Une version mauricienne des TEDx talks s’est tenue le 26 avril dernier sur l’excitant thème Unexplored spaces… L’écologue et professeur de l’Université de Maurice, Vincent Florens faisait partie des intervenants aux côtés de la généticienne Alexandra Henrion-Caude ou encore de l’océanographe Vassen Kauppaymuthoo. Cinquante ans après l’accession à l’Indépendance, Vincent Florens tire un bilan très contrasté de l’évolution de la conservation à Maurice, avec certes quelques belles réussites, dont les effets demeurent cependant timides face à l’impact massif des activités humaines sur l’environnement et la biodiversité dont le recul ne cesse d’être déploré. Il en appelle à un changement de paradigme plus systématique dans notre lien à la nature.

Vous faisiez partie des conférenciers aux TEDx talks, qui se sont à nouveau tenus à Maurice. Quel bilan y avez-vous présenté pour l’écologie et la conservation mauriciennes ?
Pour reprendre une citation de Douglas Adams et Mark Cawardine, Maurice pourrait être considérée comme le laboratoire pour la planète de tout ce qu’il ne faut pas faire sur une île tropicale… Ils expriment bien la situation dans leur livre, Last chance to see. Ils estimaient que toute chose qui ne devait pas être faite en matière d’environnement, avait été réalisée à Maurice, mis à part les tests nucléaires… Lors de ma conférence, j’ai notamment évoqué l’explosion démographique, la surconsommation et le développement urbain qui l’accompagnent. Mais il ne faut pas sombrer pour autant dans le pessimisme.

La Terre compte actuellement 7,6 milliards d’habitants. Si on extrapolait la densité de la population mauricienne à l’ensemble de la planète, elle s’élèverait à cent milliards d’habitants ! Nous sommes dans l’extrême de l’extrême, ce qui a au moins pour avantage de nous positionner comme une fenêtre ouverte sur l’avenir pour les autres pays, car dans la majorité des cas, leur population est toujours en train d’augmenter. Si dans pareil contexte, nous sommes quand même parvenus à enregistrer de gros succès de conservation, c’est qu’il y a de l’espoir pour le monde entier. Nous avons accompli des réussites pionnières à l’époque, en sauvant par exemple des espèces telles que la crécerelle, des reptiles sur les îlots, le pigeon rose, le café marron de Rodrigues et bien d’autres encore, et en restaurant des écosystèmes. Beaucoup de scientifiques viennent travailler chez nous pour nous aider et repartent aussi enrichis de ces expériences à la pointe des méthodes de conservation.

Mais des prévisionnistes avancent que la croissance démographique ralentit…
Oui mais la décroissance démographique arrivera à un moment où on aura déjà tellement détruit la planète, qu’il sera trop tard pour beaucoup. Nous sommes déjà beaucoup plus vulnérables à toute une panoplie de catastrophes naturelles et à la disparition des ressources naturelles. Dans le contexte actuel, venir dire que cela s’arrangera sans remise en cause majeure, c’est un peu comme si vous faisiez confiance quand on vous dit de sauter d’un avion, et qu’on vous fera parvenir un parachute avant d’arriver au sol… Il faut appliquer un principe de précaution. Je suis inquiet d’entendre encore des discours natalistes, surtout à Maurice ! Nous sommes sur un modèle économique qui privilégie le plus, alors qu’on aurait dû depuis longtemps privilégier le mieux.

Quand arrive l’Indépendance à Maurice, quelle est la situation de l’environnement et comment a-t-elle évolué ensuite ?
Le pays était beaucoup moins développé, mais il y avait déjà énormément de dégâts, avec très peu d’habitats naturels qui restaient. On parlait de 3,5% de forêts de très bonne qualité, mais bien que ce soit très peu, on a tout de même trouvé le moyen d’en continuer la destruction, et il n’en reste aujourd’hui que 1,6 %.

Heureusement, il existait déjà à cette période et même avant quelques passionnés tels que le Dr Wiehé et Vaughan, le naturaliste Jean Vinson, l’ornithologue amateur France Staub dont une liane de l’île-aux-Aigrettes porte le nom et qui a fait un inventaire sur les îles éloignées, le botaniste Joseph Guého ou encore Regis Julien, Marc d’Unienville, Jean-Alain Lalouette (etc) qui collectaient des plantes. Déjà des naturalistes tiraient la sonnette d’alarme par exemple, contre les ravages des lapins et des chèvres sur l’île Ronde. Les palmiers disparaissaient ; un des plus rares, une variété du palmier cyclone, ne compte plus qu’un seul individu justement sur cette île. Il restait si peu de palmistes bouteilles — sept individus dans la nature — qu’on leur donnait des prénoms. Moi j’ai connu le palmiste Anabelle, un peu allongé sur une dalle rocheuse. Depuis 1978, on a commencé à éradiquer les animaux domestiques sur les îlots, grâce à la prise de conscience de ces quelques passionnés. Gerald Durrell est d’ailleurs venu dans les années 70 pour aider à la conservation des oiseaux et des reptiles menacés d’extinction pour les multiplier ailleurs.

Quelles étaient alors les priorités pour ces spécialistes ?
Avant l’Indépendance, le Dr Reginald Vaughan avait recommandé au gouvernement de créer des réserves naturelles, telles que l’île Ronde, Macchabé, Pétrin, etc. qui verront le jour par la suite. En 1944, la Ancient Monuments and National Reserves Ordinance inspirée par les résultats de ses travaux, dressait la liste des lieux à préserver. L’un d’eux, Trou-aux-Cerfs, n’a pas été retenu, et a été déboisé pour être replanté en pins même jusqu’au fond du cratère démontrant ce qui attendait ces sites si on ne les protégeait pas légalement. En 1969, il y avait déjà beaucoup d’espèces envahissantes et sous l’impulsion du Dr Vaughan alors conservateur de l’herbier de Maurice, on a commencé à les éliminer… La réserve de Perrier, à côté de Mare-aux-Vacoas, a été la première à en être complètement débarrassée. Elle était l’ancêtre des Conservation Management Areas (CMA), que l’on connaît aujourd’hui. Une autre aire avait été identifiée et nettoyée à Plaine Champagne mais elle a ensuite été recouverte… par la route.

Bien plus tard, à partir de 1986, ce type de contrôle des plantes envahissantes a été étendu à d’autres réserves. Lorence et Sussman avaient publié leurs observations sur la forêt indigène envahie d’espèces exotiques, qu’ils avaient étudiée à Brise-Fer et à Bel Ombre. Ils ont conclu que l’invasion était extrême même dans les zones protégées. Suite à cette étude, sous l’impulsion de gens comme Ehsan Dulloo des Services Bois et Forêts et Wendy Strahm de la Mauritius Wildlife Foundation (MWF), on a donc commencé à contrôler les plantes envahissantes à Brise-Fer, sur une toute petite surface d’1,2 ha.

En ce qui concerne la faune, à la fin des années 70, l’ornithologue Carl Jones est arrivé pour prendre le relais sur le cas de la crécerelle dont on ne connaissait plus que quatre à six individus en 1974 ! Dix ans plus tard, il y en avait une vingtaine. En 1994, on en dénombrait tout au plus 286, 800 en 2000, puis 1000 en 2007, pour redescendre ensuite à 500, et être à nouveau classée comme espèce en danger en 2014 par l’IUCN, alors qu’elle était seulement vulnérable en 2000.

Maurice a connu des développements industriels et touristiques sans précédent ces cinquante dernières années. Quels en sont pour vous les impacts les plus sensibles sur les espaces naturels ?
Une publication de D. S. Hammond & co montrait en 2015 que 9% de la surface de Maurice est bâtie par l’homme, ce qui nous place 18 à 36 fois au-dessus de la moyenne mondiale ! Et la situation empire encore avec l’expansion périurbaine galopante qui aggrave la fréquence et l’intensité des inondations… Nous devrions favoriser des constructions en hauteur qui prennent moins de surface ou les cours non bétonnées. Beaucoup de zones agricoles ont été converties en espaces résidentiels avec des maisons qui champignonnent partout, grâce aux facilités offertes pour les construire.

Mais ce qui passe inaperçu, c’est que le cumul de ces destructions commises petit à petit amène à une disparition quasi totale de certains espaces naturels, un peu comme les grands marécages qui existaient au cœur de Flic en Flac, et dont il ne reste que quelques ruisseaux aujourd’hui. Un hôtel devrait recouvrir une grande partie des marécages à Tamarin. Sur la côte est, Pointe d’Esny est menacée par un nouveau projet. Le cumul de chacun de ces développements, tels qu’ils sont conçus, empiète sur la biodiversité et endommage les services écosystémiques. Chaque hectare est très précieux à Maurice. En détruire un seul n’a pas le même effet que s’il nous restait 50% de nos forêts ! Des destructions ont même été perpétrées jusque dans les réserves naturelles, comme à l’îlot Gabriel ou à Cabinet, où ça n’a été possible que par des dysfonctionnements où l’application des lois fait défaut.

Et quid de l’agriculture ?
L’agriculture a toujours été en compétition avec la biodiversité. Déjà au XIXè, dans les années 1850 à 70, une époque où le sucre était très bien coté à l’international, le développement de la monoculture cannière a entraîné la déforestation d’un tiers des forêts existantes. Les différents protocoles sucre appliqués depuis l’Indépendance ont consisté à replanter sur des terres déjà défrichées. Maintenant que ces accords internationaux n’existent plus, certaines terres commencent à être abandonnées. Nous avons aussi des réserves de rivières qui ont un potentiel pour la conservation de la biodiversité, qui sont très peu respectées et qui sont plantées jusqu’au bord de l’eau, avec des bananeraies notamment. Comme partout ailleurs, avant leur création, elles ont beaucoup souffert de la collecte de bois de chauffe, avant l’avènement du gaz ménager.

Beaucoup de notre biodiversité subsiste sur les montagnes et coexiste avec des lieux où la chasse est pratiquée. Cette activité a-t-elle une incidence sur l’équilibre naturel ?
Sur les montagnes, les réserves de chasse ont aussi amené beaucoup de déboisement, pour développer des pâturages pour les cerfs et installer des miradors. La loi fixe un pourcentage qui peut être utilisé pour la chasse, mais souvent, on constate des excédents. On a fait des coupes de ce type dans la réserve de Cabinet, mais il existe aussi des éclaircissements en sous-bois qui ne sont pas toujours visibles. Vue du sommet des Trois mamelles, la forêt de Magenta paraît magnifique. Mais quand vous rentrez à l’intérieur, comme elle est louée à bail pour la chasse et d’autres activités, on se rend compte que le sous-bois a été éclairci, nettoyé. En plus, la très forte densité de cerfs fait des dégâts par piétinement, par broutage et écorçage… La forêt s’est artificialisée, car son sous-bois a été détruit. C’est une belle coquille vide, une bombe à retardement car à terme, quand les beaux arbres de la canopée mourront, il n’y aura pratiquement plus de jeunes arbres pour les remplacer…

Disposez-vous de données sur les taux d’extinction ?
En 2013, j’ai récapitulé les taux d’extinction par grands groupes d’espèces. Par rapport au nombre d’espèces répertoriées depuis que nous étudions la biodiversité à Maurice, nous avons perdu 57% des oiseaux mais 63% des espèces endémiques dans cette catégorie, 40% des mammifères, 44% des mollusques terrestres, près d’un tiers des lézards et autres reptiles, mais ce serait beaucoup plus fort sans l’île Ronde où beaucoup ont survécu.
Maurice fait partie des îles avec les plus forts taux d’extinction, avec les îles Hawaii et St-Hélène et fait partie d’un hot spot de la biodiversité, c’est-à-dire un lieu où la biodiversité endémique est riche mais aussi en danger. Parmi les îles océaniques, Maurice a aussi la particularité d’avoir des forêts très riches en ligneux aussi parmi les plus denses sur la planète. Maurice a la troisième flore la plus menacée au monde. Comme l’Homme est arrivé tardivement sur notre île, les chercheurs peuvent comparer la situation de la biodiversité avant et après sa présence. Cela nous a permis de comprendre qu’ici les espèces ont été très résilientes aux changements climatiques extrêmes, et beaucoup moins, si ce n’est pas du tout, à l’arrivée des humains…

Quelles ont été les grandes étapes de l’évolution de la conservation à Maurice ?
La conservation dans l’île Maurice indépendante a subi un gros handicap dans les années 70-80, où 3025 ha de forêts ont été défrichés pour développer la sylviculture et d’autres formes de production. Heureusement en 1994, le pays a accompli un grand pas avec la création du National park and conservation service, qui a permis de dédier une zone à la conservation et de consacrer un département au ministère de l’agriculture à la biodiversité, en amplifiant le travail qu’avait commencé un petit groupe de personnes au sein de la biodiversity unit. Il faut comprendre que jusqu’alors les services forestiers étaient plutôt formés et missionnés pour l’exploitation de la forêt et la sylviculture… Maurice fait partie aussi des premiers pays à avoir ratifié la Convention de Rio, en 1992. Nous avions alors déjà connu quelques beaux succès de conservation.

Ce parc national a pour avantage de connecter entre elles les anciennes réserves naturelles de Pétrin, Macchabé et Bel Ombre. La protection du parc est plus souple que celle des réserves, même s’il existe différents degrés de protection dans les réserves, quelques-unes étant entièrement fermées au public, d’autres ouvertes aux visites guidées, etc. L’île-aux-Aigrettes, qui a commencé à être restaurée dans les années 80, est accessible aux visites guidées. La quasi-totalité de la zone classée uniquement parc naturel est accessible au public, mais les gens ne vont en fait que dans une petite partie. Depuis, on a créé le parc national de Bras d’Eau, et celui les îlots, certains étant classés réserve naturelle, d’autres parc national.

La création des CMA par des gens comme Ehsan Dulloo, du Forestry service à l’époque, a été une étape cruciale. Ensuite dans les années 80/90, ces aires ont été multipliées sur de petites surfaces d’un ou deux hectares pour arriver jusqu’à atteindre une vingtaine d’hectares à Brise Fer, à la fin des années 90. L’idée derrière les CMA est que la protection ne suffit pas, qu’il faut enlever les espèces envahissantes. Une étude publiée l’an dernier montre en effet que même les forêts protégées depuis 1944 comme celle de Macchabé ont perdu la moitié de leurs grands arbres en soixante-dix ans ! Les surfaces des CMA étaient petites car on manquait de budget. Des ONG ou des privés ont aussi financé la restauration de certaines parcelles de terrains : Unesco plot, Reilly plot, etc, et certains dans le secteur privé font de la restauration active comme à Ebony Forest (Chamarel) ou à la réserve François Leguat à Rodrigues.

L’idée s’est propagée, mais les surfaces restaient trop petites. Ensuite, grâce au Global environmental facility (GEF) puis plus récemment, la Protected area network expansion strategy (PANES) des programmes proposés par le PNUD, il a été possible de décupler les surfaces débarrassées des plantes envahissantes. Les PANES ont donné la plus forte impulsion, si bien qu’en 2009, plusieurs centaines d’hectares sont en cours de restauration. Et si on n’avait pas mis autant d’argent dans certaines expertises déjà réalisées par d’autres, on aurait pu faire encore plus. En 2007, le gouvernement projetait d’atteindre l’objectif de 1000 ha en 2017, ce qui n’a malheureusement pas été le cas, et cet objectif a été reporté. Et pour le moment, nous restons très loin d’avoir restauré ne serait-ce que 10% du parc national. En fait, cela représente un travail de titan qui ne pourrait être envisagé qu’avec le recours au bio-contrôle…

Un spécialiste disait que le principal problème venait du fait qu’on traite l’environnement comme une question sectorielle alors qu’il faudrait qu’il soit pris en compte à tous les niveaux de la société et dans tous les secteurs… Comment faire pour y parvenir ?
Il faut faire comprendre aux gens que la destruction de l’environnement a un effet négatif sur eux. Quand des inondations surviennent, on prend ça comme les aléas de la nature, alors que ces phénomènes sont souvent exacerbés par notre mauvais traitement de l’environnement. Quand on trouve des poissons empoisonnés dans la nature, on a tendance à chercher un coupable mais cette fragilisation vient d’une conjonction de facteurs où les activités humaines jouent le rôle principal. Les services agricoles se concentrent sur les pesticides interdits, mais contrôlent moins les taux des pesticides autorisés… Beaucoup de gens ne font pas suffisamment attention à leur propre santé en achetant des fruits et légumes remplis de produits chimiques, et ceci encourage cela. Heureusement qu’une nouvelle loi est en préparation pour s’attaquer au problème. À voir le mépris pour l’environnement avec le dumping sauvage, on comprend que tout reste à faire chez certains, et les autorités ne traitent pas cette question comme une priorité, se reposant un peu trop sur la bonne volonté des ONG…

Dans le domaine de la conservation, je crains aussi que l’on raisonne bien trop souvent en termes d’espèces et pas assez en termes de milieu et d’écosystèmes, même si cela commence à changer. Dans certaines réserves par exemple, on cherche à implanter le plus d’espèces endémiques possibles, sans trop se demander si elles survivront… Tout cela est symptomatique d’une artificialisation de la vie. Nous nous sommes éloignés de la nature, elle n’a plus de rôle direct dans notre vie quotidienne. Or, avoir un environnement en bonne santé doit être placé au cœur même du développement. Souvent les gens opposent environnement et développement pour donner une impression de progrès, alors que nous sommes en train d’accumuler des dettes écologiques, que nous payons déjà au prix fort avec l’épuisement des ressources, avec des inondations et autres catastrophes naturelles, sans compter que de plus en plus de conflits et de fléaux sociaux sont liés justement à une nature qui se dégrade. Nous devons véritablement prendre en compte le fonctionnement des écosystèmes et les réparer, pour cesser de les dérégler. Si nous faisons l’économie de cette question, nous continuerons de nuire à la qualité de vie de la population, et à terme à sa survie, parce que nous dépendons de la biodiversité, whether we know it or not, whether we like it or not !