Quelle leçon tirer de l’accession de Rishi Sunak à 10 Downing Street ?

Dr Avinaash Munohur

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Politologue

Consultant en stratégies politiques

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Les réactions n’ont pas tardé à fuser de toute part depuis que Rishi Sunak est devenu le nouveau Premier ministre de la Grande-Bretagne. Une accession le jour de Diwali aura encore plus renforcé le symbole d’un enfant issu de la diaspora indienne qui arrive à la plus haute fonction du gouvernement. Il était facile d’observer un sentiment de fierté de la part d’une diaspora indienne qui a été rapide à déclarer une revanche historique sur les Britanniques… Comme quoi les séquelles et l’humiliation du colonialisme restent inscrites dans la chair des générations actuelles.

 

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La réalité n’est néanmoins pas aussi claire, limpide et merveilleuse que cela. Rishi Sunak, qui a mené la charge ayant provoqué la démission de Boris Johnson, avait été lui-même balayé par les membres du parti conservateur lors des dernières élections pour le leadership – élections qui ont vu la victoire de Liz Truss. Les membres du parti conservateur – contrairement aux parlementaires du parti qui soutenaient, eux, majoritairement Rishi Sunak – avaient émis des réserves par rapport à ce dernier du fait de son rôle dans le renversement de Boris Johnson. C’était du moins la raison officielle, mais nous devinons que la majorité des membres du parti conservateur ont également dû éprouver un certain malaise à l’idée qu’un Britannique issu de la diaspora indienne devienne le locataire de 10 Downing Street. L’identité britannique s’est après tout construite à l’époque coloniale et reste profondément ancrée dans son histoire de la domination coloniale et raciale – ce que d’anciens Premiers ministres issus du même parti conservateur n’ont eu de cesse de légitimer avec fierté, à commencer par Winston Churchill lui-même.

 

De ce fait, l’image et le symbole sont beaux, et démontrent un parti conservateur qui évolue et se modernise. Sauf que cela ne correspond pas exactement à la réalité.

 

Les parlementaires de la majorité ont tout fait pour éviter une autre élection interne par les membres du parti, devinant que celui-ci se retrouverait encore une fois dans une situation compliquée et embarrassante si cette hypothèse allait de l’avant. Pour le faire, le 1922 Committee a dû rectifier certaines de ses règles afin de faciliter un « coronation » – c’est le terme utilisé dans le jargon westminstérien – de Rishi Sunak, qui est apparu comme le candidat du compromis.

 

Qu’est-ce que cette situation signifie donc pour le mandat de Rishi Sunak ? Déjà, il faut reconnaître qu’il est dans une situation très délicate à l’intérieur même de son parti. Ces dernières semaines ont fait émerger au grand jour les divisions et les tensions qui hantent ce parti. Ces divisions ne sont pas uniquement de l’ordre des ego et des ambitions personnelles, mais relèvent également d’une scission idéologique claire entre une forme de conservatisme historique (voir progressiste même) qui était pour le « Remain » et un conservatisme radicalisé et ultra-nationaliste qui a fait campagne et obtenu le « Leave » lors du Brexit.

 

Le mini-budget de Liz Truss et de Kwazy Kwarteng s’inscrivait d’ailleurs directement dans cette volonté d’une fierté nationale retrouvée et ce délire qu’un nouvel âge d’or économique attendait le peuple britannique après le Brexit. Par delà les questions de technicités économiques, financières et budgétaires, ce mini-budget comportait un esprit qui a animé l’histoire de la Grande-Bretagne : celle de la conquête économique du monde et de l’établissement des routes commerciales mondiales permettant les immenses transferts de richesse des périphéries vers le centre britannique.

Enfin libérée de l’Union européenne, la Grande-Bretagne pouvait enfin renouer avec son passé glorieux et reprendre le large en allant à la conquête du commerce mondial à l’aube de la quatrième révolution industrielle grâce à des politiques économiques fondées sur la dérégulation, s’appuyant sur la fiction du « trickle down economics » et le non-interventionnisme de l’État. Mais la réaction des marchés en réponse à ce budget a été violente ; se présentant comme une puissante piqûre de rappel de ce qu’était devenue la Grande-Bretagne.

En effet, la réalité du monde a changé et la Grande-Bretagne n’est plus l’empire qu’elle fut autrefois. On pourrait même dire qu’elle a aujourd’hui été réduite à l’état d’une petite province aux marges de l’Union européenne. Et Rishi Sunak se retrouve dans une situation où il n’aura d’autre choix que d’être le prophète d’une ère où l’austérité économique présidera au démantèlement des acquis socio-économiques de la petite classe moyenne et des classes populaires.

Il est clair que Rishi Sunak va devoir gérer toute une série de problèmes : la volonté du peuple pour des élections générales anticipées et un ras-le-bol envers les conservateurs après les jeux de manège politique qui ont animé ces dernières semaines ; une tendance inflationniste qui va continuer à mettre de la pression sur le budget des ménages ; une crise énergétique qui plongera des millions de Britanniques dans l’insécurité énergétique cet hiver ; la guerre en Ukraine et les tensions géopolitiques qui deviennent de plus en plus explosives ; l’insécurité alimentaire qui gagne les familles les plus démunies ; ou encore la volonté déclarée de la majorité des Écossais à l’indépendance et à rejoindre le marché commun de l’Union européenne.

Sa réponse à ces problèmes et la manière avec laquelle il pourra réconcilier la volonté de son parti pour une relance économique rapide et la nécessité du protectionnisme de l’État pour les plus vulnérables le feront ou le déferont.

 

Pour notre part à Maurice, l’accession de Rishi Sunak au poste de Premier ministre devrait nous interpeller sur une seule question : est-ce que le nouveau Premier ministre britannique sera plus favorable à notre droit légitime et reconnu de récupérer l’archipel des Chagos ? Considérant la fragilité du mandat de Rishi Sunak, nous pouvons affirmer qu’il n’en sera rien – et ce même si la volonté personnelle de Monsieur Sunak allait dans ce sens, ce qui n’est de toute façon pas le cas.

 

Rishi Sunak est ainsi en face d’un immense défi et son mandat – s’il arrive à son terme – sera parsemé d’obstacles et de pièges. Et nous ne pouvons nous empêcher d’avoir le sentiment qu’il a peut-être été positionné pour échouer. En effet, sa mission première reste de colmater les fuites du navire conservateur afin de donner à ce parti les meilleures chances possibles de remporter les prochaines élections générales. Considérant les tendances actuelles de l’électorat britannique, il ne serait pas impossible que Monsieur Sunak serve de bouc émissaire idéal pour justifier une lourde défaite prochaine des conservateurs. En effet, il nous semble que le principal enjeu actuellement ne soit pas la bonne santé de l’économie britannique mais l’avenir du parti conservateur lui-même.

Et un Rishi Sunak capable de redresser la barre de l’économie pourrait défaire la frange des ultra-nationalistes pour de bon. Mais un échec de Sunak donnerait à cette même frange la légitimité pour reprendre entièrement le parti et appliquer une stratégie politique encore plus radicale, quitte à devoir rester dans l’opposition pendant quelques années. Le retrait volontaire de Boris Johnson de la course à 10 Downing Street donne du moins, une certaine crédibilité à cette hypothèse.

 

Ainsi va la vie politique et s’il y a une leçon fondamentale que nous devons tirer de l’élection de Rishi Sunak au poste de Premier ministre, c’est bien celle-ci : les luttes intestinales et les errances idéologiques au sein des partis politiques peuvent avoir des conséquences désastreuses pour le peuple, surtout dans un monde devenu aussi instable et imprévisible.

 

 

 

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