- Aucun tir de sommation avant le tragique coup de feu atteignant Élodie Thomas, âgée de 27 ans, entre la nuque et la mâchoire, rentrant de son travail dans la nuit de vendredi à samedi
- Les images des caméras de surveillance passées au crible pour établir le rôle des policiers présents sur les lieux, avec en toile de fond le délit de non-assistance pour personne en danger
L’étau se resserre autour du sergent Gautam Singh Taukoor (57 ans), soupçonné d’avoir fait usage de son arme de service à Camp-Levieux dans la nuit de vendredi à samedi, atteignant ainsi Élodie Thomas (27 ans), qui se trouvait à bord d’un van la ramenant chez elle après sa journée de travail. Les premiers éléments de l’enquête font, en effet, état de possibles manquements graves aux termes du protocole établi dans l’utilisation de l’arme à feu.

À Maurice, les policiers ne peuvent avoir recours à leur arme à feu qu’en cas d’extrême nécessité, comme un danger grave et/ou imminent, selon les procédures en vigueur. Dans certaines circonstances, ce recours doit même être précédé d’un tir de sommation afin de prévenir la personne visée. Or, dans le cas du drame de Camp-Levieux dans la nuit de vendredi à samedi, les informations disponibles et devant être versées dans le dossier à charge tendent à indiquer qu’aucun tir de sommation n’a précédé le coup de feu. En atteste le fait qu’aucune autre douille n’aurait été retrouvée dans le périmètre de l’Incident Zone, renforçant ainsi l’hypothèse d’un unique tir, sans aucune raison apparente, en direction du van. Le projectile aurait atteint l’arrière du véhicule et traversé les lunettes arrière avant de toucher Élodie Thomas entre la nuque et la mâchoire.
Pour l’heure, la thèse de l’accident suscite des interrogations. Selon des policiers contactés, le mécanisme de l’arme, de type Glock, nécessite une action sur la détente pour déclencher le tir. Qui plus est, l’arme est conçue de manière à limiter les risques de coup de feu accidentel en cas de secousse ou de chute de l’arme. À cela s’ajoute le fait que l’arme doit normalement rester dans l’étui du policier et n’être dégainée qu’en cas de nécessité, comme un danger imminent.
Les experts en balistique devront désormais déterminer la distance à laquelle le coup de feu a été tiré, mais également établir la hauteur à laquelle le projectile a atteint l’arrière du van. Ces analyses devraient permettre de reconstituer la trajectoire de la balle et apporter des éléments déterminants pour établir les circonstances du tir : accidentel, consécutif à une éventuelle chute de l’arme ou résultant d’un tir délibérément dirigé vers le véhicule. Toutefois, les circonstances précédant de quelques secondes la coup de feu partant de l’arme du sergent Gautam Singh Taukoor portent déjà à l’évidence quant à la responsabilité pénale du policier.
De son côté, le sergent Gautam Singh Taukoor n’a pas encore consigné sa version des faits, car il souhaite d’abord consulter un avocat. Pendant ce temps, les enquêteurs, eux, devraient procéder à la récupération et à l’analyse des images provenant des différentes caméras de surveillance de la région. Celles qui circulent déjà dans le domaine public montrent le van encerclé par plusieurs policiers, tandis qu’un 4×4 de la police se trouvait devant le véhicule, contraignant le chauffeur à effectuer machine arrière pour tenter de quitter les lieux.
À ce stade, la thèse d’un délit de fuite ne semble pas privilégiée. D’autant que plusieurs policiers étaient présents sur place, ce qui aurait considérablement limité les possibilités de fuite du chauffeur, si telle avait été son intention. Certaines séquences vidéo laissent également apparaître que des propos injurieux auraient été lancés par une personne dont l’identité n’a pas encore été établie, et ce, juste avant qu’une détonation retentisse.
« Revolver sur la tempe »
À ce stade, le récit du chauffeur, Tirvassen (Rudy) Soobrayen (36 ans), Star Witness des incidents, vient carrément contredire la thèse d’un tir accidentel. Le premier nommé – qui remplaçait alors un collègue – explique avoir pris en charge vendredi soir un groupe d’employés du supermarché Tribeca Mall afin de les raccompagner à leur domicile. C’est ainsi qu’il aurait d’abord déposé une employée à Trèfles avant de prendre la direction de Plaisance pour y déposer Élodie Thomas. Ne connaissant pas très bien le secteur, la jeune femme lui aurait indiqué le chemin à emprunter, en passant par Camp-Levieux.

Arrivé à hauteur de la route Ratsitatane, le chauffeur dit avoir ralenti en apercevant des policiers. « Monn dir polisie-la mo ena pou al kit enn staff ek si mo kapav al devan. » Un premier policier lui aurait alors répondu : « Ale. Si van-la kraze, ou pran ou responsabilite. » À la suite de quoi le chauffeur se serait tourné vers sa passagère pour lui demander si elle connaissait un autre itinéraire.
C’est à ce moment qu’un deuxième policier se serait approché du véhicule. Visiblement très agité, il aurait ouvert la portière du van. « Li pran enn revolver li met lor mo latet. Li dir mwa : To anvi gagn enn kout bal la ? », explique le chauffeur. Le même policier lui aurait ensuite lancé : « B*** ou l*** ale ! » Environ 25 mètres plus loin, Rudy Soobrayen dit avoir entendu une détonation, qu’il a d’abord pensé être un pétard. Mais après avoir immobilisé son véhicule, « monn trouv disan dan van ek madam-la inn tonbe », raconte-t-il.
Le chauffeur explique que le jeune homme de 19 ans qu’il devait déposer à Stanley a ensuite pris la fuite, car craignant pour sa sécurité. Après quoi Rudy Soobrayen dit avoir tenté de joindre le SAMU et le 999, sans toutefois obtenir d’assistance immédiate. Un proche l’aurait finalement rejoint sur place avant de prendre ensemble la direction de l’hôpital Victoria. En chemin, les deux hommes ont aperçu un véhicule du SAMU, et ont alors confié la victime aux secours afin qu’elle soit amenée aux urgences.
Le récit du chauffeur ne s’arrête pas là. Il explique ainsi que le policier soupçonné d’avoir tiré et des membres de son équipe seraient passés près de son van et qu’il les aurait informés que « enn Madam inn blese ar bal ». Mais les policiers auraient poursuivi leur route sans s’arrêter, dit-il. Rudy Soobrayen doit fournir des informations complémentaires aux enquêteurs de la police dans les prochains jours en présence de son avocat, Me Rama Valayden, en vue d’établir un autre délit plus grave à l’encontre des autres officiers de police, soit celui de non-assistance à personne en danger. Il devra également participer à une parade d’identification pour identifier le tireur. La Major Crimes Investigation Team (MCIT) pourrait être appelée à reprendre le dossier compte tenu de la gravité des faits.
De son côté, le sergent Gautam Singh Taukoor a été arrêté quelques heures après le coup de feu. Il a comparu devant le tribunal de permanence du week-end, où une accusation provisoire de Possession of firearm with intent to endanger life a été retenue contre lui. La police s’étant opposée à sa remise en liberté sous caution, le suspect demeure en détention préventive. Il doit comparaître devant le tribunal de Rose-Hill ce lundi pour les procédures judiciaires. De strictes mesures de sécurité sont prévues pour le déplacement de ce policier à la gâchette facile au tribunal de Rose-Hill pour la reconduction de sa détention provisoire.
Le sergent Gautam Singh Taukoor compte 36 années de service au sein de la force policière, et est décrit par ses collègues comme « quelqu’un d’ordinairement calme et réservé ». Un élément de la Western Division qui l’a côtoyé affirme d’ailleurs ne pas comprendre son geste. « Ti ena boukou presion depi semenn dernye avek bann manifestasion dan Camp-Levieux. Sa 25 kout koktel molotov ki anvwaye lor stasion Camp-Levieux zedi aswar-la inn zwe boukou lor mantal bann polisie ki laba », ajoute-t-il en guise de justification.
Du côté des enquêteurs, on tente toujours de retrouver le passager de 19 ans afin de recueillir sa déposition. Son témoignage pourrait apporter un nouvel éclairage sur le déroulement des événements et permettre à la police de mieux cerner le comportement des protagonistes.
Élodie Thomas, mère d’un enfant de deux ans, est admise à l’unité des soins intensifs. Elle vit avec son compagnon à Stanley. Depuis quelque temps, le couple résidait temporairement chez un proche malade à Plaisance.

