Quelques jours après son expulsion du MMM, la mairesse de Beau-Bassin/Rose-Hill, Gabriella Batour, sort de son silence. Entre incompréhension face à une décision qu’elle juge précipitée, défense de son mandat et mise en avant de son bilan, elle revient sur son parcours, les défis rencontrés et les projets structurants engagés pour la ville.
Quelques jours seulement se sont écoulés depuis votre expulsion du MMM. Comment avez-vous vécu cette étape?
J’ai accueilli cette décision avec surprise, mais surtout dans l’incompréhension, car nous sommes à la veille des prochaines élections mairales, prévues normalement pour le 15 mai. Cette révocation, annoncée devant la presse samedi après-midi après un comité central au conseil de Beau-Bassin/Rose-Hill, n’a pas été un choc, mais je reste perplexe face à cette décision hâtive.
C’est une décision unilatérale. Il n’y a eu aucune consultation. Nous ignorions que le sort des conseillers municipaux serait abordé. En tant qu’élue, agir avec éthique et principes aurait exigé un dialogue avec les principaux concernés, notamment moi-même en tant que maire. Mon nom a été cité à plusieurs reprises dans des entretiens radiophoniques par le président du MMM, insinuant que je ne restais à mon poste que pour les privilèges et le salaire. Je tiens à préciser que j’ai d’abord été élue par les citoyens du Ward 2 pour être leur représentante au conseil municipal. C’est avec beaucoup d’humilité que j’ai accepté l’engagement d’être mairesse l’année dernière, car il y a énormément à accomplir pour cette ville.
Cette révocation remet en question le choix de l’électorat urbain. Nous sommes 13 conseillers concernés, et je suis la seule mairesse dans ce groupe. Selon l’article 37 (1) (b) de la Local Government Act, si un membre cesse d’appartenir au groupe sous la bannière duquel il a été élu et choisi comme candidat, il est appelé à quitter son siège de conseiller municipal. Cependant, la procédure m’interpelle : comment peut-on agir sans consultation préalable et sans même remettre une lettre officielle notifiant que nous ne faisons plus partie du parti ?
Comptez-vous contester cette révocation ? À ce jour, le travail continue. J’attends toujours cette lettre. Une fois cette correspondance reçue, les procédures pour signifier cela au ministère seront entamées. Pour moi, je suis appelée à travailler jusqu’à nouvel ordre. Contester légalement la révocation consisterait à s’engager dans des années de lutte et les procédures sont très lourdes, alors que le travail de terrain est immédiat. Il y a urgence à aider les citadins. Il est dommage de ne pas respecter le choix démocratique fait par les électeurs il y a un an. Il est aussi dommage de voir que nous en sommes arrivés à ce point. Dire que nous nous attachons à des privilèges est un argument facile qui ne rend pas justice à notre engagement.
Comment vivez-vous cette situation avec les conseillers et administrateurs de la ville ? Si nous sommes des professionnels, cela ne change rien aux relations avec les conseillers et administrateurs de la ville. Le travail doit continuer pour ne pas pénaliser la ville. Je reste objective et concentrée sur mon mandat. Je suis là pour servir en ma capacité de conseillère et mairesse jusqu’à la fin, et mon service ne s’arrête pas aux querelles partisanes.
Qu’est-ce qui marquera la fin de votre mission ? Si l’on suit l’article 37 que j’évoquais, c’est au parti d’écrire officiellement au secrétaire de la ville pour faire déclarer le poste vacant. C’est clair que cela interviendra bientôt. Nous n’allons pas réinventer la roue, les faits sont là.
Les citadins vous ont découverte comme mairesse l’année dernière. Parlez-nous de votre parcours professionnel et politique !
Je possède une licence en sciences politiques. J’ai été boursière en 2011 à la fin de mon cursus scolaire en allemand. Je parle quatre langues, dont l’allemand. J’ai d’ailleurs dix ans d’expérience dans la médiation culturelle pour une clientèle germanophone. J’ai aussi fait mes études à l’Université de Maurice en sciences politiques avec une spécialisation en relations internationales. La politique a toujours été mon domaine de prédilection.
J’ai rejoint le MMM en 2017, après avoir interviewé plusieurs femmes engagées, notamment l’actuelle ministre Arianne Navarre-Marie, alors très active en tant que femme en politique. Je me suis toujours intéressée au leadership féminin en politique, particulièrement dans la région africaine. Dans cette lignée, j’ai poursuivi mon chemin dans la recherche auprès de grands professeurs, qui m’ont donné l’occasion de me professionnaliser. Aujourd’hui, je poursuis une maîtrise en recherche (MPhil by Research) à l’Université de Maurice, où je travaille sur l’histoire de l’esclavage.
Pour moi, faire de la politique active, c’est mettre en pratique les connaissances théoriques acquises à l’université dans le cadre de mes études en sciences politiques. En tant que jeune femme et ayant beaucoup d’énergie à donner, je mets aujourd’hui cette expertise au service de ma ville et, pourquoi pas, de mon pays. La politique est un défi. Je le fais également par passion, car elle sert un but commun. Je veux bâtir une société inclusive. Nous avons beaucoup de défis à relever pour le bien commun et pour la création d’une société épanouissante.
Considérez-vous que les obstacles auxquels vous êtes confrontée font partie de votre parcours professionnel et politique ?
Les obstacles ont toujours fait partie de ma vie et il y en aura d’autres. Un chemin tout tracé et facile n’a jamais été mon parcours. Je me relève toujours malgré les difficultés. Certes, tout cela pousse à la réflexion et à la remise en question pour mieux atteindre ses objectifs et servir au maximum.
J’ai un long parcours dans le social au service du bien commun, où j’ai servi les plus vulnérables. Les problèmes, j’en ai côtoyé, parce que c’est un métier où l’on utilise comme outil l’écoute active et la proactivité. Je compte aller vers cela comme vision à long terme et, surtout, apporter de nouvelles idées pour que tout le monde puisse progresser.
Je crois énormément en l’Empowerment. Comme nous disons souvent : il vaut mieux donner une canne à pêche à quelqu’un pour qu’il apprenne à pêcher lui-même, quelle que soit la dimension du poisson, plutôt que de lui donner simplement un petit poisson. C’est dans cette direction que je souhaite emmener les citoyens.
Vous avez une formation politique très étoffée. Comment conciliez-vous cela avec l’expérience politique que vous vivez actuellement ?
Certes, le terrain est différent de la théorie. Lorsque nous étudiobs la science politique, nous sommes appelés à étudier les pensées de philosophes européens comme Socrate, Platon, Machiavel, etc. Il y a beaucoup d’analyses de systèmes politiques et des évolutions politiques, ainsi que sur la manière de pratiquer la bonne gouvernance.
Les réalités mauriciennes sont spécifiques, mais enrichissantes et très intéressantes, dans ce sens où la politique à Maurice n’est pas comparable à ce qui se passe aux États-Unis, en Europe ou en Chine.
J’étais d’ailleurs à Chengdu l’année dernière pour observer leur modèle. Cela m’a permis d’étudier d’autres manières et législations qui peuvent aider notre société. La politique active à Maurice a permis de forger mon caractère tout en étudiant les réalités mauriciennes et rodriguaises. Je suis d’origine rodriguaise par ma mère, qui est une Perrine, et la politique à Rodrigues a aussi beaucoup contribué à déterminer mon identité. Je suis une politicienne en devenir parce que nous apprenons constamment.
Vous faites partie de ces femmes qui ont accepté de se lancer en politique. Parlez-nous de cette expérience ?
La place de la femme en politique me tient à cœur. C’est un défi Challenging parfois très difficile. C’est là où la femme a besoin de se réinventer. La devise de la ville de Beau-Bassin/Rose-Hill est Tenax et Fidelis ( Tenace et Fidèle ), et c’est exactement ce qu’il faut être.
Actuellement, je suis la seule femme maire des cinq municipalités. C’est une lourde responsabilité, surtout avec les contraintes financières et le manque de personnel auxquels nous sommes confrontés.
Depuis un an, mon plus gros défi a été de faire travailler tout le monde ensemble. Malgré un budget déficitaire, nous avons dû nous réinventer, approcher les ambassades et les ministères pour obtenir de l’aide. Sur le plan de l’environnement, nous avons lancé des campagnes de nettoyage, notamment pour lutter contre le chikungunya, et nous avons initié un projet pilote de recyclage de carton avec 20 commerces du centre-ville. C’est ainsi, par des actions concrètes, que la ville sortira gagnante.
Vous n’êtes toutefois pas la première femme à occuper les fonctions de mairesse à la municipalité de Beau-Bassin/Rose-Hill…
Tout à fait. Nous avions commencé par Shirin Aumeeruddy-Cziffra, qui occupe actuellement les fonctions de Speaker de l’assemblée législative. Il a y a eu également Mirella Chauvin, une habitante de la ville. Nous avons beaucoup de femmes qui ont siégé au conseil municipal, et que je salue. Elles ont bien représenté la femme et ont beaucoup apporté, et ont laissé un héritage très riche. Mais qui gère la maison au quotidien ? C’est souvent la femme. Elle est au centre de la vie de chacun. Avoir une femme à la tête de la ville, avec une adjointe maire, Gina Poonoosammy, pour laquelle j’ai beaucoup de respect et qui m’apporte un soutien considérable, est un pas historique. Nous portons beaucoup de défis et de responsabilités. Nous gérons sur tous les fronts.
Quels sont les obstacles auxquels vous être confrontée ?
En tant que femmes, nous sommes dans une société où il faut une collaboration entre les hommes et les femmes. L’égalité entre hommes et femmes reste un gros défi. Il faut avoir du caractère pour mener à bon port ses idées. Je suis une personne qui écoute. Tout le monde peut participer à la discussion, mais la décision finale revient au maire. Il faut avoir une ouverture d’esprit pour accepter les oppositions et être très ferme dans la décision prise en fin de compte. Face à l’adversité, je reste objective. Mon but est d’avoir un conseil uni malgré les divergences. J’accepte les critiques tant qu’elles sont constructives.
Que pensez-vous de cette législation qui disqualifie un conseiller changeant de parti ou, dans le cas présent, après que des dirigeants aient quitté le parti dans lequel les conseillers ont été élus ?
Il y a eu des questionnements autour de cette législation qui empêche un élu de poursuivre son mandat alors qu’il a élu par les électeurs de son Ward. Aujourd’hui, cette législation fait que nous pouvons expulser aussi facilement quelqu’un. Ce qui remet en question le processus démocratique qui s’est déroulé l’année dernière, et, dans notre cas, ceux qui ont fait confiance aux 14 conseillers du MMM et qui veulent les voir en tant que représentants. C’est une législation qui demande à être revue et qui doit être prise en considération dans le cadre de la réforme électorale sous les collectivités locales. Il faut respecter la démocratie dans tous les sens du terme.
Qui remplace les conseillers disqualifiés ?
Il y a une liste de réserves qui permet de remplacer un conseiller en cas de force majeure ou qui se retire de son parti politique. Les réservistes ne sont pas des élus.
Quel bilan faites-vous de votre arrivée à la municipalité ?
Mon premier constat, c’est surtout tout ce qui manquait. Nous sommes arrivés dans un contexte marqué par un manque de personnel, que nous avons progressivement comblé au début de cette année. Toutefois, certains postes clés restent encore vacants. Il y avait également un manque cruel de budget. Nous avons fait valoir à quel point celui-ci était essentiel pour concrétiser nos projets. Face à un budget déficitaire, j’ai dû me réinventer et trouver d’autres moyens d’action, notamment en misant sur la collaboration avec différents partenaires : ambassades, ministères et autres institutions.
Malgré ces obstacles, un important travail a été entrepris à la mairie. Nous avons repensé notre mode de fonctionnement en mettant l’accent sur l’écoute et l’accueil des citoyens. Il était primordial que les habitants se sentent bien reçus. Nous avons ainsi pu répondre rapidement à plusieurs demandes, avec les moyens disponibles. Sur le plan environnemental, nous avons mené plusieurs campagnes de nettoyage, notamment dans le contexte du chikungunya. Nous avons insisté sur l’entretien des terrains vagues et sensibilisé les propriétaires à leurs responsabilités. C’est un défi constant, car la mise en pratique reste complexe.
Nous avons également lancé des initiatives de recyclage. Par exemple, un projet pilote de collecte de carton a été mis en place dans une vingtaine de commerces du centre-ville. Les boîtes en carton sont récupérées quotidiennement et recyclées en sacs ou autres produits. Dans la même dynamique, une campagne de récupération des déchets électroniques (e-waste) a été lancée avec une compagnie privée, en collaboration avec l’ambassade de France et l’Institut Français de Maurice. L’objectif est de traiter progressivement différents types d’appareils, à commencer par les ordinateurs, dont certains provenant de la municipalité.
Nous avons aussi intégré des réseaux internationaux axés sur la durabilité, et participé à des initiatives liées aux catastrophes naturelles. Une première à Maurice : une formation destinée aux écoles spécialisées (Special Needs Schools) afin de mieux préparer l’inclusion des personnes en situation de handicap en cas de cyclone ou d’inondation. L’inclusivité est au cœur de notre action. Nous avons organisé des activités avec des Ong locales et lancé des projets comme l’aménagement d’un espace enfants à la bibliothèque municipale.
Quels sont les grands projets en cours, notamment celui du théâtre Plaza ?
Le projet de rénovation du théâtre Plaza me tient particulièrement à cœur. Les travaux ont été lancés en janvier et sont en cours. Le Plaza est un lieu emblématique pour les habitants de Beau-Bassin/Rose-Hill. Il représente une part importante de notre mémoire collective. Lors de mes visites, j’ai découvert des éléments patrimoniaux uniques : d’anciennes photos, des costumes, et même des archives datant de 1933.
Notre objectif est non seulement de rénover le bâtiment, mais aussi de préserver et valoriser ce patrimoine. Cela passe par la conservation et la digitalisation des archives. À terme, un espace muséal est envisagé au sein du théâtre autour des travaux de Serge Constantin. Les travaux devraient durer environ 18 mois. L’ambition est de rendre le théâtre opérationnel à temps pour célébrer son centenaire. Ce serait une occasion exceptionnelle de redonner vie à ce lieu et d’en faire un véritable pôle culturel.
Quelles sont vos perspectives, notamment en matière de culture et de développement ?
La municipalité entend renforcer son positionnement comme pôle culturel dynamique à travers une série d’initiatives structurantes. Parmi celles-ci figure l’organisation prochaine d’un salon du livre d’envergure, destiné à promouvoir la lecture et à valoriser la création littéraire. Cet événement réunira auteurs, lecteurs et acteurs du monde éducatif autour d’un objectif commun : encourager l’accès au savoir et stimuler l’intérêt pour la lecture, notamment chez les jeunes. Il s’inscrit dans une démarche plus large visant à favoriser les échanges intellectuels et à ancrer durablement la culture dans le quotidien des habitants.
Dans cette même dynamique d’ouverture et de partage, la ville accueillera, le 16 mai, la Journée de l’Afrique (Africa Day), une première pour Beau-Bassin/Rose-Hill. Cette manifestation rassemblera des membres des communautés africaines vivant à Maurice ainsi que le grand public autour d’un programme riche mettant à l’honneur la diversité culturelle du continent africain. Musique, danses, gastronomie et traditions des 54 pays d’Afrique seront au rendez-vous, offrant une véritable immersion dans les richesses culturelles du continent. Mais au-delà de l’aspect festif, l’événement se veut aussi un vecteur de cohésion sociale, favorisant le dialogue interculturel et le vivre-ensemble. Autre projet innovant : l’installation de pavés solaires qui serviront à alimenter en électricité la fontaine des arts.
À travers ces initiatives, la municipalité confirme sa volonté de faire de la culture un levier essentiel de développement et d’inclusion, tout en valorisant la diversité qui fait la richesse de la ville.
ACCROCHES
« C’est dommage de ne pas respecter le choix démocratique fait par les électeurs il y a un an. Il est aussi dommage de voir que nous en sommes arrivés à ce point. Dire que nous nous attachons à des privilèges est un argument facile qui ne rend pas justice à notre engagement »
« L’objectif est non seulement de rénover le Plaza, mais aussi de préserver et valoriser ce patrimoine. Cela passe par la conservation et la digitalisation des archives. À terme, un espace muséal est envisagé au sein du théâtre autour des travaux de Serge Constantin »
« À travers ses initiatives, la municipalité confirme sa volonté de faire de la culture un levier essentiel de développement et d’inclusion, tout en valorisant la diversité qui fait la richesse de la ville »

