IRÈNE RAMSAMY : La couturière centenaire de Ste-Croix

Le livre de son vécu est rythmé de récits inspirants. À 103 ans, Irène Ramsamy brode toujours avec le même entrain la toile de son histoire. Celle d’une couturière, aujourd’hui centenaire, qui a toujours filé le bon filon, peu importe les obstacles qui se sont dressés sur sa route.
Mère de six enfants, grand-mère de trente-huit petits-enfants, Irène Ramsamy ne sait plus combien elle a d’arrière-petits-enfants. C’est une centenaire qui a toujours su rester jeune. Très lucide, coquette et pimpante, la charmante grand-mère est toujours sur son 31. Elle porte une jolie robe aux motifs zébrés, sublimée par des bijoux dorés qui mettent en valeur ses magnifiques yeux clairs et ses beaux cheveux cotonneux. Dans l’attitude et dans l’allure, elle ne fait pas son âge. C’est un véritable moulin à paroles. Elle joue avec la vie comme elle joue chaque semaine au bingo.
De couturière à “prêteur sur gage”, de ses balades en carriole à ses virées sur des charrettes à bœufs, elle nous fait le récit de ses voyages à La Réunion et en France. Son interview avec des journalistes au pied de la Tour Eiffel lors d’un grand pique-nique, en passant par ses excursions au Mont Saint-Michel, la basilique Notre Dame du Rosaire de Lourdes ou encore les sites historiques de la Seconde Guerre mondiale. Elle a connu les épidémies comme la peste, “kot dimounn mor lor sime”, les cyclones les plus houleux, mais aussi l’amour.

Premier époux.
Née en 1913, elle a eu une enfance heureuse sur la propriété sucrière de Rose-Belle. Début 1930, elle vit les années les plus intenses de sa vie. Elle se souvient parfaitement des détails les plus rocambolesques de sa rencontre avec son premier époux, “enn sinwa du nom de Kee-Sen Hawon”. C’était lors d’une journée du Maiden au Champ de Mars. “J’étais accompagnée d’une cousine de sa mère et d’autres jeunes filles. Nou’nn aste gato, bwar limonad kanet, ki ti vande a lepok. Sa zour lamem mo’nn trouv li avek so group kamarad.” Irène était à son avantage, “dans la belle robe rose que ma mère m’avait cousue, avec mes longs cheveux qui m’arrivaient jusqu’au bas du dos enroulés dans mon chapeau feutre, et mes chaussures vernies”.
Nostalgique mais enjouée, elle se rappelle comment, à sa vue, tous les garçons se sont retournés. Kee-Sen n’a pu résister et a empoigné les magnifiques cheveux d’Irène, provoquant la colère de cette dernière. Un petit jeu s’est déroulé entre les deux, même si la belle l’a repoussé quand il lui a avoué son amour soudain. S’ensuivront la deuxième rencontre au pied de La Cathédrale, sous l’ombre bienveillant des banians, la lettre d’amour rédigée par une amie, ce trajet en train avec lui jusqu’à Curepipe, la demande en mariage surprise envoyée à son père par le biais du Dr Pilot. Elle se marie quelque temps plus tard à l’église de New Grove, met le cap sur la capitale et donne naissance à un fils.

“Mo ankor koud tou azordi”.
Mais le tableau s’assombrit: elle devient veuve à 21 ans. De nature guerrière, elle surmonte cette épreuve douloureuse. Faisant fi de l’avis contraire de ses proches, elle se remarie trois ans après avec M. Ramsamy. Ils auront ensemble cinq enfants, avant qu’il ne passe l’arme à gauche dans les années 1980. Encore jeune, elle a refait sa vie, mais sans se remarier. Sa plus grande tristesse, “c’est d’avoir perdu mon fils à l’aube de mes cent ans. Il était malade et je le pleure encore”.
Les pans du mur du salon de Tantine Irène sont remplis de souvenirs. Des portraits de ses enfants et de ses petits-enfants et des photos de jeunes filles en robe de mariée. “Toutes ces tenues que vous voyez là, c’est moi qui les ai cousues. Mo’nn koud rob tou mo bann ti-zanfan, e nepli kapav konte komie. Mo ankor koud tou azordi”, confie-t-elle fièrement. Elle a appris le métier toute seule, en observant sa mère. Irène développe très vite un style propre à elle, raffiné et très sophistiqué, et se fait très vite un nom. “Je gagnais bien ma vie, ce qui me permettait de prêter de l’argent avec des intérêts pour multiplier mes revenus.”

Enn tansion zenn fi.
Aujourd’hui encore, “koutirye e magazin pa gagn mo kas, akoz mo ankor koud mo linz. Mo travay lor santimet, taye, fofile, aziste”. Car on ne badine pas avec les finances d’Irène. “Li kone bien ki zour so pansion verse”, lance son fils, Teddy. E pa tous so kas.” Une remarque bon enfant qui fait sourire notre doyenne. “J’aime que tout soit fait dans les règles et je veille sur tous mes enfants”, se défend-elle. Un petit bout de femme avec un sacré tempérament, qui “bien konn donn ou kamoufle”, mais qui a le cœur sur la main.
Mme George, comme l’appellent certains, n’est pas du genre à dormir sur ses lauriers et elle est très indépendante. “Kan mo anvi sorti, mo pa depann lor personn. Mo pran enn taxi e mo al kot mo bann zanfan.” Et pour la petite histoire, “c’est moi qui ai parcouru l’île Maurice pour distribuer personnellement les invitations pour fêter mon centenaire, en 2013”. Elle ne souffre d’aucune maladie et les médecins lui disent qu’elle a “enn tansion zenn fi”. Elle se déplace en déambulateur car elle a récemment fait une mauvaise chute, mais se tient très bien debout et s’occupe tous les jours de ses fleurs.
En attendant ses 104 bougies, qu’elle soufflera le 28 octobre, l’attachante centenaire de Ste-Croix coule des jours heureux auprès de ses proches et profite des petits plaisirs de la vie…