement, il est possible de réaliser économiquement en une année, l’équivalent de ce qu’on aurait produit sur un quinquennat à Maurice.

Sous certains aspects, l’herbe est, de loin, bien plus verte ailleurs.

Travailler à l’étranger et revenir en vacances à Maurice semble donc être la nouvelle devise.

 

Est-il possible de renverser cette tendance ?

Quand on prend l’exemple de cette lauréate du QEC, diplômée du MIT aux États-Unis et Data Scientist pour Coinbase ou cet entrepreneur mauricien basé à Paris qui compte révolutionner la blockchain, on se demande vraiment ce qu’ils feraient à Maurice !

Les problèmes provoquant ces exodes sont institutionnalisés, ancrés dans le fonctionnement de notre société. De ce fait, si l’on ne procède pas à une réforme du système, il sera impossible de renverser cette tendance. La corruption, le nivellement vers le bas, la perception d’une absence de méritocratie ne peuvent pas disparaître sans prise de décisions politiques.

Conséquemment, la réflexion serait plutôt de savoir comment compenser cette fuite de talents Mauriciens en accueillant des talents étrangers. Y a-t-il une stratégie pour attirer les GAFA ? Y a-t-il une stratégie pour attirer les grands talents de ce monde : scientifiques, athlètes, artistes, producteurs…? Nous voulons attirer les étrangers, basé sur leur capacité d’investissement : un minimum requis pour les entreprises ou pour une propriété privée. Toutefois, le seul critère financier ne peut déterminer la progression sociale et l’évolution d’un pays.

Le secteur privé a également son rôle à jouer. J’ai récemment collaboré avec un « quant », un analyste quantitatif en finance de marché, double diplômé de l’école Polytechnique et de l’Université Marie Curie, l’un des meilleurs cursus au monde. Ce « quant » aurait pu s’envoler pour New York, à Wall Street, où il croulait sous les offres d’emplois avant même la fin de son diplôme. Il a pourtant choisi de revenir au pays, tout en partageant une anecdote d’une grande banque qui lui a proposé un salaire de 30,000 roupies par mois alors qu’il venait de décliner une proposition à 100,000 USD / an. Naturellement, je lui ai donc demandé pourquoi il est rentré et il me répondit que c’était pour demeurer proche de sa famille.

Je me souviens de mes années étudiantes où je rentrais une fois l’an : fouler le sol mauricien, entendre notre langue créole, savourer la première rougaille me procuraient un plaisir indescriptible et suffisaient à me rappeler que nous sommes Mauriciens jusqu’au plus profond de notre être. Peu importe où l’on se trouve dans le monde, cette touche d’authenticité, cette zone de confort, cette énergie particulière ne pourra jamais être substituée.

 

Le levier émotionnel serait-il alors le seul qui puisse être utilisé pour soulager l’hémorragie ?

 

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