· La relance du projet Maurice Île Durable saluée, mais…
· Le retour envisagé des fermes aquacoles dans les lagons inquiète
Face aux effets croissants du changement climatique, le gouvernement entend faire de la protection de l’environnement et du renforcement de la résilience climatique une priorité. Lors de la présentation du budget 2026-2027, le Premier ministre et ministre des Finances, Navin Ramgoolam, a annoncé une série de mesures destinées à mieux protéger le littoral et à accompagner la transition écologique du pays. Une annonce qui rassure, mais qui doit surtout être mise en application, et ce, courageusement. Les collectifs écocitoyens Mru2025-AKNL et Platform Moris Lanvironnman nous livrent leur premier avis, plus ou moins mitigé.
« En tant que petit État insulaire, Maurice est confrontée à des risques aigus liés au changement climatique. Même si nous ne pouvons pas arrêter le réchauffement climatique, nous devons prendre nos responsabilités afin de nous adapter et de protéger notre population ainsi que notre économie », a déclaré le Premier ministre et Grand Argentier Navin Ramgoolam, vendredi soir. Ainsi, le gouvernement consacrera Rs 4 milliards au Coastal Erosion Adaptation Programme. Sur les cinq prochaines années, plus de 11,5 kilomètres de côtes sévèrement affectées seront réhabilités sur 17 sites prioritaires répartis à travers l’île.
Au-delà des ouvrages de protection du littoral, l’exécutif prévoit également de recourir à des solutions fondées sur la nature. Des programmes de reboisement, la préservation des zones humides, la restauration des dunes ainsi que la réhabilitation de la végétation côtière sont ainsi annoncés. Le budget prévoit également l’élaboration d’une National Shoreline Management Strategy destinée à encadrer la gestion des zones côtières.
Autre annonce saluée concerne la relance du projet Maurice Île Durable, qui s’inscrira désormais dans la stratégie de transition écologique du pays. Estimant que Maurice doit s’engager dans « une profonde transition socioécologique », le Premier ministre a insisté sur la nécessité de bâtir une relation plus harmonieuse entre l’homme et la nature. Une Just Transition Commission sera également créée. Celle-ci aura pour mission de jeter les bases d’une transition jugée équitable, de promouvoir de nouvelles alternatives et de favoriser l’émergence d’une société plus écologique et plus juste, tout en intégrant la démocratisation de l’économie.
« Pas d’annonce véritablement fracassante »
Du côté de Mru2025-Aret Kokin Nu Laplaz (AKNL), la porte-parole Carina Gounden estime que les annonces budgétaires constituent davantage une confirmation de démarches déjà engagées qu’un véritable tournant. « Sur le volet environnemental, ce discours du Budget ne contient sans doute pas d’annonce véritablement fracassante. Il confirme surtout des processus déjà engagés, mais ouvre quelques voies de réflexion auxquelles nous espérons pouvoir contribuer », souligne-t-elle.
Certaines orientations rejoignent d’ailleurs des propositions portées depuis plusieurs années par le collectif à travers le projet de Sentier du Littoral du Sud, de Gris-Gris à La Cambuse, inspiré des approches géoparc. Cette vision repose sur la mise en valeur des paysages, du patrimoine naturel et culturel, des savoir-faire locaux et des villages qui composent ces territoires. Carina Gounden voit également dans la notion de « villages éco-intégrés » évoquée dans le discours budgétaire une approche qui fait écho aux travaux du mouvement. « Pour nous, il ne s’agit pas simplement de construire autrement, mais de penser le développement à partir des ressources, de l’identité et des aspirations des territoires eux-mêmes », explique-t-elle.
Selon elle, le sud de l’île dispose déjà des caractéristiques nécessaires pour devenir « un réseau de villages vivants », articulé autour du patrimoine, des paysages, des activités économiques locales et du lien avec le littoral. Une telle approche favoriserait un tourisme plus authentique, profitant aussi bien aux Mauriciens qu’aux visiteurs.
Des choix difficiles à assumer
Concernant la National Shoreline Management Strategy, Carina Gounden rappelle que cette démarche est déjà en cours et que des représentants de la société civile, dont Mru2025-AKNL, suivent de près les travaux au sein du comité Integrated Coastal Zone Management. Elle accueille favorablement la volonté affichée de privilégier les solutions fondées sur la nature, tout en estimant qu’elles devront s’accompagner de décisions fortes. « Nous saluons la volonté de privilégier les solutions fondées sur la nature, et nous rappelons qu’une telle approche implique nécessairement des choix courageux pour ne pas rester de simples annonces sur papier », affirme-t-elle.
La porte-parole insiste également sur la nécessité d’une meilleure coordination entre les différentes institutions intervenant sur le littoral, dont les mandats peuvent parfois être contradictoires. Selon elle, la restauration des plages, des dunes, des zones humides et de la végétation côtière implique une remise en question plus profonde de l’occupation du littoral. « Les écosystèmes ont besoin d’espace pour fonctionner », souligne-t-elle. Les futurs Shoreline Management Plans pourraient ainsi conduire à « des décisions de rupture » et nécessiter, dans certains cas, « le principe du recul stratégique là où les dynamiques naturelles l’exigent. » Pour Carina Gounden, « la recomposition spatiale sera inévitable. »
La relance de Maurice Île Durable
La relance de Maurice Île Durable constitue, selon elle, une source d’inspiration intéressante pour bâtir une vision à long terme. Toutefois, elle estime que la transition écologique ne peut être limitée au seul ministère de l’Environnement. « La transition écologique ne se joue pas uniquement au ministère de l’Environnement ; elle se joue aussi, et peut-être même avant tout, dans les choix d’aménagement, de logement, de mobilité et d’occupation des sols », fait-elle ressortir.
Carina Gounden estime également que l’Economic Development Board doit élargir sa conception du développement. « Le développement ne peut être réduit à la multiplication de projets immobiliers. Il doit aussi intégrer une véritable réflexion sur ce que signifie le développement pour Maurice, ainsi que sur les besoins, les aspirations et la qualité de vie des Mauriciens », soutient-elle. À ses yeux, « l’environnement n’est pas un secteur parmi d’autres ; il est le socle sur lequel reposent la sécurité, la santé, l’économie et la qualité de vie. »
Réserves sur les fermes aquacoles
Parmi les annonces qui suscitent le plus d’inquiétudes au sein de Mru2025-AKNL figure le retour envisagé des fermes aquacoles dans les lagons. « Une annonce vient jeter un sérieux froid », confie Carina Gounden. Le budget évoque la création de vingt fermes aquacoles. Une orientation que le collectif rejette. « Si telle est bien l’orientation retenue, nous ne la soutenons absolument pas », affirme-t-elle. Selon la porte-parole, les lagons mauriciens comptent parmi « les écosystèmes les plus précieux et les plus fragiles du pays » et subissent déjà de nombreuses pressions. Elle estime qu’il est temps d’en reconnaître les limites écologiques plutôt que d’y introduire de nouvelles formes d’exploitation susceptibles d’accentuer leur dégradation.
Mru2025-AKNL prend également note de la décision de ne plus accorder, sous le régime G+2, de nouveaux baux sur les terres de l’État et les Pas Géométriques permettant la vente d’appartements à des étrangers. Pour Carina Gounden, cette mesure marque certes une évolution, mais sa portée demeure limitée. Les projets déjà approuvés ou engagés ne semblent pas concernés et aucune annonce n’a été faite concernant la préservation durable des Pas Géométriques encore non construits. « Une telle orientation aurait constitué un signal fort et très concret », estime-t-elle.
Elle relève également l’absence d’annonces portant sur l’augmentation des espaces publics côtiers ou sur une stratégie destinée à répondre aux difficultés croissantes d’accès au littoral. Enfin, un mot a particulièrement retenu l’attention du mouvement : « authentic. » « L’authenticité ne se décrète pas. Il faut la protéger, la valoriser », souligne Carina Gounden. Selon elle, préserver les villages, les espaces naturels, les paysages, les côtes et les patrimoines qui font la singularité du pays est tout aussi essentiel que les infrastructures qui y sont construites.
Le concept de « villages éco-intégrés » demeure ainsi, pour Mru2025-AKNL, l’une des notions les plus prometteuses de ce budget. Un chantier sur lequel le collectif entend poursuivre sa réflexion et apporter sa contribution, notamment dans le sud du pays. « S’il existe une volonté d’écouter les propositions qui émergent de la société civile, nous resterons, comme nous l’avons toujours été, disponibles pour dialoguer, contribuer et collaborer », conclut Carina Gounden.
Appel à davantage de cohérence
Du côté de la Platform Moris Lanvironnman, sa porte-parole, Adi Teelock, s’est montrée plus prudente sur certaines orientations du Budget. Dans une réaction accordée au Mauricien juste après le discours budgétaire, elle a notamment attiré l’attention sur les conséquences environnementales et sociales que pourraient engendrer certains projets.
Elle a ainsi appelé le gouvernement à préciser sa stratégie concernant le développement du secteur de l’intelligence artificielle. « La construction et l’opération d’infrastructures liées au développement d’un secteur d’intelligence artificielle comportent des coûts environnementaux et sociaux colossaux si elles nécessitent la construction de centres de stockage de données : énorme consommation d’énergie et d’eau », a-t-elle averti. Dans un contexte marqué par le stress hydrique et les défis énergétiques, Adi Teelock estime qu’« un pays en situation de stress hydrique et de crise énergétique » doit faire preuve de vigilance et que « le gouvernement doit clarifier sa politique. »
Elle a également exprimé ses inquiétudes concernant le projet d’autoroute M4, estimant que celui-ci profite avant tout « au transport individuel et aux projets immobiliers dans les zones concernées. » Selon elle, il reste encore à démontrer dans quelle mesure cette infrastructure permettra d’améliorer la desserte des villages tant que le transport public demeure insuffisant, tant en qualité qu’en quantité.
La porte-parole de Platform Moris Lanvironnman plaide ainsi pour que les grands projets d’aménagement, qu’il s’agisse de la régénération urbaine de la zone portuaire ou du développement de l’économie océanique, soient soumis à « une étude de faisabilité technique, financière, environnementale et sociale » ainsi qu’à « une évaluation stratégique environnementale et sociale. » Elle rappelle également que « la santé des océans dans le contexte de crise climatique et de la biodiversité, qui est une crise existentielle, est cruciale » et appelle à ce que les politiques mises en œuvre n’aggravent pas ces crises.
En revanche, Adi Teelock accueille favorablement plusieurs mesures annoncées dans le Budget. « Les annonces concernant la protection côtière par des solutions basées sur la nature, le tourisme, la gestion des déchets solides, l’agroforesterie, la sécurité alimentaire, l’électricité solaire, et le secteur de l’eau sont plutôt positives », a-t-elle déclaré, tout en précisant qu’il faudra désormais évaluer « les stratégies et plans y relatifs, et si les dotations budgétaires allouées à chacun de ces secteurs sont réalistes. »
LEGENDES
1- Sur les cinq prochaines années, plus de 11,5 kilomètres de côtes sévèrement affectées seront réhabilités sur 17 sites prioritaires répartis à travers l’île, a affirmé le Premier ministre Navin Ramgoolam (photo d’illustration)
2- Carina Gounden de Mru2025-AKNL
3- Adi Teelock de Platform Moris Lanvironnman

