Maurice, ou la souveraineté du seuil

Denis Bernard Patrice Lebon

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Lettre ouverte à l’Honorable Mahendra Gondeea, OSK, Ministre des Arts et de la Culture de la République de Maurice

Pour une résidence littéraire protégée, une hospitalité culturelle d’État, un asile francophone de l’esprit offert à Boualem Sansal

Monsieur le Ministre,

Une nation ne s’agrandit pas seulement par la courbe flatteuse de ses statistiques, l’éclat de ses infrastructures, la rumeur satisfaite de ses bilans, la docilité policée de ses chancelleries, la multiplication de ses congrès, l’opulence intermittente de ses façades hôtelières ou encore l’aisance, toujours révocable, de ses prospérités comptables. Elle s’agrandit plus secrètement, plus souverainement, par ces actes exceptionnels où, cessant de mesurer sa prudence à l’aune des convenances, elle découvre soudain la hauteur morale dont elle était capable. Le rang véritable d’un pays ne tient pas uniquement à ce qu’il attire, administre, négocie ou monnaye ; il se reconnaît aussi à ce qu’il consent à protéger lorsque le monde, autour de lui, abdique devant la brutalité des puissances, l’indécence des factions ou même la lâcheté commode des silences.

Maurice, aujourd’hui, pourrait accomplir l’un de ces actes qui ne changent peut-être pas le cours matériel de l’histoire, mais qui modifient durablement l’idée qu’un peuple se fait de lui-même.

Boualem Sansal, écrivain franco-algérien (ndlr : uniquement français, puisque déchu de sa nationalité algérienne), membre récemment élu de l’Académie française, romancier d’une lucidité âpre, conscience indocile sortie meurtrie de l’épreuve carcérale, de la maladie, des procès d’État, des querelles éditoriales et des annexions idéologiques concurrentes, a laissé entendre qu’il ne trouvait plus, dans la France où il séjourne désormais, cette demeure intérieure sans laquelle un écrivain ne peut ni respirer, ni travailler, ni réordonner en lui les ruines du tumulte. L’Algérie l’a poursuivi, jugé, condamné, puis gracié. L’Allemagne a contribué, par la voie humanitaire, à son retour vers la liberté. La France l’a célébré, disputé, interprété, soupçonné, parfois défendu avec noblesse, parfois livré à ces petites liturgies de l’excommunication mondaine dont les sociétés littéraires usent lorsqu’elles craignent moins l’injustice que la mauvaise compagnie. L’Europe l’honore, mais déjà l’absorbe dans ses propres querelles. Autour de son nom, les voix se sont élevées avec cette fébrilité confuse qui transforme trop souvent les hommes en dossiers, les œuvres en emblèmes, les souffrances en arguments, et les libertés en monnaies d’échange.

 

Au beau milieu de cette clameur, une interrogation demeure, presque nue, presque antique, presque sacrée par sa simplicité même : où un écrivain peut-il encore écrire en paix lorsque sa parole a été convertie en pièce à conviction, son corps en enjeu diplomatique, son nom en projectile politique, sa liberté en matière négociable, et sa personne en champ clos où s’affrontent des puissances qui parlent de lui plus qu’elles ne l’écoutent ?

Monsieur le Ministre, Maurice pourrait répondre si elle le voulait.

Elle pourrait répondre sans emphase intempestive, sans communiqué belliqueux, sans posture d’État offensé, sans cette gesticulation bruyante par laquelle les petites nations, lorsqu’elles doutent d’elles-mêmes, croient imiter la grandeur. Elle pourrait répondre par un geste plus rare, plus fin, plus sûr de lui parce que plus mesuré, par offrir à Boualem Sansal, s’il le souhaite, une résidence littéraire protégée, une hospitalité culturelle d’État, un asile francophone de l’esprit.

Les mots, ici, doivent être choisis moins avec la rudesse des slogans, qu’avec la délicatesse exacte de la diplomatie supérieure. Il ne s’agirait point, ou pas nécessairement, d’un « asile politique » au sens contentieux, frontal, inflammable, juridiquement lourd et diplomatiquement périlleux du terme. Maurice n’aurait nul besoin de se dresser contre Alger, de morigéner Paris, de se mêler avec fracas aux blessures franco-algériennes, ni de devenir la scène tropicale d’une guerre culturelle parisienne. Elle ferait mieux, et beaucoup plus haut si elle rappellerait qu’un écrivain blessé par les États, disputé par les factions, épuisé par les polémiques, peut trouver, dans une île libre de l’océan Indien, n une demeure provisoire où la pensée, enfin délivrée du vacarme, reprendrait possession d’elle-même plutôt qu’un camp, une bannière, ou encore une tribune imposée.

Cette nuance n’est pas un luxe de juriste ; elle est le cœur même de la proposition. Accueillir Boualem Sansal ne saurait signifier approuver chaque phrase, chaque colère, chaque sévérité, chaque fulgurance, chaque éventuel excès d’un écrivain que les épreuves récentes ont rendu plus abrupt encore. Une nation adulte n’a pas besoin de canoniser un homme pour refuser qu’on le broie. Elle n’a pas à transformer l’hospitalité en adhésion doctrinale. Elle n’a qu’à reconnaître qu’une œuvre, même controversée, vaut mieux qu’un procès de sûreté nationale, qu’une assignation idéologique permanente, qu’un lynchage de salon, qu’un inventaire policier de conversations privées ou qu’une capture médiatique par des camps trop pressés d’utiliser ce qu’ils prétendent défendre.

L’honneur de Maurice serait d’accueillir l’homme de lettres sans l’enfermer dans une fonction. Ne pas faire de Sansal un trophée anti-algérien, une revanche française, une icône commode, un emblème de droite, un martyr décoratif, une caution francophone, un objet d’exportation morale, mais lui offrir bien mieux que l’usage politique de son nom ; lui offrir la possibilité, infiniment plus précieuse, de redevenir un écrivain au travail.

Il faut donc substituer à la rhétorique de l’affrontement une grammaire de l’hospitalité. Le mot « asile », si beau dans sa profondeur antique, si noble lorsqu’il désigne le lieu où la violence du dehors cesse d’avoir prise, doit être tenu ici dans son acception littéraire, culturelle, presque spirituelle, plutôt que dans une acception administrative trop lourde. « Résidence littéraire protégée » dirait plus justement ce qu’il conviendrait de faire, c’est-à-dire offrir à un écrivain dont la parole fut inquiétée, jugée, enfermée puis livrée aux interprétations concurrentes du siècle, non un refuge de propagande, mais une souveraineté minimale et décisive, notamment celle de travailler en paix, de se soigner sans être exhibé, de parler sans être requis, et de se taire sans être suspecté.

Maurice, de surcroît, ne serait pas condamnée à l’improvisation. Des voies administratives existent déjà pour permettre à un étranger de séjourner légalement sur le territoire mauricien pendant une durée significative. Le Premium Visa, d’abord, permet un séjour prolongé et renouvelable ; le Residence Permit for Retired Non-Citizen, ensuite, peut s’appliquer à une personne âgée de plus de cinquante ans remplissant les conditions requises. Boualem Sansal, né en 1949, relève évidemment de cette catégorie d’âge. L’État mauricien pourrait ainsi articuler une initiative culturelle exceptionnelle à des instruments migratoires ordinaires, avec cette intelligence pratique qui permet aux grandes idées de ne pas mourir sous les timidités procédurales.

Mais la précision oblige à dire qu’accueillir n’est pas nécessairement accorder l’asile au sens technique. Maurice ne possède pas, à ma connaissance, un régime d’asile politique structuré à la manière des systèmes européens. Cette absence ne ruine pas l’idée ; elle a plutôt tendance à la discipliner. Elle commande de ne pas travestir l’acte en proclamation juridiquement incertaine. Il ne s’agirait pas de reconnaître formellement un statut de réfugié, mais de créer une résidence culturelle exceptionnelle, administrativement sûre, diplomatiquement sobre, médicalement attentive et intellectuellement assumée. Souvent, les gestes les plus durables naissent moins d’un appareil doctrinal surchargé que d’une décision claire, justement nommée et convenablement entourée.

Monsieur le Ministre, une telle initiative donnerait à votre ministère une profondeur que les politiques culturelles atteignent bien trop timidement. Les arts et la culture ne sont pas la dentelle aimable de l’État, l’ornement des cérémonies, l’arrière-salle des discours officiels, ou la consolation florale des budgets sérieux. Ils constituent, lorsqu’un pays se respecte, l’une des formes les plus hautes de la souveraineté. Une frontière garde le territoire ; une armée préserve l’intégrité matérielle de la nation ; une loi règle la coexistence civile ; mais la culture protège ce sans quoi un peuple n’est plus qu’une population administrée : la faculté de nommer le réel, de transmettre la mémoire, de contredire le pouvoir, d’accueillir l’épreuve, de faire de la langue autre chose qu’un instrument de service.

La Constitution mauricienne reconnaît la liberté d’expression, la liberté de recevoir et de communiquer des idées, la liberté d’opinion dans les limites démocratiquement justifiables que toute société ordonnée peut prévoir. Ce socle ne devrait pas dormir dans les textes comme une formule d’apparat. Il pourrait devenir le fondement d’une initiative exemplaire : pas pour accueillir Boualem Sansal contre l’Algérie, mais pour la liberté de l’esprit ; pas pour défier un État, mais pour honorer une œuvre ; pas pour importer une querelle, mais pour affirmer qu’aucune parole littéraire ne devrait être précipitée, par la magie noire des incriminations politiques, dans la catégorie du crime d’État.

Maurice n’aurait pas davantage à inventer seule le principe d’une telle hospitalité. Des modèles existent déjà. L’International Cities of Refuge Network (ICORN) réunit des villes et régions qui offrent des résidences temporaires protégées à des écrivains, artistes et journalistes menacés pour leur travail. Ce que Stavanger, Ljubljana, Barcelone, Paris, Bruxelles et d’autres lieux ont su concevoir à leur manière, le Morne pour la puissance symbolique ; Chamarel / Rivière Noire pour l’écriture longue ; Mahébourg / Ferney pour l’équilibre entre histoire, mer et discrétion ; Gris-Gris pour la force tragique ; Bois Chéri pour la retraite intérieure ; Rodrigues pour l’option la plus insolite, la plus pure, presque ascétique. Ils pourraient l’inventer depuis l’océan Indien comme une création mauricienne, de la mémoire de la fuite par le Morne jusqu’à la géographie même du silence avec Rodrigues. Maurice étant insulaire et plurilingue par ses terres, sa mer et son histoire, francophone par l’une de ses respirations et universelle par son ambition. Aucun mimétisme tardif de l’Europe.

Ce serait une première de grande portée que faire de Maurice – au-delà d’une destination de villégiature, de services financiers, de conférences internationales ou de diplomatie feutrée – une terre-refuge de la parole libre dans l’hémisphère indiaocéanique et indopacifique. Une île où la littérature ne serait plus traitée comme une élégance marginale pour devenir une composante du rang national. Une île où l’on comprendrait enfin que la culture n’est pas le supplément décoratif de la politique publique, mais l’un des lieux où une nation prouve qu’elle n’est pas seulement gouvernée, mais pleinement habitée. Là se tient le nœud véritable. Maurice ne doit plus se contenter d’être décrite comme une destination, aussi sublime qu’elle l’est véritablement. Le mot dit vrai, il séduit, mais il rapetisse aussi. Une destination se consomme ; une civilisation se reconnaît. Une destination propose le repos du voyageur ; une civilisation offre refuge (asile ?) à l’esprit. Une destination attire par ses paysages ; une civilisation force et impose le respect par ses gestes.

Nous avons assez laissé l’imaginaire international réduire Maurice à ses cartes postales, à ses villas, à ses plages, à ses arbitrages fiscaux, à ses sommets feutrés, à ses sourires professionnels, à cette douceur tropicale par laquelle les autres aiment nous admirer sans toujours nous prendre au sérieux. Cette image n’est pas entièrement fausse ; elle est plus dangereuse qu’une calomnie, parce qu’elle est incomplète. Maurice n’est pas seulement une île offerte au loisir des autres. Elle peut devenir une île capable d’accueillir ce que les grandes puissances, parfois, ne savent plus protéger : une parole qui ne baisse pas les yeux.

La francophonie mauricienne trouverait dans ce geste une justification éclatante. Maurice appartient de plein droit à l’Organisation internationale de la Francophonie depuis 1970, et l’usage du français y demeure une réalité profonde, transversale, singulièrement vivante. Mais cette francophonie ne saurait être réduite à une distinction sociale, à une habitude de presse, à une mondanité héritée, à un vernis élégant posé sur une société créole. Elle est plus subtile, plus mobile, et plus intérieure aussi. Elle circule entre le français, l’anglais, le créole, le bhojpuri, les mémoires africaines, européennes, indiennes, chinoises, musulmanes, chrétiennes, tamoules, hindoues, laïques, lettrées, populaires, etc. Elle n’est pas forteresse, mais archipel intérieur.

Voilà pourquoi Maurice serait particulièrement qualifiée pour accueillir Boualem Sansal. Parce que Maurice sait, dans sa chair historique, qu’une langue peut être à la fois domination, héritage, ruse, blessure, émancipation, instrument de prestige, passerelle sociale, patrie provisoire, dissidence intime, et bien d’autres. Sansal écrit en français depuis une Algérie dont il connaît les cicatrices, les colères, les interdits, les mythologies d’État. Maurice lit, parle, rêve, conteste, enseigne, publie et se dispute en français depuis un autre versant du monde postcolonial. Entre ces deux expériences, il y aurait moins annexion artificielle, que résonance profonde finalement.

Le français, chez Boualem Sansal, n’est pas une parure de lettré. C’est un scalpel dans la chair des illusions. C’est une lampe froide promenée dans les couloirs de la peur. C’est une langue d’autopsie morale. Il s’en est servi pour sonder l’Algérie postcoloniale, la faillite des récits officiels, l’islam politique, la corruption du langage public, l’effacement de la mémoire, la tentation totalitaire, l’obéissance travestie en patriotisme. Maurice, pays de croisements, de langues superposées, de souverainetés inachevées, de blessures historiques et de compromis subtils, est mieux placée que beaucoup d’autres pour comprendre qu’une langue peut être simultanément archive et avenir, blessure et remède, domination et délivrance, mémoire de l’asservissement et instrument de la liberté.

Accueillir Boualem Sansal honorerait Maurice pour des raisons qui excèdent infiniment la personne d’un seul écrivain.

La raison littéraire vient en prime abord. Sansal n’est pas seulement un cas diplomatique ; il est une œuvre. Son itinéraire d’ingénieur, de haut fonctionnaire, de romancier tardif, de contempteur des mythologies autoritaires, de critique de l’islam politique, de lauréat de distinctions majeures, puis d’académicien français, appartient déjà à l’histoire intellectuelle francophone. Le recevoir, ce ne serait pas seulement secourir un homme éprouvé ; ce serait reconnaître qu’une œuvre, lorsqu’elle a traversé la censure, la prison, l’exil intérieur et le vacarme des interprétations, devient l’une de ces juridictions invisibles devant lesquelles les pouvoirs finissent toujours par comparaître.

La raison francophone vient ensuite. Parler français ne suffit pas ; encore faut-il savoir ce que l’on fait de cette langue. L’employer pour commenter les nominations, les banquets, les rubans coupés, les prudences officielles et les vanités locales, c’est peu ; l’employer pour protéger la liberté d’un écrivain, c’est lui rendre sa majesté. Une résidence consacrée à Sansal, puis ouverte demain à d’autres consciences menacées, donnerait à la francophonie mauricienne une profondeur politique nouvelle : elle montrerait que la francophonie n’est pas seulement l’art de bien dire, mais peut-être surtout le courage de laisser dire.

La raison diplomatique n’est pas moindre, pour peu qu’on entende par diplomatie autre chose que la religion des précautions stériles. Les petits États ont rarement les moyens de la force ; ils possèdent parfois ceux du symbole. Or le symbole juste, posé au moment exact, peut peser davantage qu’un communiqué interministériel promis à l’oubli. Maurice ne gagnerait rien à se jeter dans des querelles franco-algériennes avec une ardeur désordonnée. Elle gagnerait cependant beaucoup à dire calmement qu’elle sait recevoir un écrivain menacé, fatigué, controversé, honoré, mais libre. Ce n’est pas la diplomatie du poing levé ; c’est la diplomatie du seuil ouvert.

La raison régionale est peut-être la plus fraîche. L’océan Indien parle de sécurité maritime, de connectivité, de câbles sous-marins, de souveraineté alimentaire et nutritionnelle, de finance verte, de transition énergétique, de résilience climatique. Tout cela est indispensable. Mais où sont nos maisons de la liberté de l’esprit ? Où sont nos résidences pour écrivains empêchés, journalistes menacés, artistes exilés, chercheurs bannis, traducteurs en danger ? Où est la politique culturelle indo-océanique capable d’affirmer que la sécurité d’une région ne se réduit pas aux routes maritimes, aux ports, aux zones économiques exclusives ou aux corridors logistiques, mais inclut la protection des voix par lesquelles une civilisation se pense elle-même ?

La raison intérieure, enfin, touche à Maurice plus profondément qu’il n’y paraît. Le pays a besoin de gestes qui l’arrachent à la modestie gestionnaire où il se replie trop volontiers. L’ambition culturelle ne consiste pas à multiplier les festivals, les commémorations, les podiums, les discours inauguraux et les cérémonies convenues ; elle consiste parfois à se hausser jusqu’à une idée exigeante de soi. Accueillir Sansal ne sauverait pas la littérature mauricienne, elle n’en a nul besoin, car elle existe déjà, diverse, riche, parfois splendide. Mais cela l’inscrirait dans une conversation mondiale avec une netteté inédite.

Le bénéfice stratégique serait considérable. Maurice se donnerait l’image non d’un simple paradis touristique ou fiscal – caricature flatteuse, mais dangereusement appauvrissante – mais d’une île de droit, de langue, de civilisation et de protection intellectuelle. Dans un siècle où les petites puissances sont trop souvent condamnées à la prudence molle, un tel geste dirait qu’une île peut être petite par son territoire et grande par le rang moral qu’elle choisit d’occuper.

Que l’on ne vienne pas dire que l’île serait trop étroite pour un tel dessein. Les petites nations commettent une faute lorsqu’elles prennent leur dimension géographique pour une limite historique. La taille d’un État n’a jamais fixé la mesure de son honneur. Genève n’est pas un empire ; Weimar ne fut pas une capitale impériale ; certaines cités modestes ont porté plus de civilisation que des métropoles ivres de leur propre bruit. Les îles, lorsqu’elles pensent haut, possèdent une puissance que les continents oublient parfois : elles savent que l’horizon est bien moins une clôture, qu’une convocation.

Maurice, par sa position, possède même une légitimité marquante. Elle est africaine sans être réductible à l’Afrique continentale ; indo-océanique sans consentir à la périphérie ; anglophone dans son appareil institutionnel, francophone dans une part essentielle de son usage, créole par sa respiration intime, indienne par une grande profondeur de mémoire, européenne par de lointains et profonds héritages, africaine par ses soubassements, asiatique par ses prolongements, universelle chaque fois qu’elle refuse de se rapetisser dans la seule administration de ses équilibres. Cette pluralité n’est pas un embarras ; c’est précisément ce qui pourrait faire d’elle un refuge crédible. L’hospitalité de l’esprit naît rarement des identités closes ; elle s’épanouit au contraire dans les lieux qui savent que l’identité est une composition difficile.

Les contredits s’élèveront, graves d’apparence et pauvres d’horizon. Les arguties viendront aussi, comme toujours, drapées dans ces mines graves où les prudences sans imagination se donnent volontiers l’air de la sagesse.

On dira que Maurice ne doit pas se mêler d’une affaire algérienne. Mais accueillir un écrivain n’est pas juger un peuple ; au contraire, c’est refuser qu’un peuple soit réduit à l’appareil qui prétend parler en son nom. Il y a ici la distinction élémentaire, que les prudences paresseuses oublient trop volontiers, qu’une nation n’est jamais tout entière contenue dans ses tribunaux, ses polices, ses susceptibilités diplomatiques ou ses mythologies officielles. L’Algérie est une grande terre de douleurs et de résistances, de littérature et de musique, de ferveurs populaires et de tragédies, de fierté meurtrie et de génie farouche. La réduire aux duretés d’une juridiction ou aux ombrages d’un pouvoir serait lui faire une injure bien plus grave que celle que l’on prétendrait éviter. Offrir à Sansal une résidence d’écriture ne serait donc aucunement insulter l’Algérie ; ce serait plutôt honorer, dans l’Algérie elle-même, cette part irréductible qui a toujours su produire des voix capables de ne pas plier devant l’ordre, la peur ou le mensonge.

On dira que Sansal divise. Mais quel écrivain véritable, dès lors qu’il touche le nerf profond d’une époque, ne divise pas ? Les consciences nécessaires n’ont jamais eu pour vocation de rendre le monde plus confortable ; elles le somment de se regarder sans fard. La littérature, lorsqu’elle ne consent pas à devenir le service floral du consensus, trouble les mythologies nationales, importune les polices de la pensée, inquiète les procureurs d’opinion, déplaît aux fonctionnaires du confort et arrache les sociétés à cette anesthésie morale où elles aiment tant confondre la paix avec le pacifisme. N’accueillir que les écrivains qui ne fâchent personne, ce serait substituer à une résidence de liberté une maison de retraite pour adjectifs inoffensifs.

On dira que la France possède déjà ses institutions, ses académies, ses éditeurs, ses médecins, ses salons, ses protections, ses journaux, ses honneurs et ses autels littéraires. Sans doute. Mais la France, dans cette affaire, est aujourd’hui trop pleine d’elle-même, trop chargée de ses passions intestines, trop encombrée de ses guerres culturelles, trop habile à changer les hommes en signes, les œuvres en drapeaux, les écrivains en prétextes. Elle se partage entre ceux qui défendent Sansal parce qu’ils le lisent encore, ceux qui le célèbrent pour l’enrôler, ceux qui l’attaquent afin d’atteindre d’autres adversaires, ceux qui le jugent moins sur ses livres que sur les fantômes politiques qu’ils convoquent autour de son nom. Maurice pourrait offrir autre chose : un écart, une respiration, une distance salubre ; non le retrait de l’indifférence, ou l’exil mondain, mais la hauteur du dégagement et une mise à l’abri de l’esprit. Un lieu où l’écrivain ne serait plus sommé, chaque matin, de comparaître devant le petit tribunal permanent des appartenances : Alger, Paris, Gallimard, Grasset, Bolloré, l’islam politique, la droite, la gauche, les procès, les soutiens équivoques, les abandons tardifs, les accusations de circonstance, les repentirs tardifs et les anathèmes intéressés, ou à géométrie variable.

On dira que la santé de Boualem Sansal, son âge, ses traitements, ses attaches, ses fatigues et ses nécessités médicales rendent l’hypothèse délicate. Cette réserve, cette fois, ne relève nullement de l’argutie, mais touche à la décence même. Et c’est précisément parce qu’elle est sérieuse que l’hospitalité devrait devenir plus fine, plus humble, plus instruite, presque pudique. Il ne serait pas question de convoquer un homme convalescent sur quelque estrade tropicale afin de parer notre conscience d’une vertu spectaculaire. Il s’agirait de lui proposer, si sa volonté, son état et ses médecins l’estiment possible, une halte médicalement pensée, discrète, réversible, coordonnée avec ses praticiens, ouverte aux soins privés nécessaires, et assortie, le cas échéant, d’une évacuation sanitaire vers les centres européens les mieux adaptés. L’hospitalité véritable ne consiste pas à exhiber celui qu’elle prétend accueillir ; elle commence plus bas, plus simplement, plus noblement, notamment par le respect du corps souffrant.

On dira enfin que Maurice a ses propres urgences : jeunesse inquiète, fractures sociales, pauvretés persistantes, administrations lentes, vulnérabilités climatiques, dépendances économiques, souverainetés fragiles. Tout cela est vrai ; et il serait indécent de bâtir une politique de l’esprit sur l’oubli des détresses matérielles. Mais une nation qui attendrait d’avoir guéri toutes ses plaies, pacifié toutes ses colères, redressé toutes ses lenteurs, conjuré toutes ses menaces et réparé toutes ses injustices avant d’accomplir un geste de grandeur se condamnerait à ne jamais rien faire de grand. Le sérieux budgétaire n’interdit pas la hauteur symbolique ; le souci social ne proscrit pas l’ambition culturelle ; la prudence administrative ne doit pas s’avilir en doctrine du renoncement. Les peuples ont besoin de pain, d’écoles, de soins, de routes, de justice ; ils ont aussi besoin de gestes qui les relèvent, parce que le quotidien, trop souvent, les incline vers la fatigue, la petitesse et l’acceptation basse du possible.

Concrètement, Monsieur le Ministre, la République de Maurice pourrait instituer une Résidence mauricienne pour la liberté littéraire et francophone, et certainement pas une coquille administrative de plus, ou encore un label commode voué aux photographies inaugurales. Elle offrirait une maison d’esprit, de retrait et de protection, à celles et ceux dont la parole, l’œuvre ou la conscience ont rendu l’existence précaire. Elle proposerait, pour une durée de douze à vingt-quatre mois, un logement discret, un accompagnement administratif rigoureux, une protection effective de la vie privée, un espace d’écriture, une coordination médicale, quelques rencontres publiques choisies, et surtout le droit souverain de ne pas se livrer. Nul calendrier harassant, nulle tournée de gratitude, nulle sommation d’exposition, nulle obligation de transformer la convalescence en spectacle. L’hospitalité véritable ne demande pas à celui qu’elle accueille de rembourser sa chambre par des prestations ; elle lui rend ce que la brutalité du monde lui a contesté, il est question ici de repos, de pudeur, de la maîtrise de son temps et de la dignité de son silence.

Une telle résidence pourrait associer le ministère des Arts et de la Culture, une municipalité mauricienne, l’Université de Maurice, les éditeurs, les journaux, le barreau, des mécènes privés, l’Institut français, l’OIF, l’Ambassade de France à Maurice, PEN International, ICORN et d’autres réseaux spécialisés. Elle pourrait naître d’une invitation respectueusement adressée à Boualem Sansal, non pour l’assigner à Maurice, ou pour faire de lui l’ornement d’une cause, mais pour lui ouvrir Maurice ainsi que lui offrir la possibilité d’un séjour protégé. Puis, au-delà de ce premier nom, elle deviendrait un dispositif durable, capable d’accueillir demain d’autres écrivains, journalistes, artistes, traducteurs, chercheurs ou intellectuels menacés. Sansal serait l’inauguration, pas du tout l’achèvement ; le premier nom, et non la dernière porte.

Il ne faudrait d’ailleurs pas enfermer cette hospitalité dans la seule langue française. La grandeur proprement mauricienne serait d’en faire un lieu plurilingue, fidèle à l’âme composite du pays, à cette polyphonie insulaire où les idiomes ne s’abolissent pas les uns les autres, mais se frôlent, se heurtent, se fécondent et finissent, parfois, par produire une musique commune. Une telle résidence devrait pouvoir accueillir des voix d’expression française, anglaise, créole, hindi, ourdoue, tamoule, malgache ou autre. La francophonie en serait la porte d’entrée, non le mur d’enceinte ; l’arche inaugurale, plutôt que la clôture jalouse. Car l’esprit se déshonore lorsqu’il transforme la langue en frontière ; il s’élève lorsqu’il en fait un passage, un abri, une promesse de rencontre.

Pareille initiative devrait être entourée d’un comité de soutien, moins d’ailleurs pour l’emmailloter dans ces bandelettes protocolaires, l’ensevelir sous ces pelletées de prudence administrative dont les bureaux ont le secret lorsqu’ils veulent enterrer une idée sans avoir l’air de l’assassiner, que pour lui donner la densité d’une volonté partagée. J’en appelle ici, respectueusement mais sans révérence inutile, aux écrivains mauriciens, aux éditorialistes, aux journalistes d’opinion, aux critiques, aux éditeurs, aux universitaires, aux juristes, aux libraires, aux lecteurs exigeants, aux femmes et aux hommes de culture qui savent encore que la littérature ne se défend pas exclusivement par des prix, des hommages posthumes, des préfaces en dentelle, des colloques à eau tiède ou des discours commémoratifs où l’on célèbre le courage des morts avec une prudence de notaire enrhumé. Que ceux qui tiennent encore la langue pour autre chose qu’un accessoire de communication, une moquette verbale ou un dépliant touristique se lèvent. Que ceux qui savent ce que coûte une phrase libre dans un monde de pouvoirs ombrageux parlent. Que ceux qui refusent de voir Maurice réduite à l’amabilité de ses rivages, à la douceur de ses services, à la prudence de ses équilibres, au sourire pasteurisé de ses cartes postales et à cette vocation subalterne de paradis commode pour consciences en vacances, où certains viennent se dorer la pilule pendant que l’histoire, ailleurs, se charge de penser, soutiennent cette démarche. Il est temps que notre île prouve qu’elle peut être davantage qu’un lieu agréable : une autorité morale, un seuil de civilisation, une maison ouverte aux consciences que le siècle menace d’exil, de silence, d’étouffement, ou, pire encore, de cette mort plus sournoise qui consiste à survivre en parlant tout bas.

Cette lettre ouverte s’adresse à vous, Monsieur le Ministre, mais elle excède nécessairement les limites de votre ministère. Elle s’adresse à tous ceux qui savent qu’une politique culturelle ne prend sa pleine dignité qu’au moment où elle cesse d’administrer les signes pour répondre aux périls de l’esprit.

Elle s’adresse aux écrivains mauriciens, d’ici et d’ailleurs, qui savent que la littérature n’est pas seulement publication, lancement, recension, prix, cérémonie ou petite liturgie de milieu, mais courage devant le réel lorsqu’il se fait implacable, ingrat, rugueux, parfois même dangereux.

Elle s’adresse aux journalistes, dont le métier ne conserve sa noblesse que lorsqu’il reconnaît, dans l’écrivain menacé, non une cause commode, non un sujet de plus, mais un frère plus exposé de la parole libre.

Elle s’adresse aux éditeurs, aux libraires, aux professeurs, aux juristes, aux diplomates intelligents, aux mécènes qui n’ont pas encore renoncé à employer l’argent autrement qu’à le regarder se reproduire dans l’indifférence satisfaite de lui-même.

Elle s’adresse, plus largement, à tous ceux qui comprennent que Maurice, si elle veut compter dans ce siècle autrement que par ses brochures, ses indicateurs, ses classements, ses plateformes et ses slogans de compétitivité, devra produire autre chose que de la visibilité : elle devra produire du rang moral.

Que les écrivains, éditorialistes et journalistes mauriciens se saisissent donc de cette idée. Qu’ils l’amendent, la portent, la signent, la discutent, la disputent même, s’il le faut, car une idée qui ne supporte pas la contradiction ne mérite pas encore de devenir institution. Qu’ils refusent de laisser au seul État le monopole de l’initiative. Qu’ils interpellent les institutions francophones, approchent les réseaux de villes-refuges, sollicitent les soutiens pertinents, agrègent les bonnes volontés, et transforment cette proposition non en fantaisie solitaire, mais en mouvement de dignité culturelle.

La démarche pourrait être simple, et d’autant plus belle qu’elle serait sans emphase inutile : adresser à Boualem Sansal, par la voie la plus respectueuse, une invitation non contraignante ; lui dire que Maurice, si son état de santé, son désir personnel et ses obligations médicales le permettent, serait prête à lui offrir un séjour d’écriture protégé ; lui garantir que cette hospitalité ne serait grevée d’aucune obligation de posture, d’aucune sommation de gratitude, d’aucune mise en scène locale ; lui laisser le droit de se taire, de travailler, de recevoir, de refuser, de se retirer, de ne pas être transformé en icône insulaire ; et, par ce premier geste, poser les fondations d’une institution permanente au service de la liberté intellectuelle.

Voilà ce que serait la véritable élégance politique : ne pas convoquer Boualem Sansal pour l’utiliser, ne pas l’installer sur quelque piédestal tropical afin d’y faire sécher notre vertu au soleil, ne pas l’ajouter au petit herbier des causes flatteuses, mais lui offrir un seuil où il pourrait, enfin, ne plus être utilisé.

Maurice y gagnerait infiniment. Elle y gagnerait cette profondeur d’image que n’achètent ni les campagnes touristiques, ni les cabinets de communication, ni les forums internationaux, ni ces grandes messes promotionnelles où les nations finissent parfois par ressembler à leurs propres dépliants. Elle prouverait que l’hospitalité mauricienne légendaire n’est pas seulement hôtelière, mais civilisationnelle ; montrerait que sa francophonie n’est pas seulement conversationnelle, mais protectrice ; établirait que sa culture n’est pas seulement commémorative, patrimoniale ou protocolaire, mais bel et bien capable de décision, de risque mesuré, de responsabilité et de hauteur, autant de vue que d’esprit par ailleurs.

Ce geste serait d’autant plus beau qu’il serait libre de toute arrogance. Il ne dirait pas : Maurice donne des leçons au monde. Il dirait : Maurice sait encore ouvrir une porte. Il ne proclamerait pas : Maurice juge les États. Il murmurerait, plus fermement que bien des proclamations : Maurice respecte les écrivains. Il ne chercherait pas à grandir en humiliant d’autres nations. Il se grandirait en refusant qu’un homme de lettres soit réduit à ses ennemis, à ses soutiens, à ses condamnations, à ses récupérations.

Ce geste serait d’autant plus beau qu’il serait libre de toute outrecuidance. Il ne dirait pas que Maurice donne des leçons au monde. Il dirait, plus simplement et plus noblement, que Maurice sait encore ouvrir une porte. Il ne proclamerait pas que Maurice juge les États. Il murmurerait, plus fermement que bien des proclamations, que Maurice respecte les écrivains. Il ne chercherait pas à se grandir en humiliant d’autres nations, ni à transformer l’hospitalité en sentence. Il se grandirait au contraire en refusant qu’un homme de lettres soit réduit à ses ennemis, à ses soutiens, à ses condamnations, à ses récupérations, à ses procès, à ses polémiques, à ses appartenances supposées ; en somme, à tout ce par quoi une époque bavarde tente de rapetisser ceux qu’elle ne parvient plus à comprendre.

 

Monsieur le Ministre, une politique culturelle digne de ce nom doit parfois quitter le domaine rassurant des programmes pour entrer dans celui, plus périlleux, des actes. Il ne suffit pas d’honorer les morts, de célébrer les anniversaires, de financer les festivals, d’inaugurer les expositions, de préserver les pierres anciennes, de fleurir le patrimoine, de commémorer les poètes une fois qu’ils ont eu l’extrême obligeance de ne plus contredire personne. Il faut encore savoir reconnaître, dans le tumulte du présent, les vivants qui portent sur eux une part du destin de la parole ; ceux dont l’existence même rappelle que la littérature n’est pas seulement un art de la phrase, mais une manière de ne pas consentir à l’abaissement du vrai.

Boualem Sansal est un écrivain de cette trempe. On peut le discuter, le contredire, le juger excessif, rugueux, abrupt, injuste peut-être par instants, trop blessé pour être toujours équitable, trop éprouvé pour se plier aux prudences confortables de ceux qui n’ont jamais payé leurs phrases au prix de leur liberté. Mais l’on ne peut pas honnêtement nier qu’il appartient à cette famille exceptionnelle d’écrivains pour qui écrire ne fut jamais seulement produire des livres, nourrir des catalogues, recevoir des prix ou fournir aux salons leur ration de gravité ; ce fut tenir tête à l’ordre des choses lorsque cet ordre exigeait l’acquiescement, le silence, la peur ou cette forme plus basse encore de servitude qui consiste à appeler sagesse le renoncement à parler.

Maurice devrait donc lui offrir cette possibilité : non une patrie de substitution, d’un exil doré, ou de quelque villégiature exotique où la souffrance viendrait se poudrer aux couleurs d’une brochure, mais une demeure provisoire pour la pensée ; un lieu de halte et de reprise, assez discret pour protéger sans exhiber, assez digne pour honorer sans annexer, assez libre pour accueillir sans posséder, assez mauricien enfin pour comprendre qu’une hospitalité véritable consiste moins à changer un homme en emblème, qu’à lui rendre l’usage paisible de lui-même.

Qu’il vienne, s’il le désire, regarder l’océan Indien depuis une île qui connaît, elle aussi, les langues héritées, les identités disputées, les mémoires coloniales, les arrangements fragiles, les souverainetés inachevées, les fidélités composites et les délicates transactions de l’histoire. Qu’il trouve ici non l’oubli, qui serait une seconde mort, mais la distance ; non l’approbation obligatoire, qui serait une autre prison, mais le respect ; non la paix morte des cimetières intellectuels, mais cette paix plus rare, plus exigeante, plus civilisée, d’une société assez sûre d’elle-même pour accueillir une parole qui ne lui appartient pas, sans chercher aussitôt à la domestiquer.

Et si Boualem Sansal ne venait pas ; si sa santé, ses attaches, ses obligations médicales, ses fidélités profondes ou les voies imprévisibles de son destin l’emportaient ailleurs, Maurice n’aurait strictement rien perdu. Elle aurait au moins formulé une idée digne d’elle. Elle aurait éprouvé, fût-ce un instant, la possibilité de vouloir plus grand que ses routines. Elle aurait commencé à concevoir une institution capable de survivre au cas particulier, et d’accueillir demain d’autres voix menacées, d’autres consciences déplacées, d’autres écrivains rendus étrangers par leur propre pays pour avoir commis le crime impardonnable aux yeux des pouvoirs ombrageux qui consiste à ne pas confondre l’amour d’une patrie avec l’obéissance à ceux qui prétendent parler en son nom.

Car le vrai sujet, au fond, devance Boualem Sansal. Il touche à ce que Maurice consentira à devenir dans ce siècle : une île seulement utile, ou une île admirable aussi ? Une plateforme de services, ou une puissance morale de petite dimension ? Un territoire bien géré, ou une civilisation capable de gestes ? Un pays qui reçoit des visiteurs, ou un pays qui accueille des consciences ? Une destination que l’on consomme, ou un seuil que l’on respecte ?

Monsieur le Ministre, la République de Maurice a souvent su séduire. Il lui faut désormais apprendre à impressionner autrement : non par le luxe, ou le décor, et non encore par la docilité bien élevée des petites nations trop heureuses d’être admises dans les narthex du monde, mais par la hauteur, par l’intuition juste, par ce mélange unique de délicatesse et de courage qui fait qu’un pays, soudain, est réfractaire à l’idée d’être seulement agréable pour devenir respectable.

Puisse votre ministère en prendre donc l’initiative. Qu’il consulte avec finesse, mais sans s’enliser dans cette prudence immobile conférant aux renoncements l’apparence de la méthode. Qu’il associe ceux qui doivent l’être, sans laisser l’idée s’éteindre sous les lenteurs administratives, les timidités diplomatiques ou les mille oreillers moelleux sur lesquels les grandes intuitions meurent poliment. Qu’il tende la main, discrètement d’abord, publiquement ensuite si cela devient possible. Qu’il fasse de cette invitation moins un coup d’éclat, qu’une opération d’image, et nullement par ailleurs une vertu mise en scène, mais un acte de culture au sens le plus grave, le plus ancien, le plus civilisateur du terme.

Un jour, peut-être, on dira que Maurice, petite île du sud-ouest de l’océan Indien, eut l’intuition juste au moment juste. Que lorsque les grandes capitales transformaient un écrivain en querelle, elle lui proposa une demeure. Que lorsque les chancelleries parlaient en intérêts, elle parla en hospitalité. Que lorsque les factions se disputaient un nom, elle se souvint qu’avant d’être un symbole, Boualem Sansal était un homme qui écrit.

Un jour, peut-être, on dira que Maurice, petite île du sud-ouest de l’océan Indien, eut l’intuition juste au moment idoine. Que lorsque les grandes capitales transformaient un écrivain en querelle, elle lui proposa une demeure. Que lorsque les chancelleries parlaient en intérêts, elle parla en hospitalité. Que lorsque les factions se disputaient un nom, elle se souvint qu’avant d’être un symbole, un prétexte, une cible, une caution ou un scandale, Boualem Sansal était d’abord un homme qui écrit.

Alors notre île, pour une fois, ne serait pas seulement célébrée pour la beauté de ses rivages, la douceur de ses eaux ou l’aménité de ses sourires. Elle serait respectée pour la noblesse de son seuil.

Et peut-être, alors, cette hospitalité mauricienne donnerait-elle à une phrase de Boualem Sansal son rivage le plus juste, pas comme une devise plaquée sur un geste, mais comme la vérité intime de ce que ce geste aurait voulu préserver :

« Être en prison, d’accord, mais la tête libre de vagabonder. »
Boualem Sansal Poste restante : Alger.

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Denis Bernard Patrice Lebon | patrice@patricelebon.com

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